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Edouard Florey (1901-1985), autobiographie Repérage

1 mai 2005
Vissoie-Anniviers
© Collection Paul-André Florey
Paul-André Florey

Autobiographie d' Édouard Florey (1901-1985) de Vissoie

(enfance et adolescence)

Edouard florey

Photo, dessin © Alfred Wicky, Les Compagnons de la Navizence 1958.

Je suis né le 7 avril 1901 à 17 heures 30, sous le signe du Bélier , dans la maison que mon père (Henri Florey) avait fait construire au temps où il était encore en famille avec ma grand-mère, Vve Madeleine Florey née Zuber.

Le bâtiment avait été construit avec Jérôme Melly, charron. Ce dernier avait son atelier de charronnage au rez-de-chaussée. Nous, nous habitions au premier étage et avions la moitié du galetas.

Je suis le premier garçon d'Henri Florey et Louise née Zwissig. J'avais deux sœurs aînées: Jeanne et Hélène. Une année après moi naissait ma sœur Marguerite et deux ans plus tard mon dernier frère Charles.

Ma naissance en ce mois d'avril 1901 posait un problème assez sérieux à ma mère, car elle avait promis de faire la saison comme fille de salle à l'Hôtel Durant à Zinal. La famille de Vve Julienne Epiney née Antille était propriétaire de cet hôtel.

Le premier juillet, âgé de trois mois, je fus confié à Marie Zufferey de Vissoie, qui plus tard devint servante de l'abbé Jean-Baptiste Zufferey curé de Vercorin.

Mon père était marchand de bois. Il était associé avec Joachim Martin. Il avait contruit un « câble » pour le transport des bois depuis les forêts des Ziettes (entre Pinsec et Vercorin) traversant la vallée jusqu'au contour extérieur de la route du dévaloir de Tzampelètt. Je dois faire remarquer ici que mon père était plein de soucis et de travail. Il se trouvait le plus souvent absent de la maison, soit aux Ziettes pour l'exploitation de son entreprise, soit à Sierre pour les affaires et de ce fait ne pouvait pas beaucoup s'occuper de sa famille. Mais malgré cela et l'absence de la mère, deux mois plus tard, l'enfant avait bonne mine.

Pour mon premier anniversaire, je reçus de Benoît Zufferey dit de Gaspe, menuisier et ami de mon père, un petit siège de cabinet en bois (pot de chambre) haut de vingt centimètres. Souvent il demandait à ma mère si son œuvre était appréciée de moi.

A l'âge de trois ans je fis une maladie qui me donna une très haute fièvre. Je me souviens qu'elle me causait de grands cauchemars. Je sentais une petite boule blanche, comme de la neige, qui grossissait jusqu'à m'étouffer (faux-croup?). Mais comme j'avais une très bonne constitution je me remis très vite de cette maladie.

Un autre souvenir de ce temps-là m'est resté gravé en moi. J'étais sur mon petit siège de cabinet et ma mère me voyait pâlir; elle me fit lever et me contrôla. Elle fut prise de panique en constatant l'aspect de mon petit postérieur. Aussitôt elle m'emporta et couru chez la sage-femme Marion Crettaz-Genoud, femme de Daniel Crettaz dit Zahélan Créha. Celle-ci me tint par les jambes, la tête en bas, et avec du beurre cuit elle remit l'anus en place.

Mon père était conseiller de la commune d'Ayer, Vissoie en ce temps-là dépendait de la commune d'Ayer. Il dirigeait les travaux le jour des « Viae » (corvées municipales) et je me souviens des ouvriers qui creusaient les chéneaux dans les billes de bois pour le bisse du village et l'écoulement des bassins, entre autres du bassin qui se trouvait vers la maison d'Etienne Genoud, plus tard Frédéric Florey. L'eau était recueillie à la sortie des bassins et conduite vers les Croux. Un autre souvenir d'enfant est la pose de la toiture (en éternit) sur les créneaux de la Tour de l'Evêque ainsi que l'installation des hydrants et la démolition des conduites en terre cuite de l'amenée d'eau des bassins. Le petit réservoir se trouvait à la bifurcation de la route d'Ayer.

L'arrivée de l'électricité a lieu en 1904. A ce sujet il y aurait une multitude de souvenirs et anecdotes amusantes à raconter. Je me limiterai à relever l'aventure suivante. Un de mes oncles était arrivé tard dans la nuit à la maison avec un peu plus que le 0.8 pour mille réglementaire de nos temps modernes. Avant de se mettre au lit, il voulu éteindre la lumière électrique. Pour ce faire, il se mit à souffler de tous ses poumons sous l'abat-jour. Et ma tante de lui dire: Tu ferais mieux de tourner tout simplement le bouton!

J'arrive à l'âge de sept ans, je dois aller à l'école. Elle se trouvait au-dessus de la boulangerie Epiney. Un grand escalier partait de la ruelle est. Une petite chambre pour l'instituteur, un bûcher, la grande salle avec des bancs de 3 à 4 mètres de long, le pupitre du maître, les tableaux de l'alphabet au fond de la classe; voilà les traits caractéristiques de notre école. De nature très turbulente je ne pouvais me passer de faire des bêtises ce qui me valait le désagrément de me faire mettre à genoux sous le pupitre du régent. Et comme ce dernier aimait bien boire, le caviste de la commune de Grimentz lui passait de temps en temps une channe de la cave qui se trouvait au bas des escaliers de l'école. Cette channe était déposée sous le pupitre où je subissais ma punition. Or, une fois, voulant me rendre compte de son contenu, je soulevai le couvercle avec précautions, mais par malheur il me glissa des mains et retomba en faisant du bruit. Pour me punir l'instituteur me fit mettre à genoux sur le grand fourneau brûlant en pierre ollaire. Ne pouvant supporter la chaleur cuisante je fis un bond et sautai en bas du fourneau. Les plus grands élèves étaient indignés des façons d'agir du maître et ils se portèrent à mon secours. Il s'en suivit une bagarre entre les élèves et l'instituteur.

Je vécus aussi la période de la construction du « canal » (tunnel d'amenée d'eau de Vissoie à Niouc) de l'Aluminium (société de fabrication d'alu à Chippis), de 1905 - 1906. Toutes les moindres habitations, même les réduits et les salles étaient habités par des Italiens. Les bons souvenirs étaient surtout pour nous autres enfants lorsque les Italiens nous donnaient une tranche de salami; cela était pour nous une nouveauté très appréciée. Un mauvais souvenir, de ce temps-là, qui nous avait tellement peinés, ce fut d'apprendre que le bon « Jacques », comme nous l'appelions, avait été tué au café Suisse (plus tard la gendarmerie), tenu par Alexis Zufferey.

Un autre souvenir tragique se passa un dimanche sur la place du village. Nous nous amusions, il y avait plusieurs Italiens qui étaient assis sur les chars en stationnement. Tout à coup l'un d'eux, qui avait été chercher son rasoir, tenta de trancher la gorge du contre-maître. Celui-ci s'effondra, tout en sang. Une autrefois, les Italiens s'en prirent à la population du village. Une grande bagarre éclata mais la population se rendit maître de la situation.

Un des souvenirs de mon enfance c'est la petite usine électrique construite en 1904 en bordure de la Navisence sous le village de Cuimey. Elle avait une puissance de 500 chevaux et fournissait la lumière électrique à tous les villages de la vallée, sauf à Pinsec, Fang et Cuimey. Vissoie, St-Luc, Chandolin, Hôtel du Weisshorn (Téha Féya) Mission, Ayer, Zinal et Grimentz étaient alimentés en électricité dès 1904.

A côté de l'usine, on avait construit une grande baraque servant à abriter les compresseurs devant fournir l'air compressé pour l'aération du tunnel en construction allant de Vissoie au Château-d'Eau de Niouc. (Canal de l'usine d'Aluminium à Chippis). Mon père était administrateur de la Société Electrique du Val d'Anniviers.

Or un jour je l'accompagnais alors qu'il se rendait à l'usine. Voulant me jouer une farce, il me conduisit dans la baraque des compresseurs, devant l'énorme machine qui perdait l'air. La pression était si forte que je fus renversé à terre, sans toutefois me faire de mal.

Un autre souvenir agréable parmi tant et tant d'autres ce fut le jour où mon père me donna l'écouteur complémentaire du téléphone et de pouvoir ainsi écouter pour la première fois une conversation téléphonique. En ce temps-là je n'aurais jamais pensé que plus tard j'installerai des téléphones au civil et au militaire.

Aux environs de 1908, mon oncle Louis Genoud qui était boucher à Zinal, avait demandé à mes parents de me laisser venir chez lui pour garder les vaches (gachon). Il désirait vivement que je devienne aussi boucher. Pour m'initier au métier, il me faisait assommer les veaux et les cabris, ce que je faisais toujours à contre-cœur. Un jour qu'il devait abattre un grand bouc ayant de très grosses cornes, il me dit qu'il fallait frapper très fort avec une petite hache entre celles-ci. Ce que malgré moi je fis, mais stupéfaction, le bouc s'enfuit, la hache coincée entre les cornes. Mon oncle se pâmait de rire.

Un autre souvenir de Zinal, mais celui-là est plus gai! Un soir je revenais avec ma tante (Louise Genoud-Florey) de Pérèc où j'avais gardé les vaches durant toute la journée. Madame Lugon, une hôtelière de la station, me demanda si mon papa se trouvait par hasard à Zinal en ce moment, car l'électricité faisait défaut au bâtiment du Café National. Je lui répondis qu'il n'était pas là mais que moi je pouvais peut-être faire la réparation. La dame me jugea bien jeune et pas compétent, j'avais dix ans en ce temps-là, pour un travail de ce genre. Elle me remercia tout de même pour ma complaisance. Alors ma tante insista tellement que l'hôtelière accepta avec certainement un sentiment un peu mitigé. Quant à moi j'étais heureux de pouvoir démontrer ma science.

Quel ne fut pas le triomphe lorsque tout à coup la lumière électrique réapparut ! On me fit grande fête. J'étais entouré de la patronne, des guides de montagne, tout le monde me félicitait tant et si bien que j'oubliai de rentrer au chalet. Ma tante a dû venir me chercher.

Quelques années plus tard, soit le premier août 1914, je devais porter le lait à Zinal depuis les mayens de l'Arolèc. Je fus surpris d'entendre parler de la guerre. Je rapportai les faits à ma tante à l'Arolèc. Celle-ci éclata de rire en entendant mon récit. Elle était persuadée qu'il s'agissait d'un bobard. Mais elle changea d'attitude le lendemain lorsqu'elle vit les soldats du Landsturm prendre les cantonnements dans la station: c'était la mobilisation générale.

Je me souviens aussi, c'était en 1908, alors que nous logions dans une grange aux Barmés et que tout à coup, durant la nuit, dans un immense fracas, des rochers roulaient près de notre logis sans toutefois le toucher. Au lever du jour nous pouvions constater qu'une brèche s'était faite au flanc du Roc-de-la-Vache. Actuellement on peut encore voir les énormes blocs de rocher près de la Navisence.

A Zinal il y avait un grand chasseur et à l'occasion aussi braconnier. Il s'appelait Théodule Monnet. Mon oncle Louis, boucher, lui demande une fois s'il pouvait lui fournir deux marmottes pour une réception à l'Hôtel National. Le chasseur lui demanda combien de livres devait avoir la marchandise! Comme s'il l'avait déjà sous la main!

Un jour que nous gardions les vaches aux Barmés, je fis une désagréable expérience. J'avais vue dans un magazine de mon papa des illustrations montrant les premiers sauts en parachute. Cela avait une forme de parapluie. Nous en avions un grand brun aux Barmés avec des baleines ou arceaux en jonc. Après les premiers petits essais je me lançai dans une grande première et du même coup pour la dernière fois. J'étais monté sur un grand rocher puis je sautai. Malheureusement le parapluie se retourna et l'atterrissage fut assez douloureux.

Une autre fois, mon oncle m'avait envoyé sur les pentes rocheuses du lieu dit « Rocher du Belvédère », vis-à-vis de Zinal, pour répandre du sel sur les rochers plats. Ce sel était destiné à la soixantaine de moutons de grande race blanche que mon oncle allait chaque printemps acheter en Italie. J'avais reçu l'ordre formel de ne pas donner directement le sel aux moutons, ni de les approcher. Mais en voyant ces belles et douces bêtes la tentation fut trop grande. Ayant conservé encore un peu du précieux régal dans les poches de ma veste, je m'approchai de ces paisibles animaux et leur en ai donné. Aussitôt je fus entouré et cerné à ne plus pouvoir me dégager. Sentant le sel dans les poches, les moutons se précipitèrent sur moi et déchirèrent mon habit. Je dus l'abandonner et me sauver en cherchant une issue par-dessus les moutons. Je rentrai tout confus à Zinal et allai confesser ma désobéissance.

Il y aurait tellement d'autres souvenirs de Zinal à raconter mais je veux m'arrêter ici pour revenir suivre ma vie de gamin en famille à Vissoie.

En ce temps-là on ne pouvait pas rester sans rien faire à la maison. Ainsi mon père avait engagé mon frère Charles et moi-même comme chevrier du village. Le salaire était le suivant: nous recevions par chèvre un franc, une livre de pain et de tomme (dit pitance) et un souper. La saison commençait le 20 juin et durait jusqu'au 15 septembre, la veille de Sainte Euphémie, fête patronale de la paroisse de Vissoie. Nous avions 35 à 40 chèvres à garder.

Mon ami Léon Monnier venait aussi de temps à autre avec nous, lui pour garder les vaches de ses parents. Celles qui restaient au village durant l'été (en patois on disait les éhouintz). Il fallait bien trouver des distractions pour passer le temps. Une bonne heure ou deux à user les culottes sur la Pira Louzinta (pierre glissante) ou alors il y avait aussi le procédé que l'on nous avait enseigné pour endormir les chèvres. Nous choisissions de préférence une chèvre sans cornes (moutta) ou une des moins dociles. On faisait dans le gazon un trou assez grand pour y loger l'oreille de la chèvre. Puis nous la couchions sur le côté en introduisant l'oreille dans le trou et la maintenions ainsi pendant que mon frère Charles frappait le gazon aux alentours. Nous chantions un petit air dans l'oreille restée libre. Au bout d'un moment, plus ou moins long, la chèvre dormait. Nous lui recouvrions alors la tête avec une de nos vestes. Nous avions aussi creusé une piscine pour nous baigner.

Papa avait beaucoup de matériel, solde du « câble » des Ziettes. Un jour je proposai à mes compagnons d'apporter une bobine d'environ 5o mètres de câble de 8 mm, ainsi que deux ou trois poulies, une chaîne à crochets et une planche pour faire un siège. Nous voilà prêt à construire un téléphérique. Il existait une amarre fixée à un gros rocher au bas de la pente. Nous y fixons une extrémité du câble tandis que l'autre était solidement attachée à un gros sapin. L'installation terminée il ne restait plus qu'à faire les premiers essais. Je revendiquai ce privilège, étant donné que j'étais l'ingénieur qui avait planifié la construction du téléphérique. Me voilà donc installé sur le petit siège encore retenu pour l'instant. Évidemment une fanfare et la population imaginaires étaient présentes. L'heure de la première course était arrivée. Léon donna le départ et une course vertigineuse m'entraîna au bas de la pente pour terminer contre le rocher. Je fus catapulté par-dessus lui et on me retrouva gisant sans connaissance par terre. Peu à peu, grâce aux bons soins de mon frère Charles et de Léon, je revins à moi.

Ce dernier proposa d'aller chercher des médicaments à Vissoie. Il revint avec un petit pain et des bons-bons. Enfin je fus vite rétabli et il ne me resta plus qu'une belle bosse à la tête durant les jours suivants.

Il y avait vis-à-vis du lieu où nous gardions les chèvres, c'est à dire sur l'autre rive de la Navisence, les chevriers de Mayoux et de Pinsec: Joseph Zappelaz pour Mayoux et Lucien Monnet pour Pinsec. Ils avaient leur campement de midi (dit zouma) tout près de chez nous. Nous n'étions séparés que par la Navisence qui était presque sans eau vu que le barrage de l'AIAG (fabrique d'aluminium à Chippis) déviait l'eau dans le canal à Vissoie. Nous, les trois responsables des troupeaux, nous nous décidâmes de les réunir et de laisser les chèvres se battre pour voir celle qui serait reine.

Dans notre «chèvrerie » nous avions une belle bête noire et blanche avec de grandes cornes. Elle s'appelait « Mengis ». La propriétaire en était Vénéranda, grand-mère d'Ulysse Zufferey, elle venait du Haut-Valais. Ce fut une bataille générale et notre Mengis sortit vainqueur. Mais entre temps, la Navisence avait tellement grossi et les deux chevriers voisins ne purent plus regagner la rive opposée. Il leur a fallu longer la rivière jusqu'au Grand-Pont vers l'usine électrique de Vissoie.

Un jour que je parlais de ces souvenirs avec Lucien Monnet, il me dit: Malgré que nous avons été chevriers du village nous avons été tous les deux élus conseiller communal, et en plus moi juge et toi député!

L'année suivante je n'ai plus pu faire le chevrier. J'ai dû aller travailler avec mon papa sur les lignes électriques. Mais avant de clore ce chapitre réservé à ma vie de chevrier, je dirai encore que mon frère et moi-même avions un grand respect et faisions preuve de beaucoup de politesse à l'égard du garde-champêtre Baptiste Rouvinet, père de Dionise. C'était un homme très sévère et notre attitude était due, je crois bien, au fait que notre conscience de chevrier n'était pas toujours très tranquille!

J'ai parlé de mon ami Léon Monnier. Je dois encore ajouter qu'une grande amitié nous unissait. Nous étions souvent ensemble et vécurent de beaux moments. Très jeunes déjà nous jouions au militaire. Nous avions dans une salle des Monnier un grand arsenal où nous trouvions des sabres de bois, des lances, des épées, des drapeaux , des tambours etc. Nous formions deux détachements forts de dix à douze soldats. Nous organisions des batailles, tandis que je prenais le chemin de Sierre pour bientôt le quitter et monter vers les Vouardoux. Léon, lui prenait la route d'Ayer. Nous devions nous rencontrer aux Rotzèc. Mais une fois mon armée fut déjà assaillie aux Biollis!

Comme on le sait l'armée coûte chère! Notre arsenal se vidait et nous voulions des armes plus modernes mais les finances manquaient. Nous nous décidâmes de faire une représentation de théâtre pour nous faire un peu d'argent. Le choix de la pièce tomba sur « Guillaume Tell ». L'acteur principal qui représentait notre héros national était Léon Monnier. Arthur Rouvinet avait pris le rôle du fils de Tell et moi-mêmes j'étais Gessler. Pour notre production nous avions choisi la fête de la « Cible », et nous devions jouer sur la place de la Tour à Vissoie. La veille, un samedi, nous avions fait tous les préparatifs. Le dimanche, à trois heures de l'après-midi, le rideau imaginaire fut levé. J'étais très fier sur mon beau mais très vieux cheval que nous avions emprunté à François Borloz boulanger à Vissoie. La pièce se passa très bien et tout le monde nous a beaucoup applaudis. Le seul mauvais souvenir a été pour moi la bosse que je m'étais fait en tombant du cheval. Mais cela avait peu d'importance du moment que les recettes avaient été bonnes; elles dépassaient dix francs! Cet excellent résultat encouragea notre carrière artistique et nous décidâmes de jouer une autre pièce l'hiver suivant. Le titre en était: « Les prunes empoisonnées ». Léon représentait le maître et moi le valet. Nous avions monté un podium dans la salle des Trois-Communes, à côté de l'Hôtel des Alpes.

Là aussi, nous fûmes très applaudis mais les recettes n'étaient pas proportionnelles au succès. Enfin « nos armées » disposaient de nouveau de l'argent pour acheter des armes. Nous fîmes l'acquisition de deux casques à pointe, que les officiers allemands portaient en ce temps-là, deux sabres d'officier et divers bibelots.

Nous grandissions et le temps des choses sérieuses allait commencer pour nous. Tandis que Léon partait pour l'école normale, moi je dus aider mon père à faire des installations électriques. Cela se passait en janvier 1916, j'avais donc quinze ans. La guerre mondiale nous privait de bien des choses. Le pétrole manquait pour l'éclairage des maisons et de ce fait les demandes d'installation de lampes électriques augmentaient sans cesse. Mon père était surchargé de travail. Alors il demanda de m'exempter de l'école afin que je puisse l'aider. Je faisais des installations de lampes un peu dans toute la vallée; une semaine à Zinal, une autre à Grimentz etc. Il y avait un ouvrier, Benoît Antille de Cuimey, qui faisait les lignes aériennes extérieures et moi je faisais les installations intérieures. Je me rappelle les premières lampes que j'ai installées à Zinal chez Basile Vocat de Vissoie, Basile Solioz et Joseph Revey de St-Jean; Chrétien Theytaz d'Ayer, Jérémie Crettaz de St-Jean, Cyprien Crettaz de Mission. A Grimentz j'ai travaillé chez Jean Solioz, Madeleine Vissen née Solioz, Louis Solioz, Mademoiselle Melly, Henri Salamin. A Mission encore chez Etienne Barmaz père dit Stèff . J'étais toujours très bien reçu chez ces clients. Je pouvais manger du fromage à volonté, ce qui n'était pas le cas à la maison, car mes parents n'étaient pas paysans et nous avions le rationnement de guerre.

Au printemps 1917, l'entrepreneur Locatelli construisit le mur d'enceinte du cimetière de Vissoie. Je fus engagé comme manœuvre pour préparer le mortier et amener les pierres. Je travaillai là durant un mois et je dus quitter cet emploi pour commencer à l'usine électrique de Vissoie comme aide-machiniste. Jean Melly et Daniel Theytaz, qui étaient machinistes, avaient dû partir au service militaire, c'était pendant la mobilisation de 1914-18. De ce fait il manquait de la main d'œuvre à l'usine.

Là, le travail me passionnait et le chef d'usine, Elie Parchet de Vouvry, m'aimait bien. Dès le début il me mit au courant des machines et du tableau de commande. Il voyait comme je m'intéressais à toutes ces choses et il avait plaisir à m'instruire dans le domaine de l'électricité.

Monsieur Parchet aimait boire. Il m'envoyait tous les jours au Café des Alpes chercher sa boisson, ce que je faisais bien volontiers surtout qu'il me laissait sa fille Laurence me tenir compagnie au tableau de commande.

J'étais très peureux. Le service des machines était de douze heures: de midi à minuit et vice-versa. De ce fait j'avais toujours une course à faire la nuit pour descendre à l'usine ou pour y remonter. Et des fois il fallait aller en pleine nuit au barrage sur la Navisence en amont de l'usine. Je voyais partout des revenants et des âmes en peinequi longeaient la rivière pour se rendre, en hiver, dans les glaciers!

Ou alors, en dessous du village de Vissoie, au fond du raccourci, il y avait un vieux moulin avec, autrefois, une potence. Une croix avait été érigée. On racontait que bien des fois à cet endroit-là des âmes en peine se manifestaient sous la forme d'une petite flamme ou alors en habit de pénitent. Elles étaient en prières devant cette croix. Je n'ai évidemment jamais rien vu, mais en y passant la nuit j'avais les cheveux qui se dressaient sur la tête et les jambes prenaient le galop. On racontait aussi que les meuniers qui avaient volé du grain aux particuliers, durant leur service, devaient, après leur mort, partir à minuit du cimetière de Vissoie, descendre au moulin prendre un seul grain de blé et le porter sur le champ des personnes lésées et cela jusqu'à la restitution complète du bien volé. J'avais toujours une peur terrible de rencontrer un de ces meuniers.

Une nuit de printemps qui faisait nuit noir, je remontais de l'usine en empruntant le raccourci en dessous du quartier de la Terra. Au virage de la route de Grimentz, vers une écurie, là où actuellement il y a les villas des chefs d'usine de la Gougra, je vis au bord du chemin un homme vêtu de blanc. J'entendais aussi secouer son grand chapelet. Je voulais au premier abord, sous l'effet de la peur, m'enfuir mais on disait que dans de telle situation il ne fallait jamais reculer mais il fallait dire à haute et distincte voix: Si tu es un vivant, de la part de Dieu dénonce-toi. Si tu es un défunt dit moi ce que je peux faire pour toi! C'est aussi ce que je fis, très probablement en bégayant. Au même instant la forme blanche se mit à genoux et vint à ma rencontre.

A mon grand apaisement j'ai reconnu une chèvre avec sa chaîne. Imaginez le grand soulagement. La chèvre s'était échappée de l'écurie voisine. En y réfléchissant j'en déduis que tout d'abord elle était debout sur les pattes arrières et appuyée contre le talus sur celles de devant broutant l'herbe. Sitôt que j'ai parlé elle s'est remise sur le chemin ce qui me fit croire que « le revenant se mettait à genoux ».

Aujourd'hui je ris de ces histoires de revenants. Ce que l'on croyait être vrai à ce sujet c'était toujours des faits naturels et non surnaturels. Après mon Ecole de Recrues je n'ai plus jamais eu peur.

En 1917, j'avais donc 16 ans, je fus proposé comme aide aux monteurs des maisons Escher-Wyss et Brown-Boveri qui avaient la mission d'installer et de mettre en service le groupe 4 (turbine et alternateur). Les journées de travail étaient de dix heures pour moi et de huit heures pour les monteurs qui travaillaient en trois équipes de huit heures chacune. J'avais un immense plaisir de pouvoir travailler avec ces spécialistes avec qui j'apprenais beaucoup: la mécanique, l'électricité haute et basse tension. Mon père avait besoin d'argent et aussi il exigeait que je lui apporte la buste de paie fermée. Il me donnait cinquante centimes d'argent de poche par quinzaine, soit pour les deux dimanches. C'était très peu, même en ce temps-là, mais cela me suffisait pour aller jouer aux quilles au Café de l'Avenue. Les cinquante centimes étaient vite dépensés alors je me suis décidé à faire le « quilleur » (releveur de quilles) et bien des dimanches je suis rentré à la maison avec un petit bénéfice. Les loisirs étaient rares mais nous étions malgré tout heureux Durant l'hiver de l'année suivante avec mes amis Pierre Crettaz, Rigobert Melly et Gustave Florey nous avons suivi les cours de solfège dans le but de faire partie de la fanfare.

J'avais dix-sept ans. A la Fête-Dieu de 1919, nous avons pu enfin pour la première fois prendre place dans les rangs de la fanfare et accompagner le Saint-Sacrement à la procession solennelle. Il nous semblait que nous étions des hommes d'importance et dès lors nous avons pu prendre part aux concerts donnés dans les villages de la vallée.

Enfin en 1920, j'avais dix-neuf ans, avec mes amis nous avons participé pour la première fois à la fête de Musique du Valais central à Salquenen. Nous nous étions achetés chacun un chapeau en paille dit Panama et nous avions fière allure. On avait l'impression que les filles nous regardaient. Illusions sans doute mais cela nous donnait une grande satisfaction.

Vissoie, en l'an 1969 Édouard Florey

Saisie sur ordinateur par Paul-André Florey Dübendorf, mai 2005

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