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Le critique qu'André Pépin craint le plus: son magnétophone

6 février 1965
Genève
Tribune de Genève / Blanche Strubin - Document personnel remis par Martine KOHLER-PÉPIN, fille d'André PÉPIN
Tribune de Genève / Blanche Strubin - Document personnel remis par Martine KOHLER-PÉPIN, fille d'André PÉPIN

Cet extrait de la Tribune de Genève provient des documents personnels qui m'ont été remis par Martine KOHLER-PÉPIN, sa fille, afin de les mettre en valeur sur Notre Histoire, pour honorer la mémoire de son père.

Dans le Journal de Genève des 6 et 7 février 1965, en page V du supplément, Blanche Strubin publia cet interview d'André Pépin:

"[...] Est-ce parce qu'il joue d'un instrument réputé aérien que l'on ne peut saisir André Pépin qu'au vol? Le fait est que cet homme débordé, pris entre les services d’orchestre et ses innombrables élèves, ne dispose que de peu de loisirs. Néanmoins, à force de bonne volonté, il a réussi à me consacrer trois quarts d'heure...

C’est au Conservatoire qu’il m’a donné rendez-vous. En attendant l’heure fixée, je tends une oreille indiscrète vers la salle où il enseigne et, à travers la porte, me parviennent des arabesques sonores, légères, précises, étincelantes. Nul doute, c’est le maître lui-même. Profitant d’un instant de répit, il exerce la partie de flûte-solo de la Suite en si mineur de J.-S. Bach, qu’il interprétera prochainement â Genève, en concert.

— C’est un métier terrible, me dit-il, dès que nous engageons la conversation. Si c’était à recommencer, je ne le referais plus: quand on reste une heure sans travailler, on a l’impression de voler quelque chose, de perdre son temps. Et depuis que j’ai ce sacré appareil, poursuit-il en riant, c'est encore pire.

Le «sacré appareil» est un enregistreur qu’il utilise comme moyen de contrôle.

— Il est implacable, il ne laisse rien passer. Mais il est précieux: il me permet de faire ma propre critique. D’ailleurs, je l'emploie également avec mes élèves avancés, et cela remplace bien des explications.

Le métal dont on fait les flûtes

Des élèves, Pépin en a de tout âge, de tout degré, de tous les pays. Les étrangers lui viennent particulièrement des Etats-Unis et d’Allemagne. Dans l’ensemble, il se déclare satisfait d’eux.

— Quand on fait des centaines de kilomètres pour venir prendre des leçons, c’est évidemment dans l’intention d’apprendre quelque chose. Mais je peux dire que quatre-vingts pour cent de mes élèves d'ici ou d'ailleurs, sont bien intentionnés, malgré des programmes toujours plus chargés, tant à l’école qu’au Conservatoire. Car, à notre Conservatoire aussi, l’on est devenu extrêmement exigeant; le niveau des virtuosités, par exemple, a été placé très haut. Dès qu’un enfant a compris qu’il faut travailler, cela va, en général, fort bien.

Quelles sont les aptitudes naturelles requises pour l'étude de la flûte?

— Là encore, la volonté de travail est capitale. À part une très grave malformation de la bouche, je ne vois pas d’obstacle majeur. J’ai même eu des asthmatiques qui ont été guéris par la pratique de cet instrument. J’aime beaucoup l’enseignement, surtout les cas difficiles, car il est beaucoup plus intéressant d’entreprendre quelque chose quand il y a des problèmes à résoudre.

Pour André Pépin, la matière dont est faite une flûte — il s’agit évidemment de flûtes traversières — importe peu. C’est la manière d’en jouer qui compte. En guise de preuve, il me fait une démonstration brillante en se servant tour à tour d’un instrument qui coûte cinq cents francs et d’un autre, qui en vaut trois mille. Je dois reconnaître que la différence est mince: c’est ça, la maîtrise instrumentale!

— On produit aujourd’hui d’excellentes flûtes en série. Dans ce domaine comme en tant d’autres, l’artisanat se perd. Il existe, à plusieurs kilomètres de Paris, un village, La Couture-Boussey, qui s’en était fait, autrefois, une véritable spécialité. Les artisans y habitaient dans de petites villas; chacun avait son atelier, et la tradition passait de père en fils. Et puis, des usines automobiles sont venues s’installer à proximité, elles offraient des traitements plus intéressants... À présent, les ateliers sont vides, les flûtes se construisent en fabrique. Il n’y a qu’en Allemagne que subsistent encore quelques artisans.

Cependant, la main-d’oeuvre manque partout, même en Amérique. Les délais, pour une flûte neuve, sont actuellement de trois à quatre ans, quand ce n’est six... Dommage que la Suisse, qui compte tant d’horlogers, n’ait jamais songé à cette industrie-là!

Et des flûtes d’occasion, il s’en trouve sans doute encore?

— Oui, et même de très belles; malheureusement, elles sont souvent trop basses.

Un drame de famille qui finit bien

André Pépin, qui a trouvé le temps — on se demande quand — de composer un Concerto pour flûte et orchestre ainsi que deux Trio (flûte, basson, piano); qui a enregistré de nombreux disques, avec l'OSR et avec l'Orchestre de chambre de Stuttgart que dirige Karl Münchinger; que Charles Münch voulait faire engager au Boston Symphony Orchestra, doit de plus en plus restreindre son activité de concertiste à cause des élèves, qu'il ne peut guère abandonner pour de longues tournées à l'étranger, et de l’orchestre, où il est difficile de se faire remplacer.

— De nos jours, les concerts sont organisés au moins un à deux ans à l'avance. Dans ces conditions, il est impossible de prévoir si l'on pourra se libérer pour la date proposée. À part des concerts réguliers que je donne en Allemagne, je ne voyage plus beaucoup, sinon avec l'OSR.

Eh bien oui, cet OSR, parlons en enfin: comment y êtes-vous venu, vous qui êtes Français d'origine?

— Je suis, en effet, né à Bordeaux (il en a conservé l'accent légèrement méridional) dans des conditions extrêmement modestes, et la flûte, à laquelle je tenais ferme, a été la cause d'un drame de famille. Pour mes parents qui, la plupart du temps, tiraient le diable par la queue, gagner sa vie en faisant de la musique apparaissait comme une espèce de paradoxe: ce n'était pas un vrai travail! Je n’ai d’ailleurs pu poursuivre mes études que grâce au fait qu’elles étaient entièrement gratuites, dans mon pays. À 18 ans, je suis allé à Paris, où j’ai suivi tous les cours: flûte, avec Philippe Gaubert, harmonie, contrepoint etc. Et puis, un beau jour, le poste de première flûte-solo à l'OSR étant devenu vacant, Ansermet est venu à Paris pour ouvrir un concours, auquel nous avons été une douzaine, une quinzaine, peut-être, à participer. Quelques semaines plus tard, j’ai reçu, de l’orchestre de la Suisse romande (qui s’appelait encore l'Orchestre romand, à l'époque) une offre pour un contrat de... six mois.

Six mois, prolongés en trente ans d'une activité qu’il n'est pas besoin, je pense, d’exposer longuement â nos lecteurs, tant André Pépin est l’une des figures les plus populaires de notre ensemble symphonique. [...]"

À noter que la photo utilisée par le Journal de Genève dans cet article est un extrait du portrait "André Pépin, Foto Monreal, Balmes 369 (Esq. Gral. Mitre), Barcelona"

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René Gagnaux
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28 mai 2022
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