Nous analysons de façon anonyme les informations de nos visiteurs et membres, afin de leur fournir le meilleur service et satisfaire leurs attentes. Ce site utilise également des cookies, notamment pour analyser le trafic. Vous pouvez spécifier dans votre navigateur les conditions de stockages et d'accès aux cookies. Voir plus.

Le chemin d'un guide de montagne

10 juin 1941
De la cabane Panossière au Cho Oyu
Marcel Maurice Demont

Le chemin d’un guide de montagne

Pour assouvir nos rêves d’absolu, répondre à nos questions

Il y avait d’humbles refuges accrochés au flanc de sublimes montagnes

Des bivouacs de fortune à partager comme une récompense

Dans les camps d’altitude, en expédition, de précaires abris de toile

S’élevant vers le ciel et ses nuées, des rampes de neige, de glace et de roc à explorer sans fin

Et tout en haut, les exhortations du vent

Ce fut un très long chemin d’altitude pavé de splendeurs. Il fleurait bon les grands efforts, avait la saveur de la liberté. Périlleux, il appelait au courage. Il fut riche de rencontres et d’amitiés, de joies et de peines.

De la cabane Panossière au Cho Oyu

Mon chemin commence à Lourtier, Haut Val de Bagnes, dans la famille de ma mère, Martha Fellay, une famille de guides de montagne et de gardiens de cabane depuis cinq générations.

C’est parmi eux qu’est né en moi, s’est épanoui mon amour de la montagne, de l’aventure, de l’alpinisme sous toutes ses formes.

A la veillée, mes anciens parlaient de leurs ascensions, de leurs premières dans le massif des Combins, d’un manche de piolet coincé dans une fissure malcommode du Mont Pleureur, de leurs clients venus de loin pour gravir les sommets dominant le village ; d’alpinistes accidentés auxquels ils avaient porté secours, péniblement, difficilement, à dos d’homme ; de la première Patrouille des glaciers, celle des origines, gagnée par mon oncle René et ses compagnons ; du mulet Fritz, un grand mulet roux, le mulet de notre famille qui avait pour tâche de ravitailler la cabane Panossière, haut refuge dont le gardien était mon grand-père, Henri Fellay.

Tout naturellement, suivant leurs traces, je devins porteur de montagne en 1963, guide skieur à Zermatt en 1966, guide de montagne à Grindelwald en 1967, moniteur de ski assistant ESS en 1973.

Des Aiguilles de Chamonix aux 8201 mètres d’altitude du Cho Oyu, du Grand Combin aux 8040 mètres du Shisha Pangma, de l’Eiger aux 6970 mètres de l’Aconcagua ; du Cervin, des Grandes Jorasses aux 6000 des Andes et aux 7000 du Pamir, du Tien Shan et de l’Himalaya, faisant preuve d’indulgence, la Providence m’a très longuement accordé le grand bonheur de pratiquer ma profession.

Cinquante-sept années après mes débuts dans le métier, en 2020, âgé de septante-neuf ans, je le pratique encore, avec modération, au service de mes clients les plus fidèles, mais je le pratique encore, avec le même plaisir, et, en pensée, parfois je refais le long chemin parcouru.

Les premières

Au cours des années 1960 et 1970, poussé par le désir d’explorer toutes les facettes de l’art de gravir les montagnes, il m’a été donné de réussir plusieurs premières ascensions hivernales :

- les 2/3/4/5 mars 1968, celle de la face nord de la Pointe Est de Mourti, dite la Blanche, 3564 m, avec Werner Kleiner

- fin décembre, début janvier 1969, celle de la face nord de la Pointe de Zinal, 3789 m, après l’échec, cent mètres sous le sommet, de la face nord de l’Obergabelhorn, 4064 m, en raison d’un bris de piolet et de plusieurs doigts gelés, avec Daniel Cochand

- les 22/23/24 décembre 1970, celle de la traversée des Dents du Midi, de la Cime de l’Est à la Cathédrale, encore avec Werner Kleiner.

La saison d’été ne fut pas en reste, en septembre 1970, avec un de mes meilleurs clients, Monsieur Marcel Jadin, de Profondeville, Belgique, j’ai tracé une nouvelle voie dans le terrain mixte rocher - glace de la face nord de la Pointe Ouest de Mourti, dite la Noire, 3559 m.

Enfin, comme service bénévole à la communauté grimpante, pour la nécessité professionnelle aussi, et pour le plaisir de l’exploration j’ai ouvert, équipé, longtemps entretenu et topographié environ cinq cents voies d’escalade rocheuse sur le Plateau, dans le Jura et dans les Alpes.

La pratique du métier

Le guide de montagne professionnel à plein temps est appelé à répéter souvent les ascensions classiques les plus demandées.

Ainsi, établi à Andermatt durant quinze longues années, j’ai guidé plus de cent fois le Galenstock, 3586 m, par cinq voies différentes, et le Gletschhorn, 3305 m, tout aussi fréquemment, en sus, bien sûr, des nombreux autres sommets de la région, des Salbitschijen aux Gelmerhörner en passant par le Sustenhorn, le Gwächtenhorn, le Fünffingerstöck, le Bergseeschijen, le Hochschijen, le Hochhohefellistock, le Dammastock, le Grassen, la Graue Wand et ses voies de sixième et de septième degré, six fois la voie Perrenoud du Chli Bielenhorn cotée 6a, la deuxième ascension de la voie Niedermann / Anderrüthi du Gross Bielenhorn valant 6b, le Gross Furkahorn et sa superbe arête est ou sa voie Evalin notée 6a ; le Klein Furkahorn, la classique des classiques pour débutants grimpeurs, 4a maximum; le Gross Muttenhorn ; les Leckihörner, Klein und Gross ; la Haute Route uranaise.

Réparti sur une semaine, le programme d’été de l’école qui m’employait variait peu : lundi prise de contact et apprentissage des noeuds, de l’encordement, connaissance du matériel ; mardi école de rocher au Petit Furkahorn ; mercredi école de glace au Rhonegletscher ; jeudi école de ski au Gemmstock (l’école était propriétaire d’un téléski installé sur le versant nord de cette montagne, à près de 3000 mètres d’altitude, ce qui permettait de skier tout l’été) ; vendredi et samedi ascension d’un sommet avec nuit en cabane.

Réparti sur deux semaines, le programme, identique les premiers jours, comprenait plus d’ascensions et incluait des cours de survie intégrant, entre autres, l’aménagement de bivouacs improvisés en altitude quel que soit le temps météorologique, le franchissement de torrents difficiles, les soins de base aux malades et blessés, la prévision du temps, la production de liquide à partir de neige sans recourir à un réchaud, le filtrage de l’eau, l’utilisation des petites herbes rencontrées en chemin, la progression de nuit sans appareil d’éclairage.

Le programme d’hiver différait peu, sauf que les déplacements se faisaient à ski et que du temps était consacré à la connaissance de la neige et des avalanches, à la prévention et au sauvetage des accidents dans ce cadre.

De retour en terres romandes, à Leysin, puis aux Plans-sur-Bex, j’ai resserré les liens originaux avec les sommets locaux : vingt-deux fois le Grand Combin par cinq voies différentes, l’Aiguille du Chardonnet, l’Aiguille d’Argentière, les Aiguilles Dorées, les Ecandies, le Grand Cornier, souvent le Mont Blanc, les Grandes Jorasses, la Verte, le Dru, le Grépon, les Aiguilles du Diable, mais aussi le Cervin, le Weisshorn, la Dent Blanche, le Rothorn, l’Obergabelhorn, le Lagginhorn, le Fletschhorn, le Weissmies ; et lors de nombreuses incursions dans l’Oberland : l’Eiger, le Mönch, la Jungfrau, le Wetterhorn, le Gross Fischerhorn, les Engelhörner, la Haute Route bernoise ; plus loin encore j’ai visité quelques fois le Piz Badile, le Palü, la Bernina et son arête blanche (Bianco Grat), la Fiamma ; ou beaucoup plus près, dans les Alpes vaudoises : plus de cent fois le Miroir d’Argentine qui offre de si belles voies d’escalade, la Pierre Qu’Abotse, l’Arête Vierge, la Petite Dent de Morcles, les Diablerets, la Quille du Diable, les Tours d’Aï.

Le plus fréquemment les ascensions se faisaient par les voies dites normales, parfois les engagements permettaient d’aborder des itinéraires de grande envergure proposant les difficultés extrêmes des grandes faces des Alpes.

Au cours des années 1980 le ski de randonnée (dans ma jeunesse appelé ski de printemps ou ski alpinisme) prit un essor considérable qui a encore augmenté depuis. Sur les skis dès mi-octobre et fréquemment jusqu’à fin juin j’accumulais les ascensions : les Monts Telliers plus de cent fois aussi, et tant d’autres répétées et répétées encore et encore : la Grande Lui, le Dolent, le Rogneux, les Combins, le Tournelon Blanc, le Mont Velan, l’Allalin, le Rimpfischorn, le Strahlhorn, l’Alphubel, le Mont Rose, le Breithorn, Castor et Pollux, le Monte Léone, le Pigne d’Arolla, le Mont Blanc de Cheillon, la Haute Route valaisanne, et tous les petits sommets à la journée, parfois deux le même jour avec deux clients différents, un le matin, l’autre l’après-midi : le Tarent, la Para, le Col des Chamois, le Col des Martinets, les Vanils, la Pointe Ronde, le Col des Ecandies, le Col d’Hannibal, la Pointe de Drône, le Mont Fourchon.

Les Hautes Terres

J’étais âgé de quarante-huit ans lorsque, à l’occasion d’un cours d’escalade aux Aiguilles de Baulmes, j’ai rencontré Tendi Sherpa qui accompagnait un de mes collègues. Tendi Sherpa, décédé lors d’un vol dans les montagnes de son pays natal, était co-fondateur d’une des plus réputées agences d’expédition de Kathmandu, l’agence Thamserku. Au cours de la soirée, autour d’un feu de bois, à l’altitude modeste de 1300 mètres, Tendi Sherpa me convainquit de visiter les hauts sommets de son merveilleux pays. Quelques mois plus tard, accompagné de trois clients, je foulais les neiges himalayennes du Luzza Ri, 5700 mètres, d’abord, puis celles du Parchamo, 6300 mètres. Depuis, j’ai organisé et guidé chaque année une à deux expéditions sur les hauts sommets de notre planète, dont quatorze au Népal.

Les compagnons de cordée, les mal nommés ‘clients’

C’est par eux que le guide existe, trouve son identité, assoit sa renommée.

C’est avec eux que le guide partage les efforts, les risques, les difficultés, souvent le grand bonheur de la réussite, rarement l’amère expérience de l’échec, la vie âpre des hauts refuges, la rudesse sauvage des bivouacs ; l’incomparable splendeur des couchers de soleil sur les pics enneigés qui rougeoient, puis, gagnés par la nuit, s’éteignent doucement ; les départs à la frontale au coeur de l’obscurité, le gobelet de thé chaud et la tranche de sauciflard au sommet, de retour à la cabane le coup de rouge ou de blanc accompagné d’un solide quignon de pain et d’un fameux fromage.

Emportés par le courant de la vie certains s’en vont vers d’autre rivages, d’autres pas : Jane-Marie, quarante ans de cordée jusqu’à plus de 7000 mètres d’altitude et les grandes faces des Alpes, Raymond, Michel, Johnny, Daniel, Henri, Sylvie, Nathalie, Suzanne… et toutes les autres, et tous les autres…

Epilogue

Toute ascension nous porte en plein ciel.

Au sommet des Diablerets, 3210 mètres, comme dans l’air rare de l’altitude extrême, à plus de 8000 mètres, il y a quelque chose d’inexplicable, d’incommunicable, d’enchanteur qui s’inscrit durablement en nous, dans notre coeur.

Si la plus belle récompense du guide est la joie qu’il lit dans les yeux de son client au sommet de la montagne dont il a longtemps rêvé, alors mon chemin de vie fut riche de belles récompenses.

Tandis que j’écris, que je prononce ces quelques mots, ces quelques phrases, me reviennent en mémoire, nombreux, très nombreux, les visages heureux, souriants, de mes clients - amis - compagnons d’aventure sur les hauts sommets de la Terre, tous sont encore présents en moi, font partie de moi, comme j’espère faire, un peu, partie d’eux.

Marcel Maurice Demont dit Marcel

Fête des guides de l’ARGM (Association Romande des Guides de Montagne) dans le cadre du FIFAD (Festival International du Film Alpin des Diablerets) : lauréat du prix des guides 2020.

Apostille

Le point d’interrogation de l’avenir.

Changements climatiques (réchauffement), disparition des glaciers, je les ai vécus, je les vis encore au quotidien dans le cadre de mon métier.

Que réserve le futur aux guides de montagne (et à toute la planète) ?

Vous devez être connecté/-e pour ajouter un commentaire
  • Pierre-Marie Epiney

    Magnifique témoignage qui me rappelle un livre d'un collègue guide de Vissoie : Guy Genoud ! Vous devriez en faire autant. Félicitations pour votre brillant parcours de vie.

    • Marcel Maurice Demont

      Bonjour. Merci beaucoup. Guy Genoud est un ami de jeunesse, nous avons partagé la trace lors du cours de guide skieur en 1966 à Zermatt. J'ai lu son beau livre et je suis l'auteur de…9 (neuf) ouvrages traitant des choses de la montagne. Bien à vous. Amitiés.

    • Pierre-Marie Epiney

      Magnifique ! Désolé de n'avoir pas su que vous étiez l'auteur de tous ces ouvrages. Remarquez que ça ne m'étonne pas vraiment en lisant votre témoignage !

Marcel Maurice Demont
412 contributions
1 octobre 2020
40 vues
2 likes
1 favori
3 commentaires
0 galerie
Déjà 5,376 documents associés à 1940 - 1949
Le Lab
notreHistoire.ch vu à travers des jeux et des expériences singulières !
Le réseau notreHistoire
Sponsors et partenaires
102,825
6,153
© 2020 FONSART. Tous droits réservés. Conçu par High on Pixels.