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Les «Soldats de la neige» Repérage

© Louis Seylaz
Sylvie Bazzanella

Les «Soldats de la neige» (1)

Depuis les temps les plus reculés, les passages qui franchissent la barrière des Alpes ont été reconnus d'une importance capitale. Point n'est besoin de rappeler aux Suisses que l'ouverture du St-Gothard, au début du 13e siècle, fut une des causes déterminantes de la fondation de la Confédération. De tout temps aussi, les habitants des localités situées au pied des cols alpins furent en fait, et surtout en hiver, les véritables contrôleurs de ces passages. Ils en connaissaient tous les détails, toutes les particularités et les dangers. Eux seuls pouvaient rouvrir la piste effacée ou obstruée par les bourrasques, Leur expérience, leur connaissance des lieux, du terrain, des conditions saisonnières, de l'état de la neige étaient indispensables aux voyageurs pendant plus de six mois de l'année.

Les Romains avaient fait du Mont Joux (Grand St-Bernard) une voie de grand trafic pour leurs armées, leurs courriers et le commerce. Plus tard, il servit surtout aux pèlerins qui s'en allaient vers Rome ou en revenaient. C'est pour les accueillir que furent construits l'hospice célèbre au sommet du col, et celui, beaucoup plus oublié, de Villeneuve, dont il ne reste plus que les caves et le clocher désaffecté près de la gare.

Quant au Petit St-Bernard, il fut pendant des siècles la route principale et la plus directe entre les divers Etats de Savoie, qui occupaient les deux versants des Alpes. Les princes de ce nom avaient donc un intérêt primordial à ce que les communications restent ouvertes et assurées entre Aoste et Chambéry, et cela en tout temps et en toute saison. Aussi, pour maintenir la liaison et en garantir la permanence, consentirent-ils des avantages exceptionnels à ceux de leurs sujets qui en tenaient les portes, afin de pouvoir toujours compter sur leur aide et leur fidélité.

Les archives de Séez en Tarentaise ont conservé l'original en latin de la lettre de franchises accordée par la comtesse Cécile de Savoie aux hommes de St-Germain. Ce hameau, situé à 1234 m., dépendant de la commune et paroisse de Séez, groupe quelques maisons sur une terrasse de la rive droite du Reclus, le torrent qui descend du Petit St-Bernard pour aller rejoindre l'Isère près de Bourg St-Maurice. C'est par là que passe encore le chemin muletier du Petit St-Bernard, seule voie d'accès à ce col jusqu'à la construction, achevée du côté français en 1866, de la route moderne, laquelle emprunte le flanc gauche du vallon, moins exposé aux avalanches. C'est le dernier hameau que rencontraient les voyageurs se rendant de Savoie dans la Vallée d'Aoste, et ses habitants tiraient des profits substantiels du portage, des transports à dos de mulet et du métier de guide pour les voyageurs, appoint bienvenu au rendement précaire de leurs maigres cultures. L'ouverture de la route lui a fait perdre son importance: il avait 140 habitants en 1805; il n'en compte plus qu'une quarantaine.

Mais cette situation, à la clé du passage, lui valait encore d'autres avantages et privilèges, énumérés dans la lettre de franchises susmentionnée, datée de février 1259. Elle spécifie que les hommes de St-Germain sont exemptés de tous impôts et tailles, ainsi que de la chevauchée, c'est-à-dire du service militaire dû au seigneur. En revanche, ils s'engagent par serment à se mettre au service du prince, des gens de sa cour et de ses envoyés pour effectuer la traversée du col. L'importance de ce passage était telle que ces privilèges furent maintes fois confirmés et complétés au cours des siècles suivants et restèrent en vigueur jusqu'en 1793.

Voici le texte de la confirmation de 1712 (2):

«Copie de la reconnaissance des hommes de St-Germain proche la Colonne de Joux
(Petit St-Bernard) et des privilèges accordés par Mme Cécile Comtesse de Savoye, et
confirmation d'yceux du Duc Amé, traduittes en françois:

«A tous ceux qui ces présentes verront soit notoire que Nous Cécile, Comtesse de Savoye et marquise d'Italie ... permettons aux hommes de St-Germain d'estre par nous et les nostres, tenus exempts, et toujours francs de touttes exactions, scavoir taillies, chevauchées et de touttes autres accoutumés (prestations dues en vertu de la coutume), et que eux pour raison des dites franchises sont obligés de conduire Nous et nos Envoyés par la montagne de la Colonne Joux, de plus sont obligés de secourir ceux qui sont en danger dans la d(it)e montagne, de plus sont obligés de retirer les morts de la d(it)e montagne et les porter iusques au lieu où ils puissent estre ensevelis, de plus sont obligés de marquer le grand chemin de d(it)e montagne avec des perches, crainte que les passants ne s'écartent du chemin véritable, en témoignage de quoi Nous leur accordons nos lettres scellées de nostre scel.»
«Donné à Chambéry ce 23 février mil sept cent douze

Dès le début, semble-t-il, les hommes affectés au service du col se constituèrent en
corporation, se réservant ainsi un véritable monopole (3).

*****

(1) Les éléments de la seconde partie de cet article sont empruntés à une étude de M. Jules Brocherel parue dans la revue Augusta Praetoria, octobre-décembre 1949.

Les circonstances et la situation étant identiques, il est naturel de trouver une organisation analogue au pied du Grand St-Bernard dont l'importance, soit comme route de pèlerinage, soit comme voie de transit pour les marchandises, était supérieure à celle de son homonyme.

Une chronique du 12e siècle de l'abbaye de St-Trond en Bourgogne raconte qu'au
mois de janvier 1129 une bande de pèlerins bourguignons s'apprêtait à passer le Grand St-Bernard lorsqu'ils furent bloqués à St-Rémy par une tempête de neige. Les gars du pays offrirent alors leurs services pour leur faire passer la montagne. C'était, paraît-il, leur métier d'accompagner et de guider les voyageurs à travers la montagne. On les appelait les marrons; ils étaient accoutrés d'un bonnet de peau, les mains protégées par des moufles de grosse laine et étaient armés d'un long bâton à pointe de fer. Ils se chargeaient aussi du transport des marchandises. S'étant organisés en corporation, conjointement avec ceux d'Etroubles et du vallon des Bosses, ils obtinrent en 1273 du comte de Savoie une charte de franchises analogue à celle de St-Germain, qui leur conférait le privilège, autrement dit le monopole du marronnage (conduite des voyageurs) et de la viérie (transport des marchandises entre Aoste et le Grand St-Bernard. Les tarifs étaient fixés par le gouverneur d'Aoste à qui ils devaient aller rendre hommage une fois l'an; en revanche, ils étaient exemptés de certaines redevances. Par la suite, soit au début du 17e siècle, ils adressèrent une requête au duc de Savoie Charles-Emmanuel, celui-là même qui avait lancé contre Genève la fameuse Escalade, aux fins d'être aussi exemptés du service militaire, en considération des tâches qui leur incombaient pour la sauvegarde des voyageurs durant la mauvaise saison. Le duc daigna accueillir la supplique et leur délivra la lettre patente ci-après:

«Charles Emmanuel Par la Grace de Dieu Duc de Savoye, Chablais, Aouste et Genevois, Prince de Piémont, etc.
Veue la requeste cy attachée a nous présentée de la part des hommes et habitans de St Remy en Bosses en nostre Duché d'Aouste, situez au pied du grand St Bernard, et le contenu dycelle bien considére, heu esgard aux conditions cy narrées; Par ces présentes de n(otr)e certeyne science pleyne puissance et auttorité, heu sur ce l'advis de n(ot)re Conseil, Nous avons déclaré et déclairons voullons et nous plait que les d(its) suppliantz soyent et demeurent, ores et pour l'advenir a perpétuité, francz immunis, exempts de tout le service militaire auquel co(mme) les autres lieux du d(it) Duché .. , tout de mesme que Nous l'avons cy devant accordé et octroyé aux homes et habitans du lieu de la Tullie (La Thuile) pas du petit St Bernard; accordons
autant plus volontiers la d(ite) exemption aux supp(liants) qu'ils sont obligéz a un plus dangereux service que ceux de la Tullie, à cause de l'apreté de la montagne du d(it) Gand St Bernard, et parce qu'ils sont frontière du Peys de Valley et par conséquent sujetz a une plus étroitte garde, particulièrement à l'occasion du mal de contagion; Mandons à cet effaitt et très expréssément ordonnons aux Collonnels Sergens majours, Capp(itai)nes et officiers des d(ites) milices p(résente) et advenir, que sans attendre autre plus particulier mandement de Nous; ils ayent a ne plus tirer les d(its) habitans de St Remy et Bosses... Mandons en outre au comte de Parelles gouverneur de n(otre) Duché d'Aouste, au S(eigneur) de Sarre Vibailli présent et tous autres advenir, Au Conseil des Commis du d(it) Duché et à tous autres ministres et officiers qu'il appartiendra qu'en observation des présentes... sans permettre qu'ils soyent molestéz ores et pour ladvenir pour le d(it) service militaire en tant qu'ils croignent de nous déplaire. A la charge touttefois qu'yceux supp(liantz) seront obligez d'assister et prester main forte à la garde du d(it) grand St Bernard aux occasions qu'ils seront commandez pour N(otre) et du peys par les d(itz) vibailli du d(it) Duché d'Aouste et Commis d'ycelluy. Car tel est nostre voulloir.
Donnée à Turin le second septembre mille sixcents et vintsept.

Charles Emmanuel.»

Il faut croire que la mémoire des chancelleries, tout comme celle des hommes, est
courte, puisque trente ans plus tard les gens de St-Rémy et des Bosses devaient demander la certification de leurs privilèges, ce qui leur fut octroyé par Charles-Emmanuel II en 1658. La lettre de confirmation précisait qu'ils étaient tenus de «maintenir ouverts les passages de la dite montagne pour le bien public».
En 1706, les troupes françaises battues devant Turin durent faire retraite à travers les Alpes. Un fort contingent suivit la Vallée d'Aoste, non sans saccager les localités et molester les habitants. Le gouverneur reçut l'ordre de faire une levée générale de tous les hommes valides; ceux des paroisses d'Etroubles et de St-Rémy durent répondre à l'appel. Mais sitôt le danger passé, ils s'empressèrent de faire parvenir au duc Victor Amédée une supplique pour être réintégrés dans leurs privilèges, qui furent confirmés à Turin le 24 mai 1709 et demeurèrent en vigueur jusqu'en 1793.
Vint la Révolution française. A la suite de l'occupation de la Savoie par les troupes
républicaines, des hostilités commencèrent au Petit St-Bernard, avec des alternatives de trêves et de combats acharnés auxquels les milices valdôtaines durent participer bon gré mal gré.

En mai 1800, Bonaparte passait le Grand St-Bernard avec une armée pour tomber sur le dos des Autrichiens dans le Piémont. Les hommes de St-Rémy ne furent pas longs à se prévaloir des services rendus à cette occasion pour réclamer du Premier Consul le rétablissement de leurs droits séculaires par la requête suivante :

«Citoyen Premier Consul,

«Lorsque le génie tutélaire de la France et de la Victoire conduisoit en l'an VlIIme l'armée de réserve à travers les rochers du grand St Bernard, les habitants de la commune de St Rémy, dans l'arrondissement d'Aoste ... placés aux pieds de la montagne, furent les premiers à partager avec les Trouppes les transports pénibles de l'artillerie, des munitions de guerre, et des immenses subsistances militaires, et s'ils ne peuvent se flatter d'avoir tout fait, la vérité leur doit le témoignage d'avoir par leurs travaux réunis grandement secondé le passage de l'armée.

«Vous fûtes, Citoyen Premier Consul, le témoin oculaire de leur zèle et de leur,
dévouement, lorsqu'en vue des services importants que cette commune avait déjà rendus aux trouppes, et la considération de ceux qu'elle devait encore lui rendre, ... Vous lui accordâtes par l'organe de ce dernier (le Commissaire en chef) l'exemption écrite de la Réquisition et conscription militaire ...

«Au moment où les Loix de la Conscription militaire s'exécutent dans la 27e Division, les habitants de la commune de St Rémy, jaloux de faire valoir l'exemption que leur a accordée le premier Magistrat de la République, et que les autorités subalternes n'ont pas pris sur elles d'écouter contre la disposition générale des Loix, osent recourir à Vous, Citoyen Premier Consul, avec cette confiance qu'inspire la promesse Résultante de la pièce originale qu' ils ont l'honneur de Vous présenter, et Vous supplient d'accueillir à cet égard leurs réclamations, et d'agréer leurs hommages les plus respectueux

Le ministre de l'Intérieur Chaptal répondit assez sèchement que la loi sur la conscription n'était pas susceptible d'exceptions; et que tout en reconnaissant la valeur des considérants, il ne croyait pas pouvoir proposer au Gouvernement d'en faire une en faveur de la commune de St-Rémy.

Après la chute de Napoléon, le traité de Vienne remit Victor Emmanuel Ier en possession de ses Etats, et les hommes de St-Rémy retrouvèrent leur privilège d'exemption du service militaire. Toutes les lois du royaume sarde, puis celles du royaume d'Italie jusqu'en 1911, respectèrent cette disposition, tout en la soumettant à une réglementation précise : Parvenus à l'âge de la conscription, les jeunes gens de St-Rémy et des Bosses étaient soumis comme les autres à la visite sanitaire. Ceux qui étaient reconnus aptes au service formaient la phalange des Soldats de la neige. Pendant tout le temps de service prescrit par la loi, ils ne devaient pas s'absenter du pays dès la première chute de neige jusqu'à la fin mai. Leur contingent comptait de 10 à 15 hommes, placés sous les ordres d'un sergent nommé par le syndic de la commune. Dès 1908, cette milice alpestre fut dotée d'un uniforme de drap gris-vert fourni par l'intendance militaire; ils devaient en outre se pourvoir d'un passe-montagne, de moufles, de molletières et d'un bâton de montagne. Le matériel de ce corps minuscule consistait simplement en deux brancards pour le transport des blessés ou des victimes de la neige. Ils étaient chargés également de baliser la piste. Le commandant tenait un registre des expéditions faites par ses hommes, à tour de rôle, de jour ou de nuit, par tous les temps, pour secourir les voyageurs en détresse sur la montagne, ou pour ramener les morts. Ces actions périlleuses sont relatées en quelques mots, dans le style laconique d'un rapport officiel.

Tout cela n'est plus qu'un souvenir.

Jusqu'en 1906, le Grand St-Bernard voyait passer de nombreux voyageurs, colporteurs, ouvriers italiens allant en Suisse chercher du travail ou rentrant au pays pour passer la Noël en famille. Depuis l'ouverture du Simplon, le nombre des ces transitaires n'a cessé de diminuer et est devenu insignifiant. En 1915, le privilège six fois séculaire des Soldats de la neige fut abrogé. Aujourd'hui, l'hospice millénaire n'est plus guère qu'un but de promenade pour les skieurs.

Louis Seylaz

(2) E.-L. Borrel, Les monuments anciens de la Tarentaise, Document N° 15, Paris 1884.
(3) Selon F. Gex (Le Petit St-Bernard, Chambéry 1924), les jeunes gens de Lanslebourg étaient également dispensés du service militaire en compensation de la tâche de jalonner la route du Mont Cenis.

Article tiré de : © Les Alpes / Revue du Club alpin suisse - 31e année, Berne 1955.

Ecouter, au minutage 34:18, quelques témoignages recueillis sur ce sujet des Soldats de la neige :
->

Le bimillénaire du Grand-St-Bernard© Radio Suisse Romande
Document Médiathèque Valais - Martigny

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