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Repérage
Au collège "on trichait industriellement....Pas avec Chappuis".

Au collège "on trichait industriellement....Pas avec Chappuis".

25 décembre 1984
Philippe Chappuis

Photographie de mon père lors d'une réunion de famille à Noël, à Morges. Il a 70 ans et cette image, assez professorale, me renvoie aux années où, collégien à Couvaloup à Morges, j'avais mon père comme enseignant pour le latin et le grec. Je garde d'excellents souvenirs de son enseignement, surtout pour le grec car nous n'étions que quelques élèves, moins que dix et cela permettait une relation de maître à élève idéale, Mon père avait un don d'animer cette langue "morte" par le choix de textes attrayants, comme "la retraite des 10'000 de Xénophon" qu'il mettait en scène avec talent et drôlerie en y incluant des souvenirs de sa vie de soldat.

L'écrivain Jacques-Etienne Bovard a évoqué ses souvenirs alors qu'il était collégien à Morges, dans le livre "La pêche à rôder" (Editions Bernard Campiche 2007).

"A la rentrée, le latin fit pourtant entrer en scène une vraie figure de chair et d'os, dont je sentis dès la première minute qu'elle rayonnerait pour l'une ou l'autre jumelle avec un éclat équivalent: c'était Pierre Chappuis.

Je le vois encore traverser la classe, en costume bleu-gris, la soixantaine jeune, grand, le pas dégagé, la pipe fumante à la bouche. Il n'avait pas posé sa serviette de cuir râpé sur le pupitre que son autorité était établie, naturelle, définitive. "Bonjour, mesdemoiselles et messieurs." Voix chaude, avec une sorte d'arrière-fond ironique qui allait parfaitement avec sa mine de vieux singe revenu de bien des choses. Tout d'abord, il souhaitait rassurer ceux qui avaient la louable intention d'attendre quelques semaines pour se mettre au travail: la campagne manquait de bras, aussi n'auraient-ils rien à craindre concernant un emploi futur...Parvenu à quelques encablures de la retraite, il nous donnerait la première année de latin, puis il ne garderait que la volée des hellénistes, jusqu'au certificat, si les "huiles du Département" l'y autoriseraient. Il administrait en outre la Bibliothèque. Il nota au tableau noir des références d'une écriture rapide, presque désinvolte, et plutôt que d'aller chercher le frottoir à l'autre bout de la tablette pour effacer un mot, il le caviarda copieusement du plat de la craie. ça faisait un gros pâté en dents de scie, pareil à un toit d'usine. J'en avais presque les larmes aux yeux.

Tout, par la suite , ne fit que confirmer la première impression: la passion encore visible d'enseigner, la rigueur méthodique, mais fondée, la culture étendue mais semée d'anecdotes colorées, le goût des mots, du récit, de la poésie, des choses apparemment les plus banales qui se rencontraient dans les phrases de grammaire, et l'art de l'ironie, légère, parfois cuisante, toujours surprenante, souveraine. L'esprit grec, en un mot, dans la filiation de son maître André Bonnard. La saison me semble bonne pour la pêche au brocheton, griffonna-t-il un jour pour commenter une mauvaise note sur mon Carnet journalier, où un autre eût écrit J.-E. n'a pas appris son vocabulaire. C'est qu'il posait des questions , et se souvenait des réponses. Il trouvait d'autre part que j'avais une écriture de "Conseiller fédéral" et m'appelait "to bovar indéclinable" les hellénistes comprendront. Malgré le fil de salive qui se formait en permanence au coin de sa lippe, je l'aurais embrassé.

C'était avant le Grand Aplatissement. On lira avec lui Hérodote, Homère, Xénophon, Platon, Aristophane. Je passerai un été à traduire , trois ou quatre heures par jour l' "Histoire véritable" de Lucien, en cherchant les mots dans le vieux dictionnaire Bailly du grand-père, et me paierai une nouvelle canne à lancer avec le prix du concours. Peut-on imaginer ce qu'était la lecture de l'Odyssée, dans le texte original maintenant, et dans l'aura de ce savant vif, qui riait parfois à en faire jaillir le tabac de sa pipe? Calypso, Circé, Nausicaa, le Cyclope, Les Enfers, et Argos, le vieux chien qui meurt de joie en reconnaissant Ulysse après vingt ans d'absence, et la mer de Poséidon, le ciel de Zeus ?... Me reviennent encore de temps en temps des hexamètres de cette époque-là, qui m'accompagnaient sur les rives de la Morges ou du Boiron.

Il s'endormait au pupitre, certains après-midi, tandis qu'on séchait sur une version. On trichait industriellement avec Bozo, avec Ubu, avec le Gras, à l'allemand, au français, partout. Pas au grec. Pas avec Chappuis, qui ronflotait désarmé, le menton sur la poitrine, ça ne se faisait pas, point."

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  • Renata Roveretto

    Cher monsieur Philippe Chappuis, quelle belle histoire que vous partagez avec nous tous, tout en y mettant vos souvenirs avec vos sentiments d'une énorme profondeur....photo à l'appui à la hauteur de vos dires ! Merci

  • Philippe Chappuis

    Oui ! Le travail sur les archives de mon grand-père m'ont permis de construire, en quelque sorte, un nouvel horizon à la représentation affective de mon père, en y intégrant toutes ces images où je le vois enfant puis adulte, avec sa mère, et son père et aussi dans sa relation à son frère Jacques. C'est ce sentiment très particulier, d'estime et d'affection qui m'a poussé à parler de lui "autour de moi" et votre réaction me fait ainsi très plaisir, par ce partage réussi grâce à votre sensibilité !

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