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Les deux pauvres

Nicolas Perruchoud
Nicolas Perruchoud

Les deux pauvres

Une nouvelle de Nicolas Perruchoud

« Eau, quand donc pleuvras-tu ? Quand tonneras-tu, foudre ? »

Baudelaire

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En arrivant à Vercorin, d’anciennes maisons en bois et d’antiques raccards attirent le regard sur la droite. A gauche, les yeux tombent sur deux énormes réceptacles métalliques destinés à engloutir des fournées de verres et des brassées de papier à recycler. Quelques mètres plus loin, des excroissances noires émergent du sol : des cuves au fond desquelles fermentent des sacs de déchets jusqu’au passage du véhicule qui les évacuera vers l’usine d’incinération.

Cependant, reléguée tout à l’extrémité de cette place – un écopoint dans le langage administratif - incongrue et inattendue, en flagrant contraste avec ce qui l’entoure, humble témoin de la culture dans ce lieu voué si ostensiblement aux nécessités pratiques, s’élève une charmante fontaine.

Un après-midi de juillet, une jeune femme, portant un chapeau de paille à larges rebords, en expliquait les particularités à des visiteurs.

- Cette fontaine à trois bassins a été créée en 1982 par un artiste de l’endroit, Serge Albasini. L’artiste a choisi un matériau particulier, la prasinite d’Evolène, une pierre de couleur verte à la structure mouchetée. Vous voyez les veines blanches qui la strient ? Ce sont elles qui font de cette pierre un matériau d’ornementation recherché. Quant à la femme et à l'homme posés à l'arrière, sur le dernier bassin, ils sont les héros d'une légende locale que l’artiste a voulu honorer.

Deux jets militaires assourdirent le ciel estival du tintamarre de leurs réacteurs. La guide se tut, laissa le vacarme s’éloigner, puis reprit :

- Il y a bien longtemps Vercorin connut un été torride. Dès l'aube, le soleil montait dans le ciel comme une boule de feu, enflammant l'atmosphère. Pour échapper aux chaleurs brûlantes, les villageois allaient à leurs champs aux premières lueurs du jour. Revenus chez eux à l'heure de l'angélus, ils fermaient portes, fenêtres et volets, et se barricadaient comme des assiégés. Mais, rampant le long des murs, s’insinuant dans les cuisines, s’infiltrant dans les chambres, la chaleur s’introduisait partout.

Il faisait chaud comme lorsqu’on ouvre la porte d’un four. Le thermomètre placé sur une poutre de la maison d’école ne cessait de grimper : 32° un jour, 34° le lendemain, 36° le surlendemain.

Les nuits n’offraient aucun soulagement, et les habitants dormaient de mauvais sommeils trempés de sueur.

Il n'y avait plus le moindre souffle d'air. Tout était figé dans une immobilité ardente.

D’abord, on ne s'inquiéta pas. Les étés brûlants du Valais central, secs et arides, ce n’était pas nouveau, on y était habitué. Des nuages gorgés de pluie finiraient par venir du fond de l’horizon. Des éclairs les transperceraient. Le tonnerre gronderait et ses craquements rouleraient en longs échos à travers la vallée. Alors, l’eau qui hantait les rêves tomberait du ciel comme une bénédiction longtemps attendue, faisant oublier toutes les souffrances. Et la vie reprendrait de plus belle.

Cependant, à la lisière de la forêt, le niveau du bisse diminuait. Du goulot de la fontaine, au centre du village, ne sortait plus qu'un gargouillis plaintif, et, sur les talus ombragés, les mauves épilobes pâlissaient. Le long des façades, les roses, qui avaient été belles comme des princesses au parfum délicat, n'étaient plus que de pauvres choses rabougries qui faisaient peine à voir. Parfois, dans l'après-midi, des cumulus bourgeonnaient au-dessus des montagnes, du côté de la Gemmi. Ils se déployaient en d'immenses volutes ouatées dans l'azur éclatant. Mais, après quelques heures, ils s’évaporaient, et toute promesse de pluie avec eux.

L’eau fut rationnée. Les femmes renoncèrent à faire la toilette des enfants dans le baquet en bois qu'elles installaient au milieu de la cuisine. Elles ne vinrent plus à la fontaine couverte, au centre du village, laver le linge en le nouant et en le frappant à grands coups sur leur planche à lessive. Leurs babillages et leurs rires s'éteignirent. Un grand silence s'installa.

Le ciel, lui, restait bleu, d'un bleu toujours plus intense et si étincelant qu’il faisait mal rien qu’à le regarder.

La jeune femme tendit une main et désigna un espace en face d’elle.

- A l’époque, au-dessus de l’église, à la place de tous ces chalets, il y avait des champs en terrasses. On y cultivait l’avoine, le seigle, l’orge, le chanvre, le lin et les pommes de terre. Exposées en plein soleil, sans eau, ces cultures souffraient.

- Une sécheresse pareille, c’est du jamais vu ! se disaient les habitants quand ils se rencontraient, tôt le matin, dans les ruelles ou quand ils se saluaient, le soir, sur le pas de leur porte.

- L’herbe des prés est rouge !

- La terre a tellement soif qu’elle est pleine de fissures.

- Tout est en train de griller. On va tout perdre.

- Qu'est-ce qu'on va devenir ? C’est la fin du monde ou quoi ?

Un soir, pourtant, des nuages débordèrent des Alpes bernoises et assombrirent tout le ciel. Des bourrasques secouèrent les frondaisons des tilleuls séculaires près du Château.

- Ça y est ! C’est sûrement pour cette nuit, répétait-on dans un élan d'espoir.

Au crépuscule, des lueurs fulgurèrent en zigzags au loin. Mais ces feux d’artifice n’étaient que des éclairs de chaleur, et les convulsions de l'orage une grossesse nerveuse. Une fois la cohue des nuages dissipée, les étoiles scintillèrent plus blanches et plus cruelles encore.

- Mes frères, l’heure est à la supplication divine, prononça le curé du haut de la chaire. Dimanche prochain, nous ferons une procession à la croix du troisième pour implorer le Seigneur de bien vouloir nous accorder la pluie. Confiance ! Le Ciel ne restera pas sourd à nos prières.

Le dimanche venu, les fidèles, au visage cuit sous leur chapeau de feutre noir ou leur fichu de soie, défilèrent sur le chemin poudreux, la bannière de saint Boniface en tête, et le bourdonnement de leurs prières se mêlait au grésillement des insectes dans les talus.

Peu après que les paroissiens furent rentrés chez eux, une houle sombre de lourds nuages envahit le ciel. Le vent se leva, furieux. Il y eut des coups de tonnerre pareils à des coups de canon. Les nuages vinrent s'échouer contre les sommets du val d'Anniviers et crevèrent au-dessus de Chandolin en un long rideau d’averse. Mais pas une goutte sur Vercorin !

Les fontaines du village se turent les unes après les autres. Le bisse à la lisière de la forêt était à sec. Les feuilles des tilleuls, placés comme des vigiles à l'avant et à l'arrière du Château, pendaient, flétries, lamentables. Dans les jardins, les légumes étaient perdus. Les enfants menaient encore les chèvres dans les prés, mais, comme elles n’y trouvaient aucune pâture, elles bêlaient si pitoyablement que c'en était une pitié. Des vols de corbeaux tournoyaient dans l'air surchauffé égrenant leurs noirs croassements au-dessus des toits. Les habitants maigrissaient. Le soir, on entendait les petits enfants pleurer longuement avant de s’endormir.

Le dimanche suivant, le curé, du haut de la chaire, évoqua à nouveau la situation:

- Cette misère qui nous arrive, frères et sœurs, c’est un signe : il y a trop de péchés à Vercorin ! Les dimanches après-midis, la jeunesse descend aux Voualans pour danser sur les airs de l’accordéon, cet instrument diabolique. Ne savent-ils pas, les malheureux, que la danse mène tout droit au libertinage, et le libertinage à la perdition ? En plus, ici même, pendant la messe, certains font circuler à la tribune des bouteilles. Et ce n’est pas de l’eau bénite ! Ces boit-sans-soif prennent la maison du Seigneur pour un lieu de dégustation. Quant à vous, les piliers au fond de l'église, - et le curé agita vers eux un index menaçant - vous pérorez pendant tout l’office comme si vous étiez sur la place du village à commenter les dernières nouvelles du crieur public.

Le curé se tut, le temps de passer son mouchoir sur son front, puis ajouta, en secouant la tête :

- Dire qu'il m'a fallu poser contre le mur, au fond, un large écriteau : «Ce lieu est un lieu de prière. Silence ! »

Il parcourut l'assistance d'un regard sévère, et haussant le volume de sa voix de stentor :

- Le soir, les garçons viennent à l’église pour le chapelet. Mais au lieu de fixer leurs yeux sur la statue de Notre Dame, ils lorgnent les filles, et, sans attendre la fin de la prière, ils se bousculent pour les raccompagner. Mais, bien pire, il y a chez nous des esprits forts qui se croient plus forts que le Saint-Esprit, des mécréants qui, le dimanche, tapent le carton au café au lieu d’assister à la sainte messe.

La main droite levée vers la voûte, il conclut sur une note aiguë, avec des accents de Savonarole qui impressionnèrent son auditoire :

- Mes frères, la miséricorde divine n’est pas inépuisable ! La patience de Dieu a des limites !

Il faisait une chaleur d’incendie. Le feu du ciel ne faiblissant pas, les propos du curé finirent par ébranler les plus rétifs. Ceux qui avaient fait du bistrot leur chapelle reprirent le chemin de l’église. A la tribune, les bouteilles de vin disparurent. Plus d’accordéon ni de bal aux Voualans que les jeunes désertèrent. La ferveur se fit unanime. Mais la pluie ne vint pas.

Il y avait au village un couple d’une cinquantaine d’années qui n’avait pas d’enfants. C’étaient des gens simples et pauvres comme l’étaient les paysans d’ici. Leur foi était leur seule richesse, une foi compacte, solide comme la pierre de cette fontaine.

Un midi, l'angélus venait de sonner lorsqu'on frappa à leur porte. Élise quitta la table où elle avait pris place avec Cyprien, son mari, et alla ouvrir. Une voisine, affolée, lui tendit son dernier-né.

- Regardez ! Il ne se réveille plus. Il respire à peine. Il va mourir !

Élise se pencha sur le petit visage amaigri.

- Il ne va pas bien du tout, s’exclama-t-elle, remuée jusqu'au fond d'elle-même.

- On va vous donner du lait, dit Cyprien. Et aussi du fromage et des pommes de terre !

Et il descendit aussitôt à la cave.

Après le départ de la jeune mère, Élise murmura :

- Il faut faire quelque chose !

- Bien sûr, mais qu’est-ce qu’on peut faire de plus ? lui répondit Cyprien.

Dès lors, on ne les revit plus. Quelqu’un avait bien aperçu, le jour de leur disparition, un couple qui grimpait vers l’arrête qui court de la Brentaz au roc d’Orzival. Mais depuis, plus rien.

Le lendemain, le ciel se couvrit dès le début de la matinée. Les feuilles des tilleuls près du Château frémirent, et la pluie se mit à tomber, une pluie douce, généreuse, régulière. Aux premières gouttes, les habitants se jetèrent dans les rues, offrant leur visage à l’eau si ardemment attendue, levant les bras, dansant et exultant.

Pendant trois jours d’affilée, sans discontinuer, la pluie ruissela dans les venelles du village et fit entendre sa musique sur les toits. L'eau reprit son bavardage dans les fontaines. Elle chanta à nouveau dans le bisse à la lisière de la forêt, ramenant la vie sur les terrasses desséchées et dans les prés rougis.

La jeune femme se tut quelques instants, puis reprit :

- Si vous marchez du côté d’Orzival, vous apercevrez, sur l’arête qui domine l’alpage de Rouja, deux rochers à forme humaine dressés l’un en face de l’autre. Ce sont Élise et Cyprien, transformés en pierre. On les appelle les deux pauvres.

notrehistoire.imgix.net/photos...

  • Le rocher des Pauvres. On voit qu’une passerelle relie les deux blocs de pierre. Photo : Charly Arbellay

Elle désigna alors une plaquette métallique fixée sur le côté du premier bassin.

- Voyez ce que l’artiste a inscrit sur ce support.

Elle lut :

« Prends nos âmes, Seigneur,

Et en échange de leur valeur,

Donne l’eau de vie

Pour toujours à nos familles !

Laisse nos corps ici pétrifiés

Pour rappeler notre geste à jamais ! »

L’un des visiteurs s'exclama alors :

- On n’en finira donc jamais avec ces légendes qui sentent la naphtaline. Comment imaginer qu'à l’ère d’Internet de pareilles fadaises encombrent encore les mémoires !

La jeune guide parut décontenancée par la brusquerie de la remarque.

- Moi, j’aime ces récits, intervint une femme du groupe. Ils me touchent. Ce sont des miroirs qui reflètent l’âme des communautés montagnardes d’autrefois.

Elle observa un instant les deux personnages sculptés, la femme tenant une channe d’une main, et de l’autre touchant l'épaule de son mari aux genoux ployés. Puis, elle se retourna vers celui qui avait pris la parole :

- Monsieur, pouvez-vous jurer qu'Internet, les applications tout usage et les tutti quanti numériques rendront notre monde plus humain ? Viendra-t-il d'Internet une Elise et un Cyprien? On attend de voir !

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  • Vercorin - la fontaine Brenta des deux pauvres - photo 2011, Charly Arbellay

Photo d'illustration :

"Les deux pauvres" sculpture de Serge Albasini.

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Pierre-Marie Epiney
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30 avril 2021
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