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Rencontre avec un homme de coeur, le docteur Daniel Savioz

5 février 2001
Sierre
Pierre-Marie Epiney

Ce récit est le compte-rendu publié sur le site internet de ma classe suite à la rencontre avec M. Daniel Savioz, éminent chirurgien. A la qualité des questions posées par les élèves de 10-11 ans sensibilisés au don d'organes ont fait écho les réponses éclairées du Prof. Dr. méd. Savioz qui vient de faire paraître un livre (voir en fin d'article).

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Lundi 5 février 2001, notre classe a eu le plaisir de recevoir le Dr Daniel Savioz. Ce chirurgien sierrois pratique son métier essentiellement à Sierre mais aussi à Genève.

Au cours de sa carrière, il a eu l’occasion de pratiquer une centaine de transplantations.

Nous sommes très heureux de constater qu’un homme de sa qualité accepte de se déranger pour répondre à nos questions. Merci à cet homme de cœur.

La classe

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I.Questions générales sur le métier de chirurgien

Avez-vous été un bon élève ou un mauvais élève avant de devenir chirurgien?

Je n’ai pas toujours été un bon élève. Si le sujet m’intéressait, je m’appliquai et et obtenais de bons résultats. Dans le cas contraire, je n’étais pas un enfant brillant qui collectionnait les bonnes notes.

Cependant, dès le moment où j’ai commencé la médecine, j’étais meilleur parce que ce sujet me passionnait.

Pourquoi avez-vous choisi ce métier?

En partie par hasard mais surtout parce que j’ai toujours eu l’envie de me rendre utile, d’aider les gens autour de moi. Il y a dans la chirurgie une relation très importante avec les patients. Leur contact m’apporte d’ailleurs beaucoup.

Les études sont-elles longues?

Oui, il faut compter 6 ans d’université puis 6 autres années au minimum comme apprenti chirurgien. Donc, on est généraliste entre 25 et 26 ans et ce n’est qu’à l’âge de 30 à 32 ans que l’on peut pratiquer le métier de chirurgien.

Mais il faut toujours continuer à apprendre, il faut lire pour ne pas oublier ce qu’on a appris et pour assimiler les nouvelles techniques et les nouveaux traitements.

Depuis combien d'années pratiquez-vous ce métier?

Depuis 15 ans.

Quelles sont les principales qualités d'un chirurgien?

  • avoir le plaisir de rencontrer d’autres personnes et gagner leur confiance
  • ne pas calculer ses heures de travail
  • aimer étudier et aimer faire les choses manuelles (la chirurgie est aussi un métier où l’on travaille avec ses mains)
  • il faut avoir de la patience car les opérations sont parfois longues
  • en bref, il faut des qualités féminines, c’est d’ailleurs une profession où l’on compte de plus en plus de femmes

II.Questions sur les opérations

Comment vous êtes-vous exercé à opérer?

Comme dans tout apprentissage, une autre personne vous montre les gestes à faire, vous l’imitez, vous copiez ses gestes et, peu à peu, vous pouvez vous débrouiller. C’est une chance d’avoir à ses côtés quelqu’un pour vous guider.

Un autre chose importante est d'aimer lire. Il faut connaître la théorie qui se trouve dans les livres.

Ensuite, il faut s’exercer à faire les gestes du chirurgien. Sur un morceau de papier fort, on fait des nœuds ...

En fait, il s’agit d’apprendre aussi un métier manuel ; c’est un peu comme pour apprendre le snowboard: en tombant parfois, en se relevant ensuite, on s'améliore chaque jour davantage.

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Comment ouvre-t-on un ventre?

Avec une sorte de couteau, le scalpel ou bistouri. On pratique l’ouverture à des endroits choisis pour fermer le mieux possible après. Il s’agit de faire les choses tranquillement ; comme un chauffeur de car qui négocie un virage, on ne doit pas faire d’erreurs. C’est d’ailleurs ainsi pour une grande partie des professions.

Quels sont les "outils" que vous utilisez le plus souvent?

Le principal instrument (il le montre), c’est le stéthoscope. Cet outil permet d’écouter le cœur. Son inventeur (Laennec, 1781-1886) l’avait mis au point parce qu’il était gêné d’appliquer son oreille contre le cœur des filles. Il a d’abord utilisé une sorte de cornet en papier qui amplifiait le bruit du cœur puis c’est devenu peu à peu un instrument comme celui-ci. Vous pouvez le passer et l’essayer.

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Comment sont nettoyés les instruments qui servent dans les opérations ?

Ils sont nettoyés avec produits désinfectants très puissants. On les chauffe ou on les soumet à un gaz qui détruit les bactéries.

Y a-t-il beaucoup de sang lorsqu'on opère?

Non, en fait, il y a peu de sang. Toutefois, on possède de petits aspirateurs si on est gêné par un écoulement de sang.

Comment pouvez-vous travailler dans le sang?

Bien sûr qu’on ne peut pas faire ce métier si on a horreur du sang. La difficulté dans ce travail, ce n’est pas la vue du sang mais la relation avec le patient qui doit absolument être bonne.

Si vous faites une erreur d'opération, qu'arrive-t-il ?

Par chance, presque toutes les erreurs sont réparables. Comme lorsqu’on écrit dans un cahier. Bien sûr qu’il existe des erreurs plus graves, heureusement très rares. On ne peut pas faire n’importe quoi, n’importe comment.

Si l’on ne respecte pas certaines conditions, ce n’est pas pardonnable. Si les fautes sont dues à une erreur de votre part, on doit vous demander des comptes. On est même en droit de vous condamner pour cela. La seule manière pour ne pas faire de fautes, c’est de rester en éveil, de toujours lire, d’être toujours meilleur.

Il est important de gagner la confiance du patient. Le problème, c’est lorsqu’il n’y a plus la confiance.

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Avez-vous déjà été accusé ?

Par chance, pas pour l’instant. Mais c’est de plus en plus fréquent qu’on demande des comptes aux médecins. C’est bien normal qu’on ne puisse pas faire n’importe quoi.

Avez-vous une fois oublié un instrument dans un corps ?

Non. Mais c’est parfois arrivé. En salle d’opération, on compte tous les instruments utilisé. Et en fin d’opération, on vérifie deux fois pour contrôler que le nombre n’a pas changé.

Prenez-vous des médicaments pour éviter de vomir pendant une opération ?

Non. Je n’ai jamais été dégoûté par une opération.

Combien y a-t-il d'organes dans le corps humain?

Il y a le cœur, les poumons, les reins, la rate, l’estomac, le colon, la vessie, les intestins, les yeux, le cerveau… Mais en fait, les noms de ces organes, vous les connaissez aussi bien que moi.

III. Questions sur la transplantation

Peut-on transplanter des yeux? des mains? un cerveau?

On ne peut pas transplanter tout l’œil mais la cornée oui. Pour les mains, ça se fait mais c’est plutôt rare.

Quant au cerveau, je pense qu’on n’arrivera jamais à le transplanter. C’est votre ordinateur de bord, il est trop personnel, trop compliqué pour pouvoir le transplanter. De plus, si le cerveau est privé d’oxygène durant plus de 3 minutes, il meurt.

Et si la greffe du cerveau se fait dans 2000 ans, si on me greffe le cerveau de Coralie, est–ce que j’aurai son caractère ?

Oui, normalement. Ce serait le cerveau transplanté qui prendrait le pouvoir. Mais ce n’est pas imaginable !

Et si on transplante le cerveau d’une personne bête à une personne intelligente, que va-t-il se passer ?

La meilleure transplantation de cerveau, c’est de demander à une personne ignorante de travailler avec une personne plus intelligente. Il n’y a pas besoin de chirurgien pour cela. Et la transplantation risque de s’opérer.

Quels autres organes peut-on transplanter?

Le plus souvent, c’est le rein mais on transplante aussi le foie, le poumon, le cœur, le pancréas ainsi que d’autres organes, mais plus rarement.

Peut-on utiliser les organes d'autres animaux ?

Non, du moins pas pour l’instant, sauf dans la recherche. La seule chose prise chez les animaux, ce sont de petits éléments de valves cardiaques. Il y a bien eu une fois une transplantation d’un cœur de babouin, mais c’était du domaine de la recherche.

Si on transplante un organe d’un chimpanzé par exemple, est-ce qu’on aura le comportement d’un singe ?

Non, c’est le cerveau qui dicte le comportement. Ce ne sont pas les organes. Donc le caractère et le comportement dépendent uniquement du receveur et pas du donneur.

Le cerveau rejette-t-il tout de suite le nouvel organe ou seulement après un certain temps?

Ce n’est pas tout à fait le cerveau qui rejette le nouvel organe mais plutôt le système immunitaire. Il le fait tout de suite et voici pourquoi :

Chaque cellule de notre corps est comme un plot, une brique. Et chaque plot qui vous compose a une signature. En cas de transplantation, votre système immunitaire ne reconnaît pas l’écriture nouvelle. Nous, médecins, nous donnons des médicaments qui font que le système immunitaire n’est plus capable de lire les signatures et donc accepte des plots étrangers.

Dans un seul cas, il n’y a pas de problème de rejet, celui des jumeaux vrais parce qu’ils ont des plots semblables.

Que faites-vous des "vieux" organes ? (vieux coeur...)

Ils sont envoyés dans un institut pour être analysés puis sont détruits.

Combien de personnes êtes-vous dans la salle d'opération pour une transplantation ?

Nous sommes une chaîne de personnes qui travaillons ensemble. Il n’est pas rare de compter 30 personnes oeuvrant ensemble dans un local plus exigu que cette salle de classe. De l’instrumentiste (qui s’occupe de préparer les « outils ») à l’anesthésiste en passant par les chirurgiens et les infirmières, chacun a un rôle précis. Et ce n’est que grâce au travail d’équipe qu’une transplantation peut réussir.

Et n’oublions pas qu’il y a, a parallèlement, plusieurs équipes à l’œuvre.

  • - une équipe qui prélève l’organe chez le donneur
  • - une équipe qui transporte l’organe sur le lieu où se fera la transplantation
  • - une équipe qui encadre la famille du donneur
  • - une équipe qui s’occupera du receveur après la transplantation
  • On pratique en Suisse environ 400 greffes par an, ce qui fait en moyenne une greffe par jour.

Combien d'heures dure une transplantation?

La greffe du rein est la plus facile, elle se fait en 4 à 6 heures, celle du foie occupe 12 à 18 heures.

Mais il y a des greffes plus urgentes que d’autres. Un cœur doit être greffé sans délai alors qu’un rein peut attendre. On a mis au point une technique permettant de remplacer un rein malade : c’est la dyalise.

La transplantation est-elle une opération dangereuse?

Oui, surtout dans le cas de transplantation d’organes vitaux, lorsque la vie du patient est en danger.

Prélève-t-on un seul organe ou plusieurs organes chez un donneur ?

Souvent, on prélève plusieurs organes chez un même donneur. On les répartit ensuite entre les différents centres. Plusieurs équipes de transplantation vont travailler en parallèle dans différents hôpitaux.

Et il n’est pas rare que les organes d’un même donneur soient répartis entre plusieurs centres de transplantation.

Grâce à l’informatique, on est au courant des priorités à respecter. On sait exactement qui a besoin de quoi et à quel endroit. On procède alors à des examens pour savoir si l’organe donné peut convenir ou non à tel ou tel receveur.

La liste d’attente est fixée en fonction des priorités (urgences). Parfois, dans des cas d’extrême urgence, on lance des appels sur l’Europe entière.

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IV. Questions personnelles sur la transplantation

Etes-vous tombés "dans les pommes" la première fois que vous avez fait une transplantation?

Non, mais j’ai eu un immense plaisir de voir que ça fonctionnait. Lorsque le rein nouvellement transplanté a produit de l’urine, c’était merveilleux : la vie continuait, c’est une immense victoire sur la maladie!

Avez-vous parfois peur de transplanter quelqu’un ?

Tous les chirurgiens ont peur. Mais ce n’est pas nécessairement un mal : la peur rend raisonnable. Vous réfléchissez bien. Vous ne risquez moins de commettre des erreurs.

Au début de votre carrière, avez-vous eu peur de prendre un organe (par exemple un rein) à une personne vivante pour le transplanter ?

Oui, dans le cas du don d’un organe pris chez une personne vivante, c’est très délicat. On est davantage inquiet car il y a des vies en jeu.

Avez-vous déjà pratiqué une xénogreffe (transplantation d'organes d'un animal) ?

Non. Ca ne se fait pas encore en clinique.

Avez-vous déjà été transplanté ?

Non. Mais sachez que vous avez 15 fois plus de chance de recevoir un organe que d’en donner un.

Possédez-vous une carte de donneur d'organes ?

Oui, je possède ma carte. C’est clair que la carte est importante mais il ne faut pas oublier d’en parler autour de soi pour informer votre entourage des dispositions que vous avez prises.

Quel sentiment avez-vous lorsque vous opérez ?

Quand je fais une greffe d’organe, c’est un moment extraordinaire. Je me souviens de la greffe d’un rein pendant une nuit de Noël. J’étais un peu contrarié de ne pas pouvoir passer Noël en famille mais, lorsque j’ai vu le nouveau bonheur qui habitait le transplanté après sa greffe, je me suis dit que j’avais passé un merveilleux Noël. Je m’en souviendrais toute ma vie.

Avez-vous déjà transplanté une star ou un acteur?

Non, par chance pas. C’est une pression de plus. Et d'ailleurs, tous les patients ont de la valeur.

Combien de personnes avez-vous transplantées ?

Plus d'une centaine.

Depuis combien d'années transplantez-vous des organes ?

J’ai pratiqué la transplantation à Genève durant une dizaine d’années.

Avez-vous déjà transplanté un bébé ?

Non. Ce sont des équipes particulières.

Est-ce que c'est joli de regarder une transplantation?

Non, ce n’est pas vraiment un spectacle extraordinaire mais, par contre, le résultat est extraordinaire. Vous avez pu voir le plaisir de vivre de Liz Schik ou de Robert Kalbermatten. Ca, c’est joli !!

Avez-vous un bip sur vous maintenant ?

Non, pas en ce moment. A Genève, j’avais un bip qui fonctionnait sur toute la Suisse.

Vous déplacez-vous parfois en hélicoptère ou en avion pour faire une transplantation ?

Oui, on utilise les moyens de transport les plus performants pour sauver des vies. Mais le voyage en hélicoptère n’est pas dans ces moments-là une partie de plaisir.

Aimez-vous transplanter?

Oui, j’aime aider les gens. Et il est très important dans la vie d’aimer son métier.

Vient de paraître : un livre sur l'histoire de la chirurgie

Le Dr Daniel Savioz, chirurgien, le journaliste Joël Cerutti et la jeune graphiste Aline Savioz viennent de faire paraître chez Payot une Histoire de la chirurgie en Valais.

Payot libraire précise à cette page :

Loin d’être réservée aux professionnels, cette Histoire aux mille et un rebondissements restitue de manière très visuelle le long chemin parcouru depuis des siècles par les esprits savants et les chercheurs de santé, éclairant bien des aspects de cette science qui traite les secrets invisibles du corps : un art toujours un peu magique, malgré les merveilles technologiques qui l’entourent aujourd’hui…

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Pierre-Marie Epiney
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28 septembre 2020
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