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Conte de Noël : Un vrai Noël dans le Val des Dix

Hérémence
Père Fernand Citherlet (1915-2004)
Pères du Saint-Sacrement

Il neigeait. Toute la montagne ployait sous le fardeau qu’un ciel si lourd laissait tomber sans répit. Les toits de bardeaux craquaient : dans la nuit, ça faisait un cri aigu, qui se perdait dans l’immensité blanche, comme un cri de douleur qu’on étouffe. Le vent soufflait, s’infiltrait dans les moindres recoins, entraînant des poussées de neige, les congères, hautes comme des femmes, comblaient chemins et fossés.

La forêt gémissait comme un peuple de forçats traînant un convoi. Les mélèzes, cramponnés à la terre, faisaient hurler le vent rageur : les grands géants eux-mêmes courbaient la tête en grognant et, à leur pied, les arolles fous dansaient dans la tempête, comme des chiens tirant sur la laisse.

Depuis trois jours il neigeait. Le Val des Dix était enseveli sous la couche épaisse. L’hiver battait son plein et le tyran des montagnes, le vent, régnait en hurlant de puissance.

Les habitants se calfeutraient dans leurs chalets de bois, attendant que la rafale ait passé. Ils avaient confiance dans leurs solives noircies, taillées pour défier les bourrasques : ils savaient bien qu’ils étaient les plus forts. Leurs pères avaient bravé avant eux de longs hivers plus rudes que celui-ci et la maison n’avait pas bougé. Aussi vivaient-ils heureux bien à l’abri dans leurs chalets. D’autant plus heureux qu’on était au 25 décembre, en la nuit de Noël. La veillée réunissait toute la famille autour de l’âtre, en attendant la messe de Minuit qui allait bientôt sonner.

Dans le chalet de Martin, il n’en était pas ainsi. On pleurait, on était anxieux. Noël leur apportait une terrible échéance, celle du chalet à payer. L’année avait été mauvaise pour Martin et il n’avait pas pu faire face aux exigences promises. Maintenant le terme était là, irrévocable. Il avait eu beau supplier, faire pour la dixième fois de belles promesses, vendre même une partie de son maigre trésor. Il n’avait réussi ni à se tirer de la misère, ni à apitoyer ses créanciers. C’en était fait de lui, il serait toujours à la merci des autres, il devrait traîner le boulet de sa vie misérable jusqu’à la fin. Et le commencement de la fin était là…

Encore, s’il n’y avait eu que lui, mais il y avait Jeanne, sa jeune épouse. Il l’avait épousée, voici deux ans, parce qu’il l’aimait, parce qu’il pensait qu’à deux la vie serait moins dure, parce qu’il avait eu pitié d’elle, parce qu’elle était pauvre comme lui, parce que l’un et l’autre étaient d’accord de partager leur misère, parce que, tout petits, ils avaient déjà partagé leurs jeux, parce qu’ils ne pouvaient pas se passer l’un de l’autre… Et maintenant il l’entraînait dans son malheur : c’était là sa grande peine à lui, parce qu’il l’aimait, parce qu’elle lui avait donné un fils, parce que le petiot aurait peut-être froid et faim… Quelle misère !

Toute la soirée, Martin avait arpenté la chambre étroite en silence. Dans son cerveau brûlant, il repassait sa vie et, en toute loyauté, il ne trouvait pas de reproches à se faire. Il avait toujours travaillé, simplement, honnêtement, mais la malchance était sur ses pas. Cependant il n’était pas homme à se décourager, il avait confiance en l’avenir. Dieu ne l’abandonnerait pas : Dieu n’abandonne jamais le premier.

Sa compagne en était la fidèle assurance : elle restait à ses côtés, forte et résignée, sachant bien que quand Dieu donne l’épreuve, il donne aussi la force de la supporter. Tout en préparant un paquet de hardes, elle surveillait le grand panier d’osier où dormait l’enfant.

Dans le lointain, on entendit une cloche. L’homme s’arrêta et dit : « C’est l’heure, il faut partir. Jeanne, nous irons à la messe de Minuit, comme d’habitude et comme tout le monde. Mais après, nous ne rentrerons plus dans cette maison. Nous n’y avons plus droit à partir de minuit, le terme est passé. Ne me demande pas où nous irons. Le bon Dieu, né dans une étable, ne nous chassera pas, lui. Tu monteras sur le mulet qui nous reste, avec l’enfant. Je porterai la lanterne et ouvrirai la marche. »

Quand ils eurent fermé la porte, ils sentirent tout à coup le vent glacial et l’extrémité de leur dénuement. Ils se rapprochèrent dans une étreinte angoissée, le temps de se prouver l’un à l’autre leur invincible fidélité, puis, sans détourner la tête, se mirent en marche. Il y avait loin du chalet à l’église du village. La nuit était noire et la tempête toujours faisait rage. L’homme, dans la haute neige, avançait avec peine, tout chemin avait disparu. Un moment Jeanne eut peur. Elle dit : « Nous n’arriverons jamais… »

Dans l’église d’Hérémence, la messe avait pris fin. Chacun, dans une atmosphère de chaude piété, avait participé à la joie de la fête : chacun avait reçu son Dieu en essayant de faire de son âme une crèche plus belle que celle de Bethléem. Le curé avait précisément recommandé à ses paroissiens de ne pas imiter les Bethléemites qui avaient fermé leurs portes et leur cœur, mais de savoir reconnaître et apprécier la grâce de Dieu au moment où elle passe et de la recevoir, de dépouiller son âme des attaches exagérées aux biens de ce monde et de regarder un peu plus le ciel, où brille l’étoile du Dieu d’amour, né parmi nous, pour vivre avec nous.

Maintenant les fidèles se pressaient vers la sortie. La tempête s’était subitement calmée. Les feux du village éclairaient la nuit et faisaient scintiller la neige de mille cristaux. On regardait avec émerveillement le spectacle féérique, quand tout à coup une fillette tira son père par la manche et s’écria : « Oh ! Regarde, papa, là-bas , un vrai Noël ! »

En effet, au bout du chemin qui venait du Val, débouchait une étrange image. Un homme avançait lentement, tenant par la bride un mulet, sur lequel avait pris place une jeune femme, portant dans ses bras un enfant. Les grelots du mulet tintaient joyeusement et ajoutaient au charme de l’idylle.

Le rapprochement avec la sainte Famille était trop visible pour que chacun n’en soit pas profondément frappé. Tous regardaient avec enchantement le groupe avancer vers l’église, sans se douter de la réalité tragique qui les amenait si tard vers la crèche de Noël. Parmi la foule, un homme surtout restait figé par l’étrangeté de l’apparition. Il en était tremblant, presque atterré. C’était le papa de la fillette qui, la première, avait attiré l’attention des gens sur la vision. Il avait reconnu son débiteur, Martin et sa famille : subitement, il s’était souvenu alors de la date d’échéance du chalet.

Il demeurait cloué sur place, les yeux écarquillés, bouche bée, et son cœur, tout chaud encore de communion divine, battait si fort qu’il n’entendit plus sa petite fille lui répéter : « Oh, papa, ça, c’est un beau Noël ! Tu me l’achètes ? »

Martin avait été retenu par la tempête de neige, il s’était égaré et n’avait pu arriver à temps pour la messe. Péniblement il se dirigea quand même vers l’église, attacha son mulet au pilier du porche et, avec la femme et l’enfant, alla s’agenouiller au pied de la crèche. L’enfant dormait, la femme souriait tristement, mais l’homme était grave. Il pria longuement, de tout son cœur, en contemplant l’Enfant-Dieu dans la pauvre étable.

Soudain il se sentit rasséréné. Il lui semblait entendre une voix. La voix l’appelait par son nom, elle lui disait : « Martin, tu peux être tranquille. Prends l’enfant et sa mère : retourne au chalet, il est à toi. Quand je t’ai donné ton échéance, le 25 du mois dernier, je n’ai pas pensé que ça tombait le jour de Noël. Le bon Dieu l’a voulu pour me faire la leçon… Quand je t’ai vu tout à l’heure, avec tes hardes sur le dos, et ta femme, et l’enfant, j’ai compris. Moi qui suis bien logé, à qui il ne manque rien, je ressemblais aux habitants de Béthléem fermant leur porte… Tu resteras au chalet : tu paieras… quand moi j’aurai payé ma dette de dureté, de cupidité et d’avarice. Mais auparavant, tu viendras chez moi : nous allons fêter un beau Noël ! »

Ce soir-là, dans toutes les familles d’Hérémence, au coin du feu, on chantait à cœur-joie : « Dieu a visité la terre ! »

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Claude Pellouchoud
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14 décembre 2020
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