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Adrienne au Canada

1924
Genève, Canada
Claire Bärtschi-Flohr

Pour mes parents, mes sœurs et moi, tante Adrienne, sœur de notre grand-maman et tante de Papa, qui vivait au Canada, était une personne que nous admirions beaucoup.

Oui, nous rêvions du Canada à une époque où les voyages étaient encore peu habituels dans les familles comme la nôtre. Nous rêvions de ces grands espaces, de ces hivers interminables…. C’était l’Aventure, avec un grand A. Chaque année, nous recevions des lettres affranchies avec de beaux timbres inconnus. A Noël arrivait par la poste une carte colorée, dont le design était très différent de celles que nous recevions d’ordinaire.

Dès les années 1950, alors qu’elle vivait à Victoria, en British Columbia, Adrienne a effectué à plusieurs reprises l’aller-retour entre le Canada et Genève.

En attendant sa venue, nous voyagions avec elle par la pensée : De Victoria à Vancouver, en ferry, puis la traversée de tout le Canada en train. Puis au moins six jours de bateau jusqu’au Havre, ensuite en train jusqu’à Genève. Je me souviens qu’une fois elle est retournée à Victoria par le Canal de Panama, rejoignant ainsi l’océan Pacifique où se trouve l’île de Vancouver.

C’était en 1960. De retour à Victoria, elle nous a écrit :

« J’ai jouis de toutes les minutes du voyage et pas l’ombre d’un remord pour toutes mes économies envolées. J’avais juste dix dollars en arrivant ici, aussi ce fut heureux que ma pension vieillesse ait été distribuée une semaine après mon arrivée.».

Elle n’avait qu’une rente vieillesse et travaillait comme dame de compagnie chez une vieille dame. Voici une lettre qu’elle nous écrivit à fin 1957, très explicite à ce sujet :

« 1368 Craigdarroch Rd, Victoria, BC

Chers Albert, Renée et famille,

En voici encore une de partie (l’année 1957 probablement), ce que ça passe !

Même pour moi qui suis seule dans la maison et qui devrait trouver le temps long. Mais non. J’étais faite pour être ermite, je crois car je ne trouve pas le temps long du tout.

Je vais voir ma vieille dame tous les jours* puis je reviens (pas toujours) chez moi, fais ma popote, lis, tricote, ou bien je vais au ciné, ou chez des amis ou encore chez le petit-fils de ma vieille dame. Là, je m’y plais, il y a quatre enfants, il y a la télé, en été, une piscine et c’est du bon temps été comme hiver.

Tout-de-même, j’espère que ma vieille dame sera de retour pour Noël, je ne tiens pas tant que ça à être continuellement en route. Et puis ça ne paye pas autant.

Et vous, comment allez-vous ? Vous ai-je remerciés pour votre lettre épatante et la jolie carte du Mont-St-Michel ? Je ne me rappelle pas. Dans tous les cas, merci, j’ai cette lettre sous les yeux, elle est datée du 9 février 1957. Sûrement, j’ai dû y répondre, ainsi qu’à Marinette. Vous avez le don d’écrire, vos lettres sont épatantes, c’est un régal de vous lire, aussi je me recommande.

Votre randonnée jusqu’à l’Atlantique a certainement dû vous donner bien du plaisir. La prochaine fois, il faudra mettre la caravane sur le bateau et faire la traversée. A Halifax, vous rencontrerez le premier des cousins Pasquet. Vous n’aurez qu’à continuer à traverser le continent et tout le long, vous rencontrerez les membres de la famille Pasquet et Guillard. Vrai, ça serait chic. Après tout, c’est à votre tour. J’ai déjà fait la traversée trois fois, c’est à votre tour, pensez-y.

J’espère que vous êtes tous en bonne santé et et viens vous souhaiter à tous un joyeux Noël. Avec trois grandes filles, ça ne doit pas manquer d’entrain. Puis une bonne et heureuse année. Bonne chance en tout et prospérité.

Je ne sais quand je vous reverrai. C’est un plaisir que je ne peux pas me payer aussi souvent que je le désire. Mais si ma bonne vieille peut revenir chez elle* et vivre au moins deux ans, je serai assez riche pour refaire le voyage. En attendant, je vis d’espoir.

Bons becs à tous

Votre vieille tante Adi

PS : Bien des choses à Mme Champendal et becs affectueux. »

*La dame chez qui elle travaillait devait probablement faire un long séjour à l’hôpital.

A chaque fois, la venue d’Adrienne à Genève était un événement et une fête. Ses deux sœurs, Lina et Marie, se réjouissaient énormément de la revoir. Chacun l’invitait à tour de rôle. Adrienne restait en Suisse plusieurs mois. Hébergée chez les uns et les autres.

Elle m’avait fortement impressionnée en nous racontant une traversée avec une mer particulièrement mauvaise. Elle avait eu le mal de mer. Elle était couchée sur le pont et gémissait « je veux mourir, je veux mourir ».

En 1968, elle revint à Genève une dernière fois, mais en avion. Avec ses deux frères Louis et Fernand. Passages obligés : séjour aux Ecovets, pélerinage à Bex, réunion familiale à Yvoire, pour y déguster des filets de perche, promenade en bateau… etc.... Ce furent les dernières réunions de la fratrie.

Adrienne était une personne d’éducation très protestante, plutôt sévère. En 1955, quand sa petite fille Helene est venue en Suisse avec elle et avec son père Paul, j’avais 16 ans, Helene 19. J’espérais mieux connaître cette petite cousine et j’avais demandé de pouvoir sortir avec elle, en l’invitant au cinéma. Mais Tante Adrienne n’avait jamais voulu que nous sortions seules en ville.

Mais remontons le temps. Nous sommes dans les années 1920.

Bien sûr, je n’ai pas connu Adrienne lorsqu’elle était jeune et ce que je vais raconter de la période où elle a quitté la Suisse avec sa famille pour le Canada provient de ce que me racontaient ma grand-mère et mes parents. Ce sont donc des souvenirs par personne interposée…Adrienne, elle, n’en parlait guère. Certaines photos de l’époque en disent plus long que les mots.

La vie était rude en Suisse au début du vingtième siècle, le travail manquait. Et le Canada offrait des terres aux colons.

A la suite de ses frères, Louis et Fernand Guillard, partis au Canada aux alentours de 1912, Adrienne Pasquet-Guillard, son mari, Albert Pasquet et leurs quatre enfants, Paul, Georges, André et Pierre, tous nés à Genève et vivant dans le quartier des Acacias, ont, à leur tour, quitté leur lieu de vie pour le Saskatchewan dans les années 1920.

Adrienne redoutait beaucoup ce départ et cette nouvelle vie mais essayait d’être optimiste. Elle se préoccupait de l’avenir de ses quatre enfants et souhaitait qu’ils puissent faire des études. Elle pensait que dans la région de Frenchville, il y avait une université car on lui avait dit qu’il y avait là bas un « bachelor *» !

* « bachelor, terme certainement utilisé dans son sens de « célibataire » et non d’ « étudiant ».

Quand elle s’est retrouvée dans les grandes plaines du Saskatchewan, où rien de tout cela n’existait, où tout était à construire, elle a été très désillusionnée.

Elle avait été élevée en jeune fille bourgeoise. Elle s’est retrouvée confrontée aux métiers de la terre. Cela a été très difficile . Adrienne imaginait une campagne à la Suisse, toute proche d'une ville et des commodités qu'elle procure, avec des possibilités d'écoles pour ses enfants.

Elle s’est retrouvée au milieu de nulle part. Au début, il fallut aussi apprendre l’anglais, cette partie du Canada étant anglophone. Puis, après quelques années de labeur, son mari décède prématurément : Le drame.

Nouvelle offense : le curé de l'endroit refuse de le faire enterrer dans le cimetière car Albert Pasquet est de confession réformée !!! Cela donne une idée du climat ambiant.

Ce sont les deux fils aînés, Paul et Georges, à peine adultes, qui ont dû reprendre l'exploitation. Seuls les deux plus jeunes ont pu faire des études. André est devenu médecin-anesthésiste et Pierre ingénieur. L’ingénieur a participé à la construction du pont jeté sur la Niagara river à Niagara Falls. Il en est même tombé. Heureusement, un filet était tendu sous le pont lors des travaux. Il s’en est tiré avec une jambe cassée.

Il reste un certain nombre de photos de cette époque, documents précieux. Sur ces photos, on peut deviner les immenses étendues des grandes plaines canadiennes.

On voit aussi que les bâtiments de l’exploitation étaient assez rudimentaires.

Tous les descendants d’Adrienne, d’Albert et de leurs enfants sont nés et vivent dans différents états du Canada et des USA.

En 1993 et 1997, j’ai eu la chance de traverser le continent américain avec ma famille et de rencontrer cousins et cousines. Ce fut la réalisation d’un rêve d’enfant.

Voir les photos publiées sur notre histoire dans la galerie « Famille Canada ».

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Claire Bärtschi-Flohr
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16 novembre 2019
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