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Les ravines de Saxé et Châtaigner

Les ravines de Saxé et Châtaigner

20 novembre 1939
Photo: T. Kunz. André Kern, Médiathèque Valais - Martigny
Marianne Carron

Vue sur les deux coulée descendues durant la nuit du 18 novembre en 1939 sur les villages de Saxé et Châtaigner, à Fully

Une contrée dévastée

Chaque année, à la saison mauvaise, on s'attend à assister à ce combat inégal entre l'homme et la nature et l'on finit pourtant par s'habituer au péril, à force d'en éprouver la menace.

Vendredi, quand les torrents du Baudan et du Six-Blanc qui descendent des flancs du Chavalard commencèrent à charrier de la boue et des cailloux, on ne s'alarma pas dans la plaine. Il faut, d'ailleurs, constater que de mémoire d'homme, aucun péril important n'avait menacé Saxé. Alors, le danger se précisa.

Il y eut jusqu'à six coulées par heure, à partir de 19 heures 10, et soudain apparut la gravité de Ia situation. Les habitants se mirent à évacuer leur bétail et leurs biens sans trop de hâte et comme à regret, cependant que les enfants trouvaient un refuge à la maison d'école.

Mais pourquoi ne sonna-t-on pas le tocsin ? C'est à quatre heures du matin qu'un grondement soudain plongea la population dans la terreur.

Des matériaux dévalaient la pente, anéantissant tout sur leur passage et se dirigeant dans deux directions opposées. Une coulée immense allait tout droit sur le hameau de Châtaignier, l'autre envahissait Saxé. Châtaignier fut épargné de justesse, après que son vignoble eut été détruit en partie. Saxé disparut à moitié sous l'éboulement.

Il faut avoir été sur place, au milieu des habitants silencieux, pour saisir la force et violence de cette dévastation qui n'épargna rien : ni les parchets perdus sous quinze mètres de pierres, ni les châtaigniers arrachés du sol et transportés au loin, ni les maisons écrasées sous des amas de rochers, ni le bétail emprisonné sous les décombres. Deux bâtiments détruits : ceux de MM. Maurice Mévillod et Basile Dorsaz ; deux habitations enterrées à demi : celles de MM. Vital Dorsaz (photo) et Joseph Arlettaz ; dix mazots pulvérisés, six granges et deux hangars en miettes. Voilà le bilan du désastre.

Il faut ajouter à cela un vignoble anéanti sur une surface énorme, les champs et les vergers inondés d'une eau boueuse et les arbres fauchés. On compte environ, pour Châtaignier et Saxé, un million de dégâts qu'une commission de taxation s'applique à recenser.

La fuite dans la nuit

M. Edouard Bruchez nous a raconté ce que fut la fuite éperdue de la population dans la nuit. Un spectacle hallucinant. L'électricité, comme l'eau manquaient, les conduites ayant sauté, et les gens trébuchaient sur les pierres en criant au secours. M. Bruchez qui voulait sauver son bétail s'enlisa dans la boue et l'eau jusqu'aux épaules. Un de ses compagnons, plus petit que lui, faillit disparaître. Les époux Michellod, avec une obstination de vieillards, se refusaient à quitter leur demeure, ainsi qu'une vieillie femme. On les emmena de force. Mais leur bétail qu'on avait cherché plusieurs fois en vain à sortir de l'écurie y resta et les matériaux les couvrirent. Le lendemain on entendait encore le bêlement éperdu d'une chèvre. L'eau entrait dans la maison d'école en remous tumultueux. L'instituteur fit sauter un galandage dans la cour et l'eau se mit à tourner autour du bâtiment en éparpillant un tas de charbon à la ronde.

A Châtaignier

Si le village a été épargné, Châtaignier a beaucoup souffert de l'éboulement ; une belle vigne en pleine reconstitution que M. le député Moulin de Vollèges remettait en état avec dix ouvriers fut perdue. Un concasseur est resté dans les ruines. Tout le vignoble a d'ailleurs été recouvert en partie.

Une nouvelle menace

Dimanche, une nouvelle menace planait sur la région.

Une masse énorme de matériaux est encore accumulée en effet à la hauteur du village de Buitonnaz, sur les flancs du Chavalard. La pluie qui continue à tomber va-t-elle la mettre en mouvement ? Pour parer à tout danger, on a l'intention de construire un barrage entre les deux éperons rocheux qui soutiennent la massé de pierres. M. l'ingénieur d'Etat Ducrey, accompagné de M. Carron, président de la commune de Fully, s'est rendu sur les lieux à cet effet et il y retourne aujourd'hui. Mais devant la menace, on évacue en toute hâte la partie du village de Saxé qui est restée indemne. Les biens et le bétail sont mis en lieu sûr.

Les secours

Le commandant de la brigade 10 et le commandant du génie ont offert le concours des soldats pour procéder aux travaux de déblaiement qui vont commencer tout de suite. Ce geste a vivement touché les sinistrés. Par ailleurs, un comité de secours, que le préfet du district présidera probablement, recevra des dons en faveur des victimes. Il sera vraisemblablement composé de M. Prosper Thomas, qui le présidera, du Rd curé Bonvin et des députés Carron, Vérollet et Luisier. C'est à l'Etat qu'il appartient de le former. Il s'est déjà trouvé, à Berne et ailleurs, de généreux particuliers pour envoyer de l'argent par mandats télégraphiques.

La commune de Fully a voté un subside de 2000 francs pour les premiers secours. M. Rod, inspecteur fédéral, est attendu à Saxé où il doit faire un rapport sur la situation. Mais le mauvais temps persiste et, loin de s'éloigner, le danger devient toujours plus pressant. Puisse-t-il épargner ce qu'il reste de vignes, de jardins et de maisons sur ces terrains dévastés !

Quelques considérations

Nous avons reçu de Fully plusieurs coups de téléphone et nous allons faire état en toute objectivité des renseignements qu'on nous donne, à la dernière heure. Tout d'abord, voici le bilan des pertes. Il peut être encore modifié, car nous n'avons pas la prétention d'être exactement au courant de la situation.

Les maisons de MM. Maurice Michellod et Basile Dorsaz sont détruites. Les demeures de MM. Vital Dorsaz et Joseph Arlettaz sont inhabitables. Leurs façades ont été profondément lézardées. La maison d'école, dont les vitres du rez-de-chaussées ont été brisées par des pierres, a subi des dégâts importants, l'eau ayant pénétré dans l'immeuble. Une couche de boue recouvre le corridor. Les mazots de MM. Delasoie, Luisier, Bruchez et Michellod sont ensevelis comme cinq autres appartenant à des Entremontants. Les granges de MM. Adolphe Dorsaz, Félicien Bender, Léonce Arlettaz, Vital Dorsaz, Joseph-Marie Arlettaz, Basile Dorsaz sont détruites ainsi que les deux hangars de MM. Hermann Arlettaz et Emery Rossier. La récolte engrangée et le vin encavé sont perdus.

On s'étonne à Fully que les autorités n'aient pas réagi assez rapidement quand éclata le désastre. L'éboulement détruisit complètement un réservoir de 80,000 litres d'eau qui alimente à la fois, les villages de Saxé et de Mazembroz et l'on ne retrouva plus même la source. La population resta deux jours sans eau potable alors qu'on aurait dû organiser, comme à Leytron un service de ravitaillement. On ne mobilisa pas les pompiers, on n'apprit officiellement le désastre au Conseil communal que le dimanche après la messe et la population fut livrée, au premier moment, au plus grand désarroi. Voilà les plaintes qui nous parviennent. Nous nous contentons de les enregistrer sans aucune intention de polémique. Mais, dans la région, les récriminations se multiplient.

Un coup de téléphone à l'Etat

Ce matin nous avons lancé un coup de téléphone à l'Etat où nous avons atteint M. Anthamatten, chef du Département des travaux publics. L'honorable magistrat nous a confirmé qu'une grave menace plane toujours sur Saxé et que des matériaux en quantité énorme restent dans une poche au flanc de la montagne. Mercredi matin, il se rendra sur les lieux avec M. Rod, expert fédéral, pour prendre les mesures que nécessiteront les circonstances.

- Le péril est grand, nous a-t-il déclaré, mais il n'est pas imminent. Souhaitons qu'on parvienne à le conjurer.

Ce que j'ai vu à Saxé

Samedi matin, je recevais de M. Fernand Carron, à Fully, un coup de téléphone : Il distinguait de sa maison un énorme éboulement qui des flancs du Chavalard avait dévasté la région de Saxé jusqu'à la plaine. Il fallait partir sur les lieux. Un ami du Confédéré, M. Paul de Torrenté, marchand de vins à Sion, mit volontiers sa voilure à disposition de la presse et bientôt on arrivait à Fully.

De la route, on ne voit pas grand'chose. Le canal, démesurément grossi par la pluie, apparaît calme et plein d'une eau boueuse. Mais à Châtaignier déjà, des champs sont inondés et de petits ruisseaux dégringolent la pente. A Saxé, il faut marcher dans la boue et dans l'eau pour arriver jusqu'aux abords du bâtiment d'école. Et alors, d'un seul coup, le regard embrasse un spectacle aussi désolant que tragique : Un village à demi submergé par les pierres. L'instituteur de l'endroit qui, un papier à la main, fait le recensement des sinistrés, me prend par la main comme un enfant de son école et sautant d'un bloc à l'autre on cherche ensemble à repérer les ruines.

- Sous vos pieds, me dit-il, il y avait un grand cerisier qui fut arraché et maintenu debout. Je baisse aussitôt les yeux et je ne vois rien que des cailloux. Ils ont tout recouvert. Là-dessous, il, y a des mazots ensevelis et des granges. Les gens qui semblent livrés à eux-mêmes passent avec des fardeaux sur la tête. D'autres errent sur les ruines. Où sont les pompiers ? Où sont les équipes de secours ? Que fait-on pour protéger les bâtiments menacés d'une nouvelle coulée ? Autant de questions auxquelles on ne me répond que par un geste évasif. Mon impression est que l'ampleur de la catastrophe a surpris tout le monde et que les autorités sont désemparées. Ce n'est que dimanche, en effet, que le président réunira son conseil.

Et la pluie inlassablement descend sur la région, une pluie inexorable et qui pourrait d'un instant à l'autre entraîner dans la plaine une nouvelle coulée de matériaux. Devant la gravité du péril la population impuissante attend...

- Avez-vous songé au moins à téléphoner à l'Etat ?

On ne sait pas. Tout de même on l'a fait, mais comme on craint pour ces malheureux, désarmés, que ne surgisse à l'improviste un malheur plus grand que le premier ! Un homme, à présent, se joint à nous : M. Edouard Bruchez, vrai Valaisan, un de ceux dont le visage est marqué tout à la fois par la violence et la douceur du pays et qu'on ne peut regarder sans une amitié soudaine. Lui, dont les biens ont été ravagés, s'arrête au seuil de sa cave :

- Venez boire un verre. Eh bien, voyez-vous ce geste à la fois si simple et si généreux, il dépeint tout un peuple. M. Bruchez trinque avec nous, avec l'instituteur qui n'est pas du « même bord » avec M. Paul de Torrenté :

- Goûtez-moi ça. Déjà il a oublié la mort qui rôde au-dessus de Saxé pour déguster son vin en connaisseur.

-Il est bon, n'est-ce pas ?

- Et c'est vrai qu'il est bon, ce vin qui est leur force et leur consolation, leur tourment et leur joie..

- A votre santé.

Dehors, c'est le désert de pierres sur lequel il faut s'aventurer de nouveau. On passe ainsi de Saxé à Châtaignier à travers un amoncellement des rocs. L'instituteur tend la main :

- Vous voyez cet homme ?

- Oui.

- C'est Joseph Gay, un brave et vaillant vigneron qui a transporté des chars de cailloux pendant l'année afin de procéder à des améliorations de son domaine.

-Allons lui parler. Il est là, totalement seul, au milieu des ruines. Il pourrait être accablé et triste, il n'est que pensif. Dans sa tête un plan déjà s'élabore et ses yeux vont d'une chose à l'autre, avec une lenteur réfléchie.

- Qu'allez-vous faire ? Il se retourne et tout de suite il conçoit des travaux de défense et de protection, des travaux qu'il mènera à chef avec la patiente obstination qu'il a mise à exécuter les autres.

- Là, je construirai un barrage. Il le voit en pensée, il sent l'exact endroit où il s'élèvera.

- Et quant à ces parchets, je crois, oui je crois que je pourrai les déblayer... On sent qu'il médite et qu'au plus fort de la lutte, il songe à la victoire.

Je ne sais pas, mon Dieu I s'il est radical ou conservateur et je ne veux pas le savoir, mais ce que je dois témoigner c'est que son courage et son sang-froid m'ont touché. Le Valaisan est ainsi, parce que sa vie est un perpétuel combat, il garde en pleine adversité un air de dignité que ni le chagrin ni les soucis n'allèrent.

J'ai vu à Châtaignier et à Saxé des gens muets devant la catastrophe. Aucun ne m'a paru animé de la révolte impuissante ou du désespoir des faibles. Plus qu'à leurs biens perdus, c'est aux moyens de recommencer leur lâche avec le même entêtement qu'ils songent. C'est pour cela qu'il importe aujourd'hui de les aider, car leur force morale est demeurée intacte ou milieu des épreuves.

Aidons-leur à garder leur confiance et reconstruire un jour leur village englouti qui sera plus beau et plus intrépide au pied de la montagne...

Ce village ignoré qui a dû mourir pour que la Suisse apprenne qu'il avait existé et qui a si bien mérité de renaître.

A. M.

20 Novembre 1939. Le Confédéré N° 133

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Au moment même où des éboulements ravageaient la région de Châtaignier et de Saxé. Une alerte éclatait à Leytron. La Salentze. en effet, sortait de son lit. à trois cents mètres environ de son embouchure, inondant les prés et les vergers. Cet accident s'est produit à proximité du pont de la route cantonale, entre Leytron et Saillon. Il résulte de l'enquête ouverte à ce sujet qu'un éboulement de terrain s'est produit dans la montagne Loutze, au sommet d'Ovronnaz. Les blocs de rocher ont emporté les conduites d'eau sur une trentaine de mètres et tous les villages de la commune, y compris Montagnon et Produit, ont été ainsi privés d'eau potable.

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