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Le vieux rêve du logement social Repérage

27 novembre 2013
Robert Curtat
Robert Curtat

Choc violent des idées : au début des années 1920, la Suisse, comme une vulgaire république bananière, confie à l'armée en lien étroit avec les milices bourgeoises (fascistes) le soin de surveiller les quartiers ouvriers tandis que les évêques suisses condamnent à l'enfer les paroissiens qui rejoindraient une organisation socialiste (1). Etrangement c'est dans ce monde en furie que surgit une solution de sagesse : la coopérative d'habitation, le moyen d'offrir un logement aux familles de travailleurs hors de tout profit capitaliste.

Par Robert Curtat

L'histoire s'arrête, un instant, en octobre 1920 à la Maison du peuple de Lausanne. En vedette Léon Nicole, syndicaliste et socialiste, apporte la bonne parole de Genève où vient d'être lancée l'une des premières sociétés coopératives romandes d'habitation. Le public apprécie le principe de solidarité qui autorise des loyers plus bas mais, plus encore, un projet formidable proposé par les jeunes architectes «engagés» Braillard et Martin: une cité jardin de 120 logements ! En regard des taudis urbains où logent encore la plupart des travailleurs et leurs familles difficile d'imaginer mieux. C'est d'ailleurs ce modèle que la Société coopérative d'Habitation de Lausanne (SCHL) adopte pour la «campagne» de Prélaz, destinée au logement de 60 familles dont près de la moitié dans 26 maisons familiales en rangées. Les projets de Prélaz à Lausanne, de la campagne d'Aïre à Genève, d'Hirzbrunnen à Zurich et avec eux des centaines d'autres à travers le pays, témoignent d'un vent nouveau qui souffle alors pour les familles de travailleurs. Certes il leur faut accepter des contraintes nombreuses, entre autres un manque de moyens de transport public, mais c'est le prix à payer pour que leur famille vive mieux.

Retour à Lausanne, quelques mois après la réunion de la Maison du peuple. Pour lancer son projet l'association toute neuve doit réunir 600 souscriptions à 300 francs - à peu près le salaire mensuel d'un compagnon - et elle y parvient en trois mois. Le solde sera fourni par les banques à un taux exorbitant : 7 % ! Bonnes et mauvaises nouvelles tricotent la chronique de ce chantier de Prélaz jusqu'au 15 octobre 1921, date de son inauguration. A Noël 1921 tous les logements sont occupés. L'histoire forte de la coopérative de Lausanne, comme celle de Genève, comme celle des organisations plus petites - l'Association suisse pour l'habitat en recense 225 en Suisse romande - témoigne pour la formule heureuse de la coopérative d'habitation qui répond à une exigence récurrente : le besoin de logements «sociaux » pour des familles de travailleurs disposant de revenus modestes.

Des faits plutôt rugueux

Dans les périodes qui suivent le nombre des bâtiments construits en Suisse par des coopératives d'habitation progresse fortement, passant d'un peu moins de 1500 avant 1919 à près de 6500 jusqu'en 1945, enfin à 9123 entre 1946 et 1960, point culminant du mouvement. Au-delà commence la chute forte des projets de construction pour arriver en l'an 2000, dernier seuil du siècle en allé, à un peu plus de 1000 logements surgis de terre en une décade. A cette date la statistique suisse nous indique que 7,10 millions de personnes ont un toit mais que, sur ce total, on ne recense jamais que 330'000 coopérateurs.

Désolantes ces données d'ailleurs aggravées, on le verra plus loin, par la géographie, n'enlèvent rien à l'histoire construite par les Anciens, ceux qui ont fait de la coopérative d'habitation un idéal au service des familles modestes.

A bien regarder on revient de très loin. Dans un petit document marquant ses 75 ans d'existence, la coopérative d'habitation de Montreux indique : «En 1932 nous avons commencé à construire mais notre projet souleva des résistances très fortes parce que nous proposions des logements avec salles de bains pour des familles ouvrières.»

La chronique des débuts du mouvement coopératif d'habitation en Suisse romande fourmille de notations semblables. Cette histoire riche qui a suscité de nombreux ouvrages (2) aligne des faits plutôt rugueux. La société dans laquelle la coopérative d'habitation est née, celle qui a suivi avec le poids des tristes « idéaux » qui dominaient dans les classes dirigeante jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la montée d'une société toujours moins solidaire ont marqué ces cent ans d'existence. Ce constat n'anticipe pas de changements qui pourraient être un peu plus positifs pour le logement social. Comme le répète le proverbe chinois «L'expérience est une lanterne qu'on porte dans le dos. Et qui n'éclaire que le chemin parcouru». Mais rien n'indique que le pouvoir politique à tous les niveaux, particulièrement celui des cantons et des communes à la manœuvre sur ce dossier, veuille libérer plus largement des moyens qui soutiendraient une deuxième jeunesse du logement social.

Maman Helvetia aime bien…

Bon connaisseur du dossier, Bernard Virchaux, directeur de la SCHL, met un fait en lumière(3): avec 5 millions dans l'année 2012 en faveur des coopératives d'habitation, l'aide de la Confédération reste minuscule. Et comme le cautionnement des prêts obligataires consentis hier entre dans la phase de remboursement maman Helvétia peut se montrer satisfaite. Elle pourrait pourtant être un peu plus attentive et ne pas laisser ses régies, à l'exemple des CFF avec les friches industrielles de Sévelin-Lausanne, participer à la curée en vendant ses terrains à un fonds de placement spéculatif !

Sans doute, commente le conseiller fédéral Johann Schneider-Amman en charge du dossier, la situation est tendue dans quelques points chauds comme l'Arc lémanique, Zurich et Bâle mais la main invisible du marché devrait corriger ces problèmes.

Les encouragements lui viennent de la droite qui apprécie que le pouvoir soutienne mollement la politique du logement par des prêts à taux préférentiel accordés aux coopératives et fondations en vue d'acquérir des terrains. Ce que les milieux conservateurs apprécient dans ce geste très modeste c'est que la mesure ne peut «péjorer la capacité des acteurs privés à investir ».

De fait l'analyse de la droite laisse en l'état le problème d'un logement dont le loyer serait adapté aux moyens d'une famille à revenu modeste. Animateur de la coopérative de la Cité-derrière qui a construit plus d'un millier de logements dans ces dix dernières années François Z'Graggen résume la situation: "Nous avons mis en location voici deux ans à Nyon un immeuble de vingt-quatre appartements répondant aux critères du logement social. Et pour ces vingt-quatre appartements nous avions plus de quatre cents inscriptions".

Technique, plein de chausse-trappes, le dossier du logement social intéresse peu le corps politique. Il arrive aussi que l'engagement des militants soit assez mal récompensé. La chronique de l'hiver passé témoigne d'un enchevêtrement de problèmes surgis à Morges autour d'un projet «en Bonjean» porté par deux coopératives d'habitation du lieu. La ville se défend d'avoir privilégié une autre société lausannoise pour cette construction de 40 logements approuvée par le Conseil communal de Morges en avril 2010 déjà. Ce cas parmi cent autres témoigne des vertus mais aussi des défauts d'un fédéralisme bien tempéré pratiqué par les communes sous le regard du canton, en l'occurrence pour Vaud l'«unité de logement » qui ne manque pas de pouvoirs.

A travers ces exemples, on mesure le caractère «politique» du logement même si, dans la liste des priorités, il arrive en bas de la colonne. A l'opposé le monde académique regorge d'études, analyses, colloques censés éclairer les béotiens que nous sommes. Curieusement la nécessité d'encadrer l'offre et la demande d'un besoin essentiel, le logement, arrive loin derrière des recherches sur l'occupation abusive des logements d'utilité publique(4) !

Curieusement encore le peu d'intérêt que représente le logement des plus pauvres de nos concitoyens ne pèse pas sur le fait qu'ils représentent obstinément le dixième de la population (5).

Comme dit le poète

Selon le principe qui veut qu'un malheur puisse en cacher un autre, le logement social souffre d'un mal irrémissible : le désamour toujours plus marqué pour cette forme d'habitat de ce côté de la Sarine. Le choc des chiffres est sans appel : là où les coopératives d'habitation de Zurich offrent plus d'un logement sur cinq, celles de Genève n'en alignent qu'un sur douze. De toute évidence le sujet est politiquement sans attrait pour la plupart des décideurs romands et le poids d'une administration souvent tatillonne retarde encore les travaux. Il arrive certes qu'une commune dont les magistrats ont compris l'intérêt d'un projet de logement social mette à disposition une parcelle et favorise la mise à disposition de logements à loyer modéré (3). Une belle exception que René Char commente en poète: «il arrive que le réel désaltère l'espérance. C'est pourquoi, contre toute attente, l'espérance survit». !

Secrétaire de la section romande de l'ASH, Pascal Magnin estime que « la promotion de la coopérative d'habitation, qui doit venir de la classe dirigeante, fait défaut en Suisse romande ». Outre Sarine, souligne ce bon connaisseur du dossier, on a pris la mesure d'un loyer qui pèse trop lourd dans le budget des ménages et se retrouve, qu'on le veuille ou non, dans la facture sociale à la charge des communes. Avec tous les risques liés à une société à deux vitesses.

Collaborateur scientifique à l'office fédéral du logement Pierre Heegaard ne s'explique pas le désintérêt qui frappe la coopérative d'habitation de ce côté de la Sarine alors que « le loyer demandé est inférieur à celui du marché libre (…) ce qui libère des montants injectés dans la consommation (…) facilite l'installation d'entreprises, partant la création d'emplois ».

Pour lui : les terrains constructibles sont aussi rares et chers en ville de Zurich qu'en ville de Genève (…) pourtant "la première fait mieux que la seconde »

Les deux spécialistes arrivent à la même conclusion : le problème est «dû à un manque de volonté et de vision socio-économique des politiques».

Reste l'espoir …« L'espoir dit Joubert, un moraliste du XVIIIe siècle, c'est un emprunt fait au bonheur ».

Robert Curtat

Lire également le témoignage d'une habitante de l'Ilôt 13 à Genève.

  • (1) Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses III - p 129
  • (2) Tant à Genève qu'à Lausanne l'ouvrage qui marquait les 75 ans de l'institution a été rédigé par des universitaires qualifiés comme historiens
  • (3) Exposé dans Le Temps du 22 mai 2013.
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Robert Curtat
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27 novembre 2013
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