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La Guerre de mon père

Luc Saugy
Albin Salamin

La Guerre de mon Père (1939-45)

(Souvenirs de Luc Saugy, photos G. Saugy)

En 1939, j'avais 6 ans, et mon père 36; bien sûr, il m'apparaissait vieux, comme tous les parents le sont pour leurs enfants. A la mobilisation, ma mère l'avait accompagné à la gare de la Tour de Peilz, nous tenant par la main, ma sœur et moi; je n'y comprenais rien, je ne voyais que cette foule de soldats sur le quai et dans le train. Mon père, avec le grade d'appointé (1ère classe), était mobilisé à Saint Maurice.

Les vacances au chalet:

Après son départ, nous étions rentrés à la maison, située entre l'église et la gare, un peu tristounets… Au cours des hivers 1939-40-41, ma mère qui, avant de se marier, avait fait beaucoup de montagne, moyenne et haute, et du ski, avait loué pour les vacances de Noël, un chalet de paysans; sans aucun confort, avec éclairage au pétrole, cuisinière à bois, eau à la source/fontaine à 5 minutes. Des vacances scolaires fort longues ce qui évitait de chauffer les écoles. Le chalet se trouvait à une demi-heure de marche au-dessus de Vers l'Eglise, avant les Diablerets, dont l'accès se faisait par un petit chemin malaisé.

Comment s'était faite cette installation, je n'en sais rien, sans doute au cours d'une permission de mon père, car des relèves avaient vite été organisées, favorisant la réunion des familles. Mon souvenir est que mes parents s'étaient donnés rendez-vous un après-midi, au sommet du Meilleret, au Nord du Chamossaire, ma mère montant à peaux de phoque avec ses 2 mômes depuis notre chalet, une aventure. Mon père montait depuis Saint Maurice, via Bex, Gryon et le col de la Croix, ce qui n'était pas rien non plus; comment avaient-ils convenu de ce rendez-vous, c'est un mystère : pas de téléphone et un courrier sans doute perturbé; toujours est-il qu'après avoir attendu un peu au sommet du Meilleret, mon père débouchait de la brume, avec des skis blancs aux pieds, cela m'avait frappé; nous n'avons pas dû passer plus d'une demi-heure ensemble, et mon père avait disparu à nouveau dans la brume de cette fin d'après-midi, j'en ai encore la vision.

Le chalet du Rachy / Vers l'Eglise (les Diablerets), où L. Saugy et sa sœur avaient passé 2 mois d'hiver avec leur mère.

Souvenirs d'armée:

Mon père avait aussi passé un certain temps à Interlaken, à garder les internés logés dans les hôtels de la « Belle Époque ». A Montreux, c'était des internés yougoslaves, qui avaient une réputation épouvantable: ils étaient très entreprenants avec les jeunes filles du coin, qui n'avaient qu'eux à se mettre sous la dent (ou la cuisse plutôt !), les jeunes Suisses étant mobilisés; elles avaient vite une réputation de « coureuses »… J'imagine qu'il doit y avoir quelques descendants de yougos dans la région, et les mœurs n'étaient pas celles d'aujourd'hui.

Mon père m'avait aussi raconté des souvenirs de Perly, à la frontière genevoise. C'était un passage, entre Rhône et Salève, pour les Juifs fuyant les persécutions nazies, et pour quelques rares agents spéciaux ou évadés français des stalags d'Allemagne. Les Juifs étaient aidés par des Français (les « Justes ») habitant près de la frontière, et les soldats suisses fermaient les yeux et tournaient le dos autant qu'ils le pouvaient. Il y a eu beaucoup plus d'aide qu'on ne le dit maintenant, avec la Suisse commodément en position d'accusée.

Un chauffeur de taxi m'emmenant un jour à Roissy et reconnaissant mon accent, m'avait déclaré d'entrée « j'aime les Suisses » (ce qui est rare, ils sont jalousés !) et m'a raconté son épopée: évadé d'un stalag en Allemagne, pénétrant en Suisse, la traversant en déjouant les contrôles, et se faisant arrêter par une patrouille suisse précisément à Perly, dont il se souvenait du nom ; laissé volontairement seul un quart d'heure dans un local volontairement ouvert et garni de vivres, avec l'indication précise que les allemands étaient habituellement à gauche, et qu'en se dirigeant tout de suite à droite, il se retrouverait en France sans problème; l'invite était claire! Depuis lors, il aimait beaucoup les Suisses. Avec conseils et vivres, il avait passé la frontière et continué à travers France occupée et France dite libre, franchi les Pyrénées, l'Espagne, puis Gibraltar et s'était engagé à Londres dans la 2ème DB pour terminer la guerre à Berchtesgaden…! A son arrivée à Berchtesgaden, dans le nid d'aigle de Hitler, nous étions à Roissy. Était-ce mon père qui l'avait aidé à filer ? Ce serait vraiment trop de coïncidence!

Médaille du soldat

La forteresse volante

Il y avait eu le 13 Juillet 1943 l'épisode de la forteresse volante en perdition s'écrasant une nuit contre le Grammont, en face de chez nous, de l'autre côté du lac; je me souviens du silence après le fracas. Ce bombardier faisait partie d'une escadrille de 295 Lancasters de la RAF partant d'Angleterre bombarder Turin, environ 12 heures de vol aller-retour. A l'aller, 2 appareils, égarés et endommagés s'écrasèrent en Suisse, l'un à Thyon et l'autre contre le Grammont, au-dessus du Bouveret, en face de Vevey-Montreux. Les 2 équipages de 7 périrent et furent inhumés au cimetière de Vevey.

Dans celui du Grammont, le pilote avait 20 ans, le plus âgé 32 ans et l'un d'eux était venu d'Australie (« down under » comme disent les Anglais) pour se tuer au Grammont… Cette nuit-là, 13 bombardiers ne rentrèrent pas en Angleterre. Et quelques jours après, la famille Saugy montait paisiblement en camping dans la vallée de Saas ; depuis le col du Monte Moro, ils pouvaient encore voir la fumée des incendies flotter au-dessus de Turin, à 80 km au Sud.

"Extraît de la « Feuille d'Avis de Vevey » du 13 Juillet 1943 :

L'alerte aux avions a été donnée cette nuit à minuit moins 9 minutes. Elle a duré jusqu'à 1h. 47. On a…entendu le vrombissement des moteurs des bombardiers qui passaient dans notre espace aérien…

A ce sujet, nous recevons le communiqué officiel suivant :

- Chute d'un Bombardier, on retrouve cinq cadavres*…*

Dans la nuit du 12 au 13 Juillet, à 0 h. 55, un quadrimoteur anglais a percuté sur les pentes du Grammont, à environ 500 mètres au Sud du Bouveret, à l'altitude de 900 mètres. Une formidable détonation fut entendue et d'immenses flammes s'élevèrent de l'appareil… Deux hommes de l'équipage n'ont pas encore été retrouvés.

La force de l'explosion était telle que plusieurs vitres et vitrines ont volé en éclats au Bouveret. A Vevey même, trois grandes vitres de l'hôtel des Trois Couronnes ont été brisées…

- Un second bombardier serait tombé en Valais

Nous apprenons de Sion que, cette nuit vers 1 heure, une détonation s'est produite sur l'alpe de Thyon, pâturage au-dessus de Sion, à environ 2000 m d'altitude… Là encore, on a tout lieu de supposer qu'il s'agit de la chute d'un bombardier."

L'incendie de Saint-Gingolph:

Autre souvenir plus tragique : surveillant la frontière à Saint Gingolph, mon père avait assisté à la traversée de la Morge par des Juifs et/ou des villageois se faisant tirer par les troupes allemandes; les soldats suisses assistaient impuissants et ne pouvaient que recueillir les rescapés…! L'incendie de Saint Gingolph le 23 Juillet 1944 ne m'a pas laissé d'autre souvenir que de la fumée de l'autre côté du lac. Et pourtant l'article de la Gazette de Lausanne témoigne des atrocités commises par les troupes allemandes, 6 exécutions, dont le curé.

"Extraits de la « Gazette de Lausanne » du 24 Juillet 1944 :

- Le maquis ayant attaqué samedi matin, la garnison allemande de St-Gingolph, la Wehrmacht a mis le feu dimanche au village.

Samedi, peu après midi…, les forces du maquis descendues de la forêt ont déclenché une attaque par surprise contre le village de St-Gingolph (France), qu'elles ont occupé. Une vive fusillade eut lieu ensuite entre les maquisards…et la garnison de la Wehrmacht…, cantonnée à l'Hôtel de France… Pour autant qu'on soit renseignés, les Allemands auraient eu six morts.

- L'expédition punitive.

Et cela n'a pas manqué d'arriver. C'est bien pourquoi les habitants ont quitté la localité le plus vite possible… Le petit poste allemand… reçut des renforts par le lac… et par la route. La troupe d'occupation… au nombre d'environ 600… avait des ordres strictes pour procéder à une expédition punitive et répondre… par des représailles sévères… Le président de la commune de St-Gingolph (Suisse)… a longtemps parlementé avec les chefs de troupes d'occupation pour obtenir que l'on ne mette pas tout le village en feu et que l'on ne procède pas à des fusillades… quatre hommes ont été emmenés dans les bois… et probablement fusillés à coups de mitraillettes…"

Quelques jours après, la famille Saugy montait en camping, dans le val d'Anniviers. (Voir les souvenirs en Anniviers) Ainsi donc, en Suisse, alors que l'Europe était à feu et à sang, on menait une existence normale et paisible, avec certes quelques privations, mais sans plus !

Étonnante juxtaposition de situations qui permettaient à la population frontalière d'assister aux horreurs de la guerre comme du balcon d'un théâtre...

A la frontière du Grand Saint-Bernard:

C'était pendant l'hiver 1944-45, la compagnie territoriale II/132 de mon père était cantonnée dans la vallée d'Entremont, à Bourg Saint Pierre en particulier, avec un petit détachement au col du Grand Saint Bernard, petit à cause du ravitaillement, j'imagine. Mon père, qui avait fait beaucoup de ski et de montagne avec ma mère, en gardait un excellent souvenir : la fréquentation des chanoines (Dieu n'a pas fait les frontières, ce qui justifiait les sympathies) et les patrouilles à skis…

C'est vers la fin de l'hiver que les premiers déserteurs allemands se rendirent individuellement ; ils étaient mal renseignés sur la topographie et très méfiants, car ils auraient été fusillés s'ils avaient été repris par les troupes allemandes, et pareillement par les résistants valdotains. Une photo montre le premier déserteur, en compagnie du PLt Bach; à moins de 20 ans, il avait déjà fait la campagne de Lybie, avec Rommel ! C'était des durs, qui s'étaient battus, savaient la guerre perdue et sauvaient leur peau.

Le premier déserteur individuel intercepté.

La section interceptée par mon père une nuit de lune avait un encadrement imposant une discipline rigoureuse; eux aussi savaient se battre et, sur les photos, ils n'offrent pas un aspect de troupe battue. Les officiers savaient où ils se trouvaient et où ils allaient. Mon père les avait repérés arrivant de l'autre côté du lac, et se regroupant, ils les avait laissé traverser avant de les arrêter d'un sonore « Halt, sie sind in Schweiz », répondu par un « Gott sei dank », avant de descendre à skis jusqu'à eux.

L'appointé Georges Saugy de garde au Grand St. Bernard.

Il ne devait pas y avoir plus d'une demi douzaine de soldats suisses pour arrêter et désarmer cette section allemande. Les chanoines, dont c'est la vocation, avaient évidemment participé à l'accueil.

La section allemande devant les bâtiments de l'hospice.

Au matin, afin d'alléger les charges, les Suisses avaient demandé aux allemands de bien vouloir exploser leurs grenades, belle démonstration, et de porter leurs fusils en mettant les culasses dans un sac à part, pour descendre jusqu'à Bourg Saint Pierre. Toute cette troupe a encore fière allure, sur les photos.

La section allemande en route pour Bourg-Saint-Pierre

Dans la grande rue de Bourg Saint Pierre, même désarmés, ces soldats ne sont nullement débraillés et ont l'air discipliné. La photo est prise devant un l'hôtel appelé le « Déjeuner de Napoléon ». Il y a des mômes sur un escalier regardant le spectacle.

La section allemande dans la grande rue de Bourg St. Pierre. Leurs armes sont déposées, et la guerre est heureusement terminée pour eux.

Marie-Josée de Belgique:

Fin Avril 1945, une autre caravane remonte la vallée d'Entremont vers le Grand Saint Bernard ; c'est Marie-José de Belgique, épouse d'Umberto, prince-héritier de la couronne d'Italie. Son propre pays ayant été envahi par les armées allemandes, elle s'était réfugiée en Suisse et rentrait en Italie rejoindre son mari promu lieutenant-général du royaume par le roi Victor-Emmanuel III, trop compromis avec le régime fasciste de Mussolini, dans l'espoir de sauver la royauté en Italie.

Nous la voyons se reposant à la cantine de Proz, dernière étape avant la montée au col. Elle est assise sur l'escalier, le curé de Bourg Saint Pierre, ou est-ce le prieur du monastère lui a servi un café ; les porteurs patientent avec leur mulet, et le PLt Bach s'assure qu'elle passera en Italie en sécurité. Ce n'était pas un retour bien glorieux.

Assise, la reine de mai, Marie-José de Belgique

La guerre se termine le 8 Mai 1945 par une capitulation sans condition de l'Allemagne. Ce jour-là, G. Saugy, de passage une dernière fois à Bourg Saint Pierre y prend une dernière photo paisible.

L'église de Bourg Saint Pierre le 8 mai 1945. Au dos de l'original, G. Saugy a écrit :« les canons se turent »…

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La photo du souvenir, montre la compagnie II/132 du Capitaine Rosset alignée pour la photo avant sa dispersion.

Luc Saugy, mars 2011

Remerciements à Sylvie Bazzanella pour son aide documentaire

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