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De la procession au spectacle mythologique

décembre, 2018
Vevey
Guillaume Favrod
Partenariat Passé Simple - notreHistoire

Plusieurs figures mythiques participent à la genèse des Fêtes des Vignerons de Vevey. Ancrages symboliques et historiques, elles sont avant tout des ornements théâtraux.

Vue générale des arènes de la Fête des Vignerons, peinture anonyme, 1883. Archives de la Confrérie des Vignerons.

Avant de devenir la Fête des Vignerons célébrée cinq fois par siècle depuis 1797, la célébration organisée par l'Abbaye Saint-Urbain devenue Confrérie des Vignerons était des plus simples. Depuis le Moyen-Âge sans doute, l'assemblée veveysanne composée de propriétaires de vigne tançaient les vignerons-tâcherons jugés paresseux ou négligents, puis organisait une procession. Au fil des siècle, la cérémonie s'est enrichie au point de devenir un véritable spectacle, dont la notoriété est devenue mondiale. L'introduction progressive de personnages mythiques a grandement contribué à cette mue tout comme la décision de couronner les meilleurs vignerons-tâcherons dès la fin du XVIIIe siècle.

Bien que les divinités et personnages bibliques semblent constitutifs de la Fête de Vignerons de Vevey, ils ont été ajoutés au fil des fêtes et des siècles. Bacchus est la première divinité intégrée aux «Bravades» de l'Abbaye de Saint-Urbain. Le dieu romain apparaît le 7 juillet 1730 dans les rues de Vevey, sous les traits d'un jeune garçon hissé sur un tonnelet. Il est incarné par le fils d'un conseiller, soit d'un membre du conseil l'Abbaye de Saint-Urbain. Évocation mythique des origines de la viticulture, cette première apparition inaugure l'ère des divinités antiques, qui participe au succès et au développement de la célébration veveysanne des vignerons-tâcherons.

Suite de Bacchus suivie de Silène. Extrait du Dépliant de la Parade de 1791*. Archives de la Confrérie des Vignerons.*

Drapeau de la Confrérie des Vignerons, figurant Bacchus sur son tonneau, 1791. Archives de la Confrérie des Vignerons.

Cérès rejoint Bacchus le 2 août 1747 et défile sur le dos d'un bélier. Elle se présente sous les traits d'un jeune homme travesti, un certain Louis, fils de Zacharie Pierre Richard. Son père a incarné Bacchus en 1741. L'apparition de la belle déesse marque un pas décisif vers la mise en scène théâtrale du cortège qui est complété depuis ces dernières éditions par des musiciens et des chanteurs. Dans un compliment truffé de références antiques, dont la retranscription figure aux dernières pages du Premier Manual de la Vénérable Abbaye de Saint-Urbain (1648-1747), Cérès s'adresse directement aux édiles de la Confrérie, devant l'Hôtel de Ville. Ce discours a pour fonction de justifier l'arrivée de la déesse dans la Parade et de mettre en avant le rôle de la Confrérie des Vignerons dans la célébration des vignerons-tâcherons et de la viticulture. Anticipant d'éventuelles critiques, la Confrérie se revendique d'un temps hors de l'histoire. Cette posture lui permet de justifier son activité auprès des autorités bernoises et municipales. Soucieuse de manifester son intention, la Confrérie intègre rapidement des éléments viticoles et agricoles à ses parades. Des effeuilleuses, des moissonneuses, mais aussi une cohorte de vignerons portant le «fossoir», l'outil utilisé pour labourer les parchets de vignes sont intégrées aux côtés des divinités.

Le char de Cérès, cortège de la Fête des Vignerons de 1889. Archives de la Confrérie des Vignerons.

Vingt-cinq ans après Cérès, Noé fait son apparition. Le patriarche de l'Ancien Testament évoque l'origine biblique de la viticulture et de l'agriculture, dont l'émanation antique est jusqu'ici représentée par le seul Bacchus. Dès 1778, Noé est accompagné d'un char qui représente, pour la première fois, les quatre saisons. C'est l'amorce de la trame narrative qui se systématisera au fil des parades pour devenir dès 1797 la Fête des Vignerons. Toujours en 1778, la mise en scène théâtrale des allégories antiques s'étoffe de personnages secondaires. Précédés de corps de musique, des grands prêtres, des hommes travestis en bacchantes et des faunes rendent un hommage endiablé au dieu du vin, tandis que des porteurs de corbeilles, des canéphores, tendent leurs offrandes aux divinités.

Arche de Noé. Extrait du Dépliant de la Fête des Vignerons de 1833 réalisé par Théophile Steinlen en 1833. Archives de la Confrérie des Vignerons.

Ces ajouts amorcent la transformation des parades en un véritable spectacle. Le Second Manual de la loüable Abbaye de l'Agriculture de Vevey (1748-1784) illustre toute l'étendue que prend leur organisation. De quelques mentions succinctes au début du siècle, les inscriptions sont omniprésentes en 1783. Le 27 juillet de cette année, l'abbé et plusieurs conseillers «sont nommés pour être consultés sur les arrangements à prendre pour embellir la parade et en décider, ces Messieurs ayant les pleins pouvoir à ce sujet». L'une des premières commissions d'organisation voit le jour. Elle présente le 16 août au Conseil un plan ordonné de la parade, qui sera communiqué lors de l'Assemblée générale du lendemain «afin que chacun puisse s'y conformer». Ce plan dote le cortège d'une structure narrative et théâtrale. La triple introduction de la déesse Palès, du couronnement des vignerons tâcherons et d'un lieu de représentation, la place du Marché, en 1797, marque le tournant décisif et transforme la Parade en un véritable spectacle.

Palès, dessin de Théophile Steinlen en 1833. Archives de la Confrérie des Vignerons.

Palès n'est pas la dernière divinité à rejoindre le panthéon des Fêtes des Vignerons. Mais, avec Bacchus et Cérès, elle forme une trinité tutélaire autour de laquelle se construisent les trames narratives des Fêtes des Vignerons ultérieures. Associées aux saisons, les divinités sont transportées sur des chars richement décorés, tirés par des chevaux ou des bœufs, louées par des chants. Incarner Bacchus, Cérès ou Palès devient un insigne honneur. Alors que le couronnement se présente comme l'apothéose des vignerons-tâcherons, la présence de ces allégories leur rappelle les origines du savoir-faire pour lequel ils sont honorés et symbolisent les saisons qui rythment leur labeur.

Accompagnantes de Palès, Fête des Vignerons de 1927. Archives de la Confrérie des Vignerons.

Allers et retours de Noé

Si les symboles qu'elles incarnent sont intimement liés aux traditions séculaires de la Fête des Vignerons, le rôle que jouent les divinités dans le spectacle est revisité lors de chaque édition. Réinterprétées, parfois écartées et réintégrées, le choix de faire figurer ou non une divinité dépend grandement des mœurs politiques, sociales et religieuses de l'époque et, aussi, du compositeur, du librettiste et du metteur en scène engagés par la Confrérie des Vignerons.

L'exemple le plus parlant est la figure judéo-chrétienne de Noé. Apparu en 1765 dans les parades, le patriarche biblique défile usuellement sur un char représentant l'arche du Déluge (1778). Les quatre saisons y sont figurées par une fleur pour le printemps, une faucille pour l'été, un pampre (grappe) pour l'automne et le patriarche lui-même pour l'hiver. Ce dernier symbolise le repos des vignerons. Alors que les quatre saisons deviennent une thématique indissociable de la Fête, Noé disparaît et réapparaît régulièrement, au rythme des évolutions politico-religieuses. Le 22 avril 1833, «[i]l est décidé que l'arche de Noé sera remplacée pour la fête, par un objet analogue». La commission chargée de l'organisation revient sur sa décision un mois plus tard, le 29 mai: «L'arche de Noé qu'on avoit retranchée est réintégrée pour figurer à la Fête.» En 1851, Noé et son char sont supprimés du spectacle, le symbole judéo-chrétien étant jugé trop éloigné des nouvelles valeurs républicaines. En 1888, lors des travaux préparatoires de la Fête, les conseillers «ont exprimé le désir que dans la troupe des vignerons d'automne soit introduit un char de Noé, soit des travaux de la vendange». L'introduction du char n'est finalement pas maintenue, ne s'intégrant pas dans la célébration consacrée à l'identité nationale, aux traditions alpestres et agricoles. Au XXe siècle, Noé ne sera associé aux festivités de la Confrérie qu'en 1927 et 1977, lorsque les symboliques chrétiennes sont replacées au centre de la Fête. Alors que le monde viticole est en crise à la fin des années 1920, organisateurs et créateurs choisissent de commémorer une époque faste et prospère, celle du XVIIIe siècle, ère de gloire de la viticulture veveysanne. Noé, son arche et la grappe de Canaan, allégorie du pays de cocagne, sont alors utilisés pour commémorer le renouveau de la viticulture. En 1977, Noé a une place de choix dans la narration du librettiste Henri Debluë, qui place les origines et symboliques christiques de la vigne et du vin au centre du spectacle. Il réapparait donc logiquement comme figure chrétienne des origines de la viticulture.

En dehors de Bacchus, Cérès, Palès et Noé, la liste des figures allégoriques et mythologiques intégrées aux célébrations est longue. Entre 1783 et 1999, les spectateurs ont pu admirer Vulcain, Silène, Dionysos, Phoebus, Pan, Janus, Hadès, Orphée, Hermès ou encore Proserpine. Certaines figures comme Vulcain, dieu des forgerons, apparaît dans les parades pour symboliser un corps de métier et célébrer l'artisanat veveysan qui prospère à l'époque.

Silène de 1865. Archives de la Confrérie des Vignerons.

D'autres allégories comme Janus, Orphée, Hadès et Proserpine, qui seront intégrées beaucoup plus tardivement, participent d'abord à la mise en scène voulues par des créateurs de la Fête des Vignerons. Les divinités et leurs suites, comme les effeuilleuses, les faucheurs, les tonneliers, les armaillis, la Saint Martin ou la Noce sont au service de cette dramaturgie qui honore les vignerons-tâcherons et leur savoir-faire. Un rappel que la Fête des Vignerons est avant tout une célébration allégorique et idéaliste du quotidien viticole et agricole.

Guillaume Favrod

© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

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11 décembre 2018
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