Prisonnier de guerre en 1940-1941 au Stalag VIIA

4 juillet 1940
Moosburg, Bavière, Deutschland
Claire Bärtschi-Flohr

Quelques anecdotes racontées dans notre enfance par notre père, Albert Flohr.

Il était revenu à Genève très affaibli pa les conditions de vie dans le camp. Les mauvais traitements et le stress provoqués par ses deux évasions successives l’avaient épuisé. Le médecin consulté était inquiet.

Papa avait été fait prisonnier le 4 juillet 1940 dans la ligne Maginot, dans les environs de Metz.

Voir mes publications sur notrehistoire :

1) Récit de deux évasions :

2) Tribulations d’un jeune homme ordinaire :

Je viens d’acquérir et de lire « Prisonniers de guerre, 1939-1945 » de Eric Labayle. Une brochure éditée par les Editions Sutton.

Récemment, je lisais avec étonnement sur Facebook, sur un site dédié aux Stalags, ces camps de soldats prisonniers créés par les Allemands en 1940, des comptes-rendus de descendants de prisonniers français parlant de troupes de théâtre à l’intérieur des camps, d’orchestres, de bibliothèques, de places de sport, de conférences données par certains prisonniers, etc. D’une part, il semble, selon cette brochure, que c’était surtout le cas dans les OFLAG, c’est à dire les camps pour officiers prisonniers. D’autre part, la situation pouvait être très différente d’un camp à l’autre.

Je m’étonnais que notre père ne nous ait jamais parlé de ces activités sportives et culturelles. Au contraire, à l’entendre, la vie à l’intérieur du camp était rude, sinistre. Il parlait de promiscuité, de manque de nourriture… Pas un mot sur d’éventuelles distractions. J’ai réalisé depuis qu’il n’avait, heureusement, pas fait un très long séjour dans le stalag VIIA. Il y resta de juillet 1940 à février 1941, mois pendant lequel il s’est évadé avec succès.

L’explication me fut donnée en lisant la brochure mentionnée plus haut. Après l’armistice, l’armée allemande a dû gérer, en quelques semaines, le sort de 1 800 000 soldats français faits prisonniers. Les Allemands ont été complètement dépassés par l’ampleur de la tâche. Aussi les premiers mois de captivité ont été difficiles sur le plan de l’alimentation par exemple. Il y eut des problèmes aussi pour le logement : dans certains baraquements, de nombreux détenus devaient dormir à plusieurs sur une paillasse.

« les semaines qui suivent l’arrivée au Stalag sont critiques car l’administration militaire allemande n’a eu ni le temps ni les moyens d’organiser un ravitaillement satisfaisant des camps. Les prisonniers doivent donc se contenter d’une alimentation insuffisante et de mauvaise qualité ». (in brochure p.23)

J’ai ainsi mieux compris pourquoi notre père disait qu’il n’avait que de la soupe et un morceau de pain à manger. Il racontait aussi que les soldats français de peau noire étaient beaucoup moins bien traités que les blancs. Notre père avait ainsi partagé un maigre quignon de pain avec un prisonnier noir « qui roulait de gros yeux désespérés » en le regardant manger. Il semble même qu’au moment de la capture de soldats noirs, il est arrivé que les Allemands les aient carrément exécutés car ils étaient de race inférieure !!!

Les prisonniers faisaient partie de commandos. Le stalag envoyait les prisonniers travailler dans des fermes de Bavière (les hommes du pays étant mobilisés dans l’armée). Notre père était épuisé par le travail très physique qu’on exigeait de lui. Une fois, le taureau l’avait coincé entre ses cornes et le mur de la ferme. Il semble que l’hygiène, chez ces paysans, était rudimentaire, les étables étaient très mal entretenues. La fermière essayait de séduire notre père et Papa lui disait « Va d’abord enlever la merde que tu as jusqu’au haut des cuisses ! ». Elle ne comprenait pas le français et s’écriait : « Was ? Was? ». Cette femme lui mettait le journal sous le nez et lui disait « Gut bomb, Gut » quand elle lisait que des bombes étaient tombées sur la France.

Selon Papa, le seul moment de répit avait été trouvé en assistant à la messe du dimanche. Les prisonniers avaient été autorisés à y assister et Papa, bien que protestant, n’avait pas hésité à bénéficier de ce moment de relatif repos dans l’interminable semaine.

Malheureusement, les prisonniers n’avaient plus été admis dans l’église car ils s’étaient mis à rire, à s’en tenir les côtes, quand, en pleine messe, le prêtre les avait béni en utilisant un grand seau rempli d’eau et qu’il avait balancé, au-dessus de leur tête, un balai de chiotte en guise de goupillon !!!

D’après la brochure citée plus haut, il semble également que les deux dernières années de guerre ont été difficiles pour les prisonniers de ces camps car la situation de l’armée allemande se détériorait et les moyens mis à disposition des camps étaient de plus en plus limités. Ils n’eurent plus qu’une nourriture insuffisante et se retrouvèrent en plein danger au moment de la libération des stalags, qui étaient alors pris entre deux feux, celui des Allemands, en pleine déroute, et celui des vainqueurs, russes et américains. Heureusement, notre père avait retrouvé la vie civile dès 1941, à Genève, la Suisse étant épargnée par la guerre...

Le Stalag était entouré d’une double haie de barbelés… :

Après la guerre, notre père portait à sa boutonnière un insigne représentant des barbelés, car il faisait partie d’une association d’anciens prisonniers de la région genevoise. Notre sœur Ninon, qui avait deux ou trois ans à l’époque, était intriguée par cet insigne sur la veste de notre père. Elle la touchait avec précaution et demandait ce que c’était. Notre père disait que c’était des barbelés. Aussitôt elle disait :

-. « C’est quoi babelé? »

Mon père lui racontait qu’il avait été un prisonnier :

-. « C’est quoi pisonnié », demandait-elle.

C’était son leitmotiv...

Ces quelques répliques sont restées célèbres dans la famille.

Illustration de couverture : brochure citée dans le texte

Vous devez être connecté/-e pour ajouter un commentaire
  • Serge Goy

    Magnifique témoignage pour la mémoire de votre père. Passionnant !

  • Didier Barrilliet

    Mon père franco-suisse était aussi prisonnier de guerre. Je suis admiratif de l'évasion réussie d'Albert Flohr et j'ai beaucoup lu sur le sort des ces prisonniers. Mon père, double national, avait un droit d'option pour effectuer son service militaire, il avait choisi la France et est parti en 1937 rejoindre le 1er régiment de zouaves sous le soleil du Maroc. A la déclaration de guerre en 1939, son régiment a rejoint la métropole et a passé l'hiver de la drôle de guerre à Maubeuge près de la frontière belge. En mai 1940 le 1er RZ se trouve à Forbach en Sarre quand les allemands attaquent puis est transféré en juin vers Reims. Les zouaves comptent 157 tués en 5 semaines de combat. Mon père est capturé le 11 juin en Champagne. Mon père a rejoint le stalag IIA en Mecklenbourg Poméranie vers la Baltique. Sa tentative d'évasion ayant échouée, il a été muté en Kommando disciplinaire pour 6 semaines, et a été libéré seulement en avril 1945. Les prisonniers ont souffert de la privation de liberté, de l'éloignement de leur famille et de leur patrie mais les récits sont unanimes et tous ont aussi souffert: Du manque de nourriture, leur obsession était de trouver à manger, il y avait heureusement les colis des familles ou de la croix rouge qui n'arrivaient pas toujours, parfois pillés par les allemands. Du manque d'hygiène et de mauvaises conditions sanitaires, poux, vermines, anémies, typhus, tuberculose... Du froid, dans la plupart des régions d'allemagne les hivers étaient longs et froids. Il est exact que dans certains camps il y avait des représentations théatrales, des spectacles, des matchs de foot, certains professeurs prodigaient des cours, faisaient des conférences, il y avait parfois une bibliothèque, mais c'était en dehors du travail épuisant et au bon vouloir des geoliers. Ils recevaient également un journal de propagande de Vichy. Dès qu'il y avait un problème, une évasion par exemple, tout cela était supprimé. Les soldats français noirs n'étaient en général pas détenu sur le territoire du Reich, les allemands n'en voulaient pas car ils avaient peur qu'ils transmettent des maladies. Ils ont rapidement regagné la France où ils ont été démobilisé et rapatriés en Afrique. Les prisonniers, en général ont peu parlé de leur captivité, Albert Flohr semble être une exception, tant mieux, ses récits sont d'un grand intérêt. Merci à Claire de nous en faire profiter.

  • Claire Bärtschi-Flohr

    Merci beaucoup Didier pour cet intéressant commentaire. A bientôt.

Claire Bärtschi-Flohr
1,080 contributions
18 février 2023
259 vues
0 like
0 favori
4 commentaires
4 galeries