Promenade historique

Emile Douillon
Sylvie Bazzanella

L'entrée de St.Maurice n'est pas des plus radieuses ; mais une fois dans la ville, où dans la grande et seule rue, l'œil s'arrête avec plaisir sur des maisons d'assez bonne apparence et bien alignées. La position de quelques-unes, celles qui sont à l'entrée, est fort curieuse ; les premières à gauche n'ont que trois murs et sont adossées à la montagne qui forme le quatrième. En 1611 d'énormes blocs de rochers descendirent du mont Verossa et écrasèrent l'église, dont la reconstruction date de 1693, après un incendie arrivé à l'abbaye.

St. Maurice, dit-on, tire son nom du chef de la Légion Thébéenne, qui se fit massacrer aux environs, lui et ses gens. Quoiqu'il paraisse incroyable que six mille hommes se laissent massacrer de gaîté de cœur sans se défendre ; on a des preuves d'auteurs dignes de foi qui attestent ce fait, arrivé ai IV siècle sous Maximien. En voici quelques unes.

St. Martin étiqueta le reliquaire où étaient les ossements des Thébéens.

En 380, l'Empereur Théodose défend d'ouvrir le tombeau des martyrs.

St.Théodore, que l'on nomme aussi Théodule, envoya du sang et des ossements des martyrs à St.Victrice, évêque de Rouen, qui lui en fit des remerciements publics dans un discours qu'il publia en 390. Le savant abbé Leboeuf a mis cet ouvrage au jour d'après un manuscrit du VIIe siècle, qui est à l'abbaye de St.Gall.

Venance-Fortunat, évêque de Poitiers, fit, vers l'an 590, une hymne en l'honneur des martyrs de la légion thébéenne.

La ville de St.Maurice a porté aussi le nom d'Agaune, et souvent St.Maurice d'Agaune. On disait aussi en parlant de l'abbaye, l'abbaye d'Agaune, et des moines, les moines de Tarnade. Quoique des auteurs prétendent que ce nom ne leur était donné que dans les premières années de leur établissement, c'est-à-dire vers le Ive siècle ; j'ai lu des manuscrits du XIIIe qui portaient le nom de Tarnade ; les chroniques de Paradin font aussi mention des moines de Tarnade.

Cour intérieure de l'Abbaye.

© Seal Fdit, d'Art : R.E. Chapallaz fils, Lausanne

C'était une riche abbaye que celle de St.Maurice, souvent pillée, mais plus souvent dotée ; elle le fut surtout dans le VIe siècle par Sigismond, roi de Bourgogne, qui porte le nom de saint dans les Annales religieuses, mais il était saint à la manière d'autres saints rois. Après avoir fait massacrer son fils Sigeric sur les insinuations de sa femme, belle-mère de ce prince, qui craignait que ses fils n'eussent aucune part au gouvernement pendant la vie de Sigeric, Sigismond se rendit à Agaune pour faire une pénitence publique de ce crime, et prit l'habit de pénitent tout en voulant conserver son royaume, que ses sujets exaspérés donnèrent à Clodomir, roi d'Orléans. Sigismond, pour les faire rentrer dans le devoir, sortit de sa retraite, à la tête d'une troupe qui se trouva trop faible pour résister ; il fut défait et se sauva dans l'abbaye d'Agaune. On eut recours à la ruse pour le faire sortir, et Clodomir lui fit trancher la tête de même qu'à sa femme et à ses deux fils ; on jeta leurs corps dans un puits près d'Orléans, d'où l'abbé d'Agaune, Venerand, obtint, quelques années après, la liberté de les retirer, pour leur donner une sépulture honorable dans son monastère.

Abbaye, le clocher.

Photo © Sylvie Bazzanella

On voit toujours à l'abbaye de St.Maurice une fiole d'agathe, présent de l'empereur Charlemagne, qui donna encore à cette église une table d'or pesant soixante marcs, et enrichie de diamants, destinée à la communion. Elle servit plus tard à faire les frais d'Amédée III, comte de Savoie, dans la Terre Sainte.

Divers abbés, nonces du Pape et autres prélats ont voulu introduire une règle plus sévère à l'abbaye de St.Maurice, mais je crois que s'ils réussissaient parfois, les moines retombaient toujours dans leurs anciennes habitudes. Voici la réception que trouva à l'abbaye le naïf narrateur dont je cite les paroles.

Porte d'entrée de l'abbaye.

Photo © Sylvie Bazzanella

« Cette maison contient aussi une grandissime cave fort bien garnie de bons et différents vins, mais moins aujourd'hui que jadis (c'était en 1811) où l'on y buvait de bons coups. Invité pour cela par MM. Le Procureur et le Prieur du temps, ce que les aventures des particuliers qui en ont fait les preuves pourraient attester, car il y en avait qui ne trouvaient pas toujours bien, tant il est vrai que l'excès, même dans les bonnes choses, peut devenir nuisible et préjudiciable à la santé en effet, cette cave dans un temps était pourvue de tout ce qu pouvait satisfaire à une armée d'ivrognes. Si dans l'ancien temps un voyageur était venu à St.Maurice, et que sa curiosité l'eut porté à voir ce monastère, et ce magasin de Bacchus de la cave abbatiale, on aurait u lui conseiller de commencer par le premier, surtout s'il avait été accompagné par quelques religieux de ce couvent ; car ces Messieurs, à force de politesse, paraissent être dans la persuasion que tout étranger ou autres amis leur devait au moins dans cette cave la perte de la raison ; je parle par expérience, car il y a 25 ou 26 ans et peut-être même plus, que du temps de feu mon oncle l'abbé S…., je m'avisais de lui dire que je désirai aller voir la cave ; alors ce digne prélat ordonna à un de ses religieux de m'y conduire ; cet homme pieux craignant apparemment qu'un tête à tête ne m'ennuyât, rendit la partie carrée. Il choisit deux buveurs que Bacchus même n'aurait pas désavoués pour ses enfants. Je ne connaissais pas les éminentes qualité de ces Messieurs ; ils me conduisirent à la cave, ou à force de porter des santés, je fis le sacrifice de la mienne, du moins pour cette fois là, et quoique je leur eusse protesté que j'étais le très humble serviteur de leur prélat, comme d'eux tous ensemble, et que je sentais en moi beaucoup de vénération pour leur très louable chapitre et maison ; ce furent des paroles perdues, il fallait boire ou passer pour leur vouloir du mal ; le choix fut vite fait ; je buvais jusqu'à ce que je n'en pouvais plus. Il n'y avait guère dans l'ancien temps dans cette illustre maison de tête à tête, la bouteille y était toujours admise pour un tiers, et tel était aussi généralement parlant l'usage du dernier siècle presque par tous les endroits du pays, du moins dans les bonnes maisons où l'on recevait des visites ; ce qui fait que je suis réellement tenté de croire que les habitants de ce pays sont des descendants de Bacchus, et que cet ancien ivrogne leur a laissé pour héritage le don de boire ; en attendant, bien éloigné de vouloir censurer ces Messieurs pour leurs bontés et générosités, je les remercie au contraire infiniment pour toutes les honnêtetés dont ils m'ont comblés. »

Voilà certes une description qui témoigne en faveur de l'accueil hospitalier qu'on recevait à l'abbaye ; accueil qui je le suppose ne doit plus être le même aujourd'hui, que les biens du monastère sont restreints et que l'accès des moines est plus difficile.

Extrait de : Promenade historique autour du Lac Léman par Emile Douillon (de Genève)

Lausanne, Imprimerie S. Genton, Luquiens et Compagnie. - 1851.

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Sylvie Bazzanella
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20 décembre 2010
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