Notre ancêtre, l'Anarchiste

20 août 1894
Paris, Genève
Claire Bärtschi-Flohr

Le voilà qui surgit du passé, inconnu, oublié, tout droit sorti d’une dépêche télégraphique du 20 août 1894 par laquelle le Ministère de l’Intérieur de Paris, informe les Préfets des régions limitrophes de la Suisse que l’anarchiste suisse Samuel Henri Champendal est interdit de territoire français.

Lors de cette expulsion, il a 32 ans.

Suit une description de l’individu, rédigée le 29 juillet 1894 et grâce à elle, nous apprenons beaucoup de choses sur notre ancêtre :

Il est né à Lancy, Genève, originaire de Ballens, Vaud, le 25 mai 1862*, fils de Frédéric Champendal et de Julie Gillabert. Il est donc, pour notre génération, un arrière grand-oncle, car frère de notre arrière grand-père Jacques François, le légendaire conducteur de locomotive.

Il fut également le frère de Jeanne Susanne, épouse Barrilliet, de Samuel Louis, de Marie Aima que j’ai rencontrée dans sa grande vieillesse. Il fut aussi le contemporain de la Doctoresse Marguerite Champendal et de son frère Charles Marius, tenancier d’un restaurant à Carouge.

Samuel Henri et sa famille furent frappés par les deuils, comme souvent à l’époque : le père mourut en 1867, Samuel Henri avait cinq ans ! Et sa mère en 1877, il avait alors 15 ans ! Il n'a donc pas bénéficié d'un soutien parental solide.

Au moment de la décision d’expulsion, il est célibataire, sellier de profession et habite à Genève, chemin des Pitons 3.**.

*Sur son acte de naissance, la date est la suivante : 27 mai 1862.

**Origine du nom des Pitons = un des sommets du Salève selon la nomenclature des rues de Genève.

Voici son signalement, selon les papiers officiels :

Taille, 1m.64

Samuel Henri a les yeux bleus, un menton rond, des cheveux châtains-blonds, un nez qualifié de gros, un teint frais, le front bas et une moustache blonde.

Il est de corpulence forte, sa démarche est lourde et quelques-unes de ses dents sont défectueuses.

Fiche éditée par la Préfecture de Haute-Savoie :

« Le nommé Champendal qui habite Genève depuis le 21 septembre 1893 fait partie depuis quelques temps du groupe anarchiste « L’Avenir » qui se réunit au café Janin, 6 rue de Cornavin ; il a notamment assisté à l’Assemblée qui a eu lieu le 26 juin dernier et au cours de laquelle l’assassinat de M. Carnot a été hautement approuvé.

Lors de son arrivée à Genève, le sieur Champendal venait d’Evian (Hte-Savoie) et de Thonon où il avait travaillé, à Evian, de 1888 à 1890 chez le sieur Pélissier, voiturier, et à Thonon, pendant un an, chez le Sieur Durand, sellier.

Précédemment, il habitait Genève depuis le 1er septembre 1888.

Le Sieur Champendal n’a pas d’antécédents judiciaires, mais sa réputation laisse à désirer au point de vue de la conduite.

De l’enquête à laquelle il a été procédé sur son compte à Evian, il résulte que ses patrons, les sieurs Pélissier Marcellin et Pélissier Valentin ont été assez satisfaits de son travail, mais il le disent orgueilleux, vantard, ivrogne et insolent lorsqu’il avait bu. A fait l’objet d’une précédente communication. »

Récemment, j’ai pris connaissance d’informations très intéressantes sur l’état d’esprit des autorités de Genève dans les années 1890, et particulièrement en 1894, en lisant le livre très documenté qu’Edmonde Charles-Roux a consacré à Isabelle Eberhardt ; « Désir d’Orient ». Isabelle Eberhardt et sa famille vivaient dans la villa Neuve, sise à la route de Meyrin. Cette famille, venue de Russie, était très surveillée par la police, la Russie étant vue comme un des hauts-lieux de l’anarchisme par les autorités genevoises. Edmonde Charles-Roux a étudié tous les documents officiels, rapports de police, échanges de correspondances, articles de journaux, ce qui lui a permis de nous tracer un tableau très fouillé de la vie à Genève à cette époque. Dans une telle période, foisonnante d’idées et de désir de changement, l’autorité sanctionnait tout individu qui se permettait de vivre à sa guise et selon ses convictions.

Signalons en passant que certains anarchistes célèbres, comme Bakounine, Protopkine, ont été bien accueillis dans le canton de Neuchâtel et dans le Vallon de St-Imier. Monsieur et Madame Tout-le-monde prenaient conscience des énormes et injustes inégalités sociales qu’ils subissaient et commençaient à adhérer aux idées anarchistes et libertaires.

Il faut lire à ce sujet le roman de Daniel de Roulet, « Dix Petites Anarchistes ».

Message de Didier Barrilliet d’octobre 2021.

Bonjour Claire,

Pour en revenir à notre Samuel Henri.

La justice française n'avait pas grand chose à lui reprocher mais il a dû être victime des lois anti anarchistes françaises aussi nommées lois scélérates par l'opposition de l'époque.

La police française devait être sur les dents cet été 1894 car le 25 juin de cette année le président de la république Sadi Carnot a été assassiné à Lyon par un anarchiste italien, ce qui a entraîné 4 jours d'émeutes anti italiennes dans cette ville.

Je pense que Samuel Henri a été signalé par les autorités genevoises auprès des français. Lors des réunions anarchistes dans les cafés, il y avait des informateurs de la police. Il y a sans doute un dossier d'anarchiste à son nom à Genève

Je ne sais pas si c'était un individu dangereux , mais ceux qui assistaient à ces réunions, pour peu que les orateurs soient convaincants et qu'ils aient bu quelques verres, devaient en sortir gonflés à bloc pour refaire le monde.

C'était autre chose que de passer à l'acte après. Impossible de retrouver sa trace à Genève par la suite, peut-être a-t-il quitté la ville.

On se souvient que la célèbre impératrice Sissi fut également assassinée à Genève, par un anarchiste, en 1898

Quelques informations sur l’anarchisme. Source : wikipedia :

L'anarchisme, ou idéologie libertaire, regroupe plusieurs courants de philosophie politique développés depuis le XIXème siècle sur un ensemble de théories et de pratiques anti-autoritaires basées sur la démocratie directe et ayant la liberté individuelle comme valeur fondamentale. Le terme libertaire est souvent utilisé comme synonyme d'anarchiste, notamment dans le monde francophone. L'anarchisme, à la différence de l'anomie, ne prône pas l'absence de loi, mais milite pour que son élaboration émane directement du peuple (initiative populaire par exemple), qu'elle soit directement votée par lui (référendum ou vote par des assemblées tirées au sort et que son application soit sous contrôle de ce dernier (mandat impératif, forces de sécurité dont les officiers sont élus, révocabilité des élus).

Fondé sur la négation du principe de domination d'un individu ou d'un groupe d'individus dans l'organisation sociale, l'anarchisme a pour but de développer une société sans classe sociale. Ce courant prône ainsi la coopération dans une dynamique d'autogestion. Contre l'oppression, l'anarchisme propose une société fondée sur la solidarité comme solution aux antagonismes, la complémentarité de la liberté de chacun et celle de la collectivité, l'égalité des conditions de vie et l'autogestion des moyens de production (coopératives, mutuelles). Il s'agit donc d'un mode politique qui cherche non pas à résoudre les différences opposant les membres constituants de la société mais à associer des forces autonomes et contradictoires.

L'anarchisme est un mouvement pluriel qui embrasse l'ensemble des secteurs de la vie et de la société. Initialement théorisé par des penseurs socialistes, il est habituellement classé à la gauche voire l'extrême gauche du spectre politique bien qu'il refuse par essence de s'inscrire dans le cadre de la démocratie représentative.

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  • Valérie Clerc

    Voilà une page d'histoire bien intéressante! Grand merci pour ce partage. En juillet 1894, le "Journal de Genève" rapporte dans ses colonnes le débat qui a lieu au sein des chambres françaises autour de l'anarchisme et des sanctions à prendre vis-à-vis des individus qui se réclament de cette mouvance (édition du 15.07.1894). Le fait qu'un envoyé spécial de la rédaction se déplace à Paris pour relater les débats souligne qu'ils cristallisent alors toute l'attention du public. D'ailleurs, Sante Geronimo Caserio, l'assassin du Président Carnot figure sur les registres du procureur général de la Confédération. Et la "Gazette de Lausanne" (édition du 25.08.1894) ne manque pas de signaler à ses lecteurs le 15 août 1894, l'expulsion par le Conseil fédéral du dénommé Joseph Dorgeval (natif de Savoie) des cantons de Genève et Vaud. Ce terrassier profère des menaces anarchistes et sème le trouble public ce qui lui vaut d'être persona non grata des autorités. L'anarchisme étant une mouvance à caractère international, elle met sévèrement à l'épreuve la coopération des autorités nationales...

  • Claire Bärtschi-Flohr

    Merci pour cet intéressant commentaire. Bonne soirée !

    • Didier Barrilliet

      Claire a raison de dire que notre ancêtre surgit de nulle part.

      Nous ne savions rien de lui, à part son nom, sa date et son lieu de naissance, contrairement à ses frères et soeurs.

      Son dossier d'anarchiste, qui nous en apprend plus sur lui, provient des "Fonds de Moscou"

      Les allemands en 1940 ont saisi en France, un grand nombre d'archives après l'armistice, archives militaires mais aussi de la sureté intérieure et de la police.

      Ces archives sont restées en mains allemandes jusqu'en 1945, elles étaient conservées en Pologne et en Tchécoslovaquie occupées.

      Après la défaite allemande les soviétiques s'en sont alors emparé et les ont transférées à Moscou.

      Les autorités russes ont gardé ces fichiers plus de 50 ans et les ont restitués à la France il y a moins de vingt ans.

      Ces archives sont maintenant triées, classées , numérisées et depuis peu mises à disposition du public.

      C'est une chance qu'elles n'aient pas été détruites.

      Grâce à ces Fonds de Moscou nous en savons un peu plus sur notre Samuel Henri mais nous ignorons ce qu'il est devenu par la suite.

Claire Bärtschi-Flohr
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5 février 2023
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