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Le Genève des aliénés et des sans-grades

C'est une exposition qui donne la parole aux figures de l’ombre dans le canton de Genève du XIXe siècle. Interview de Federico Dotti, chercheur à l'UNIGE, auteur de l'étude sur les figures genevoises de la marginalité. Cet article du site UNIGE.CH est reproduit ici. A découvrir absolument, cette expo s'arrête le 29 novembre. Un dossier a été composé par mes soins avec des documents publiés sur notreHistoire.ch et qui figurent dans l'exposition.

Fruit d’une étude menée par Federico Dotti, chercheur en didactique de l’histoire (FPSE), l’exposition Figures de l’ombre met en regard le discours institutionnel et les quelques témoignages existants, le plus souvent des lettres envoyées aux proches ou aux autorités par ces figures de la marginalité généralement absentes de la narration historique. Outre la condition des détenus, celle des indigents et des aliénés est évoquée. Cette exposition fonctionne aussi comme un dispositif de recherche, afin de recueillir des données auprès des élèves du post-obligatoire sur leurs représentations de la marginalité. Entretien.

Comment s’explique cette volonté de prise en charge de la marginalité par des institutions au XIXe siècle?

Federico Dotti: La prise en charge par l’État des personnes dont les comportements dérangent existait bien avant le XIXe siècle. À Genève, l’Hôpital général institué au XVIe accueille les indigents, les aliénés, ainsi qu’une partie de la population qu’on essaie de redresser par le travail comme les mendiants et les vagabonds. Ce qui est propre en revanche au XIXe, c’est le phénomène de spécialisation: on crée une institution distincte pour chacune des catégories d’individus.

Pourquoi?

Il s’agit en partie d’une des conséquences de l’industrialisation et de l’urbanisation des territoires. Le paupérisme devient un problème central pour les autorités de l’époque et réclame un traitement spécifique. En ce qui concerne la prison, un mouvement de réformes se met en place au niveau international. Inspiré par les idées libérales et aiguisé par les sociétés philanthropiques, ce mouvement vise à obtenir un amendement du détenu, comme l’indique l’étymologie du terme «pénitentiaire». Il participe d’une tentative d’humanisation des peines. Jusqu’alors, on privilégie la peine corporelle. Avec la Révolution française, la liberté individuelle est élevée au rang de droit fondamental et sa privation s’apparente à une punition.

Quels sont les buts assignés aux institutions chargées d’accueillir ceux qui dérangent?

Chacune d’elles est traversée par des tensions toujours présentes aujourd’hui. L’asile d’aliénés répond au besoin de soigner ces personnes et de les protéger, mais aussi de protéger la société de la menace qu’elles sont supposées représenter, ce qui peut conduire à leur enfermement avant même qu’elles aient commis un acte délictueux. On observe une tension similaire pour ce qui est de la prison, entre la volonté de punir, celle de protéger la société, et l’idéal de réinsertion prêté aux établissements pénitentiaires. En ce qui concerne l’assistance publique, on s’accorde pour aider les pauvres mais uniquement s’ils sont jugés dignes de recevoir du secours, ou alors ce soutien s’accompagne d’un travail sur leur conduite.

Existe-t-il des croisements entre ces diverses catégories de marginaux?

L’histoire de Mme F. est emblématique de cette porosité entre les catégories. Au bénéfice de l’assistance du Bureau central de bienfaisance, elle écrit de nombreuses lettres aux autorités, enclenchant une mécanique administrative faite d’enquêtes de police et d’avis prononcés par des experts médicaux. Dans un premier temps, ceux-ci concluent à une forme d’aliénation non dangereuse ce qui lui permet d’échapper à l’internement d’office. Son fils et les voisins créent un cercle de protection autour d’elle. Mais Mme F. continue ses lettres. Les médecins aliénistes lui enjoignent d’arrêter d’écrire sous peine d’être placées dans une maison d’aliénés. Son fils étant parti pour l’Amérique, elle réclame alors de l’argent pour le rejoindre et se mettre ainsi à l’abri des troubles qui la poursuivent, mais sans succès. Finalement, les médecins demandent son internement, craignant qu’elle puisse causer un incendie dans la maison qu’elle habite. Ce cas met en évidence nos seuils de tolérance vis-à-vis de l’altérité.

Qui décidait de l’enfermement des aliénés?

Dans le cas d’une personne dangereuse, il s’agissait du lieutenant de police après avoir vu la personne ou sur la base d’un certificat médical. Parmi les documents utilisés pour ma recherche figurent également des demandes d’enfermement de la part de proches. Des hommes demandent que leur femme soit enfermée, ce qui laisse supposer des abus.

Que ressort-il des documents présentés dans le cadre de l’exposition?

Les préoccupations des détenus et de leurs familles portent principalement sur la nourriture, les habits, les conditions sanitaires. Certains détenus réclament la possibilité d’apprendre un métier en vue de leur réinsertion. On y voit aussi les tactiques qu’ils emploient vis-à-vis des autorités pénitentiaires afin d’améliorer leur quotidien. Quant aux indigents, ils adressent des demandes d’aide ponctuelle, par exemple pour le paiement d’un loyer ou l’acquisition d’un outil pour leur travail. D’autres fois, ce sont des mères qui réclament des habits ou des souliers pour leurs enfants. Si on assemble cette correspondance, il en ressort un tableau qui fait contrepoids aux discours et aux préoccupations des philanthropes de l’époque.

Expo jusqu’au 29 novembre. Figures de l’ombre, histoires genevoises Salle d’exposition de l’UNIGE Uni Carl Vogt

Et le dossier de notreHistoire.ch: https://notrehistoire.ch/galleries/figures-de-l-ombre-histoires-genevoises

Photo de couverture de la prison pénitentiaire et de la Tour Maîtresse rue du Rhône en 1862.

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