Nous analysons de façon anonyme les informations de nos visiteurs et membres, afin de leur fournir le meilleur service et satisfaire leurs attentes. Ce site utilise également des cookies, notamment pour analyser le trafic. Vous pouvez spécifier dans votre navigateur les conditions de stockages et d'accès aux cookies. Voir plus.

Histoire(s) de Cinémathèque (2e partie): Goretta et une culture de cinéma

21 février 2018
David Glaser
notreHistoire

Après une première partie consacré aux débuts de la Cinémathèque suisse, nous continuons de découvrir l'entretien croisé entre Freddy Buache - mort le 28 mai dernier à l'âge de 94 ans - et Frédéric Maire, à l'initiative de notreHistoire.ch et de la Cinémathèque suisse. Le jour de l'annonce de la mort de Claude Goretta, nous replongeons avec les deux personnalités de la Cinémathèque dans cette culture de cinéma, des premières bobines en nitrate à Jean-Luc Godard en passant par les films de Claude Goretta, Alain Tanner ou Michel Soutter. Nous en profitons pour remercier l'équipe de communication de la Cinémathèque Christophe Bolli et Maxime Morisod d'avoir organisé un rencontre si enrichissante sur le 7e art à la sauce helvétique. C'est le deuxième tome de notre série en dix épisodes où il est aussi question pour commencer de création d'une véritable culture de cinéma à travers le travail de collection de la Cinémathèque suisse et de toutes les autres cinémathèques.

Claude Goretta sur le tournage de "La Mort a pris le train du soir" en 1960 (RTS). Le cinéaste genevois est décédé ce mercredi 20 février 2019 à l'âge de 89 ans.

Dans cette seconde partie, Freddy Buache et Frédéric Maire reviennent aussi sur le contenu visionnaire du livre « La crise des cinémathèques… et du monde » (éditions L'Âge d'Homme) à la fin des années 1990 et sur l'évolution de la technologie de conservation et de diffusion de films.

Freddy Buache et Frédéric Maire, le 9 janvier 2019 à Lausanne.

Freddy Buache: "Ces petites collections, c'était une façon de créer une culture de cinéma. On pouvait conserver des films italiens de 1915, des films allemands de l'époque de la République de Weimar, ça prenait un sens de construire une histoire du cinéma. Jean-Luc Godard avait raison, il disait «le cinéma, c'est l'art d'un siècle, le XXe siècle, c'est le cinéma». D'ailleurs, son dernier film n'est pas projeté dans une salle de cinéma. Il veut montrer qu'on parle autre chose que de cinéma... Le cinéma ne ressemble à plus rien aujourd'hui, regardez tous les supports électroniques possibles, toutes les télévisions du monde racontent les films, partout. Il me semble que les directeurs des cinémathèques font un travail sur la culture du cinéma qui commence peut-être à partir de 1900. Les films du passé sont aujourd'hui refaits et restaurés."

Freddy Buache: "L'important pour nous était de conserver tout ce qu'on pouvait, ce qui existait mais aussi ce qui n'existait plus comme film intégral. L'État qui ne s'intéressait pas au cinéma s'est au bout d'un moment intéressé au fait qu'il y a eu une conservation des copies. Mais le problème que l'on a eu au début avec les autorités, c'est celui du nitrate. Cette matière faisait peur parce que ça pouvait brûler. La municipalité de Lausanne nous a fait remarquer qu'il y avait des enfants qui jouaient dans un bac à sable à deux pas de nos locaux. Ils ont alors montré de l'intérêt pour nous."

Freddy Buache: "Les films en nitrate, on les utilise jusqu'au milieu des années 50, après la fin du nitrate (ndlr : remplacé par la pellicule acétate), on savait que les films disparaissaient. Pour le noir et blanc ça allait, mais pour les films en couleur ça n'allait pas, ça marchait mal… On a fait ce livre sur ces idées générales sur nos collections pour raconter tout ça."

Frédéric Maire : "J'ai deux réflexions, il y a dans ce livre en 1998 « La crise des cinémathèques… et du monde » (L'Âge d'Homme). La vidéo prend beaucoup de place dans la diffusion des films classiques. On évoquait le numérique mais le phénomène n'était pas encore perceptible fin des années 1990. Aujourd'hui, c'est une révolution. Dans les années 50, Freddy et tous tes camarades des autres cinémathèques, vous aviez un discours de pionnier, de pirate, de voleur... L'argent qui arrive à la Cinémathèque et les archives, c'est une reconnaissance pour votre travail, vous qui aviez plutôt cette réflexion : mais qu'est-ce qu'ils viennent nous faire chier ces fonctionnaires? (rires)"

Freddy Buache : "On est des pionniers. Les autres qui viennent après, c'est autre chose. Il y a alors une histoire des cinémathèques, du muet, du sonore, du cinéma en couleur… Je sais que dans tout cela, notre travail à ce moment-là, à Raymond Borde et moi-même, est de redonner aux œuvres l'originalité qu'elles avaient au départ. On a remonté « Loulou » (ndlr: le film des années 20 signé de Georg Wilhelm Pabst avec Louise Brooks, Fritz Kortner)… J'avais remonté ce film à partir de plusieurs choses, quelqu'un en a tiré une version en 16 mm. Mais une fois à Berlin, je fis la découverte d'une copie parfaite de « Loulou ». Cela m'a un peu marqué, j'avais l'impression d'avoir fait un travail inutile, je regrettais presque d'avoir tant travaillé dessus."

Frédéric Maire : "Maintenant 20 ans après le livre, les choses ont encore changé. Notamment au tournant des années 90. Le combat entre la tradition créée par les passionnés et les pionniers, avec ce risque de « fonctionnarisation de l'archive ». On a dépassé ce risque aujourd'hui en 2019. On est arrivé au stade de l'institution qui commence à obtenir une reconnaissance muséale."

Freddy Buache : "Le travail de l'équipe de la Cinémathèque de Bologne était important. Ils continuent d'ailleurs à rechercher des choses. Ce n'est pas fini, c'est une impression. On avait écrit ce livre avec Raymond Borde. Et Dominique Païni (ndlr : conservateur et ancien directeur de la Cinémathèque française de 1991 à 2000) n'était pas d'accord avec nous. Il prenait la Cinémathèque française comme un moyen de faire connaitre l'histoire du cinéma. Il continuait son travail à travers autre chose que les fameux ciné-clubs ou les représentations festivalières. Il s'agissait de placer ce travail dans la culture moderne ainsi qu'à l'Université."

Programme du CCU en 1958-59 (Pierre Barde/Pierre Raymond/CCU de Genève)

La place de l'Université, justement, on en parle aujourd'hui avec un ciné-club qui a marqué le XXe siècle en Romandie: le CCU, le ciné-club universitaire de Genève. En 1951, Claude Goretta est à l'initiative du « Cinéma d'essai universitaire ». Le jeune cinéaste débutant est rejoint par ses camarades Alain Tanner et Jean Mohr. Ils organisent des projections dans l'aula des Bastions à l'Université de Genève, ainsi que dans l'écrin d'un cinéma commercial nommé l'ABC.

Freddy Buache va jouer au milieu des années 50 un rôle important dans la pérennisation de ce ciné-club (le CCU sera à l'origine de fiches filmiques s'attachant à un réalisateur, apportant aux spectateurs des informations précieuses) et dans les années 80, le directeur de la Cinémathèque suisse continue de permettre au CCU des projections d'une grande richesse à peu de frais dans les salles du cinéma "Le Paris" (aujourd'hui rebaptisé Auditorium Fondation Arditi).

Nous avons appris ce matin la mort de Claude Goretta, connu pour avoir dirigé Gérard Depardieu dans "Pas si méchant que ça" en 1974 ou encore "La Dentellière" avec Isabelle Huppert en 1977. Freddy Buache voue une grande admiration pour Claude Goretta, Michel Soutter et Alain Tanner. Les deux premiers sont aujourd'hui disparus.

Retrouvez la première partie de l'interview de Freddy Buache et Frédéric Maire sur ce lien.

Par David Glaser.

A propos de l'histoire du Ciné-Club Universitaire de Genève: source wikipedia.

Vous devez être connecté/-e pour ajouter un commentaire
Pas de commentaire pour l'instant!