Publication sur le quartier de la Servette

16 novembre 2022

Aux éditions Cabédita vient de paraître un ouvrage consacré au quartier de la Servette à Genève. Son auteur, Alexandre William Junod, s’est notamment aidé de la plateforme notreHistoire.ch pour construire son propos. Il nous présente son travail en quelques questions.

Comment l’idée d’écrire sur le quartier de la Servette vous est-elle venue ? Êtes-vous un enfant du quartier ?

Je suis né aux Pâquis en 1979 et me suis installé dans le quartier avec ma famille au début des années quatre-vingt, ce qui fait effectivement de moi un enfant de la Servette. J’ai grandi au 57 de sa rue principale, dans un immeuble qui donne sur une petite artère, la rue du Moléson laquelle mène tout droit au parc Geisendorf où j’ai effectué toute ma scolarité primaire, dans l’école du même nom. Cette enfance-là, ou plutôt les souvenirs qui y sont liés, m’apparaissent comme le paradis sur terre, tout simplement. Imaginez : sur la longueur de cette modeste rue, je passais d’un immeuble imposant à des villas, sautant plusieurs époques en quelques minutes, pour arriver dans ce parc magnifique où j’ai eu la chance d’être scolarisé. Ma vie était un mélange de bitume où nous pouvions improviser toute sorte de jeux, mais aussi d’arbres, d’animaux, de verdure… Mes souvenirs sont aussi liés à mon grand-père, Pierre Lucchini (à qui mon ouvrage est dédié), lui-même enfant du quartier puisqu’il est né en 1921 au 26, rue Carteret. Il tenait un magasin de peinture dans la même rue ; certains de vos lecteurs se souviendront peut-être de lui, car c’était un personnage qui était apprécié de tout le monde et connu dans le milieu du bâtiment. Ma mère, quant à elle – Hormis la parenthèse pâquisarde –, y vit depuis les années 1960 ! Je crois qu’on n’échappe pas à son destin (rires).

L’idée d’écrire ce livre est donc un peu venue de tout ça, mais aussi du constat qu’aucun ouvrage n’avait été consacré à la Servette, contrairement à bien d’autres quartiers ou communes. En écrivant votre livre, qu’avez-vous découvert que vous ne suspectiez pas sur le quartier et ses habitants?

La première chose qui m’a frappé, c’est que le caractère hétéroclite du quartier, ce mélange d’habitants aux profils socio-économiques parfois assez différents, ne date pas d’hier. J’ai grandi et vécu dans cette Servette-là, dont l’habitant « type » est finalement assez insaisissable : à l’école primaire, nous étions tour à tour fils d’ouvriers, d’employés, ou de fonctionnaires internationaux, ce qui constitue aussi de merveilleux souvenirs. Des témoignages et des documents m’ont montré que tout cela était ancien, qu’une certaine forme de mélange s’observait déjà au XIXe siècle, dans un quartier alors naissant. Bien sûr, ayant fait le choix d’un livre aux chapitres thématiques, j’ai fait des découvertes stupéfiantes : l’école Geisendorf, par exemple, est à Genève un des seuls exemples urbains d’école dite « pavillonnaire », une utopie qui voulait placer l’enfant dans un environnement propice à l’apprentissage, tout à la fois en ville et entouré de la nature et des animaux, dans des bâtiments de plain-pied. Sans dérouler tous les exemples de mon livre, je peux affirmer que le quartier compte des bâtiments dont l’histoire ou l’architecture méritaient d’être racontés. Certains d’entre eux sont d’ailleurs protégés, ou/et on fait l’objet d’articles ou d’ouvrages spécialisé – c’est le cas notamment de l’église néo-apostolique.

Portrait d'Alexandre William Junod
Portrait d'Alexandre William Junod

Quelles transformations urbaines vous ont particulièrement intéressé ?

La Servette est une transformation urbaine à elle seule ! Pour être honnête, c’est un des angles principaux du livre puisque ce quartier, qui n’existait pas avant le milieu du XIXe siècle, a grandi très vite : ses défauts de croissance sont aussi ce qui fait son charme et sa singularité. J’ai toujours été fasciné – je l’ai dit précédemment – par ce mélange d’immeuble de toutes époques, qui elles-mêmes côtoient des villas, des chalets même ! Sans compter toute cette nature…

Mon livre comprend une petite carte qui permet aux lecteurs de se balader dans le quartier : je les invite, notamment, à traverser le chemin des Roses (une des dernières artères à n’être pas goudronnées), où se trouvent parmi les plus anciennes demeures du secteur, pour ensuite rejoindre la rue Antoine-Carteret puis celle de la Servette. En quelques minutes, on passe d’un monde à un autre : c’est aussi comme ça que je définis mon quartier d’un point de vue urbain. J’aimerais que les gens lèvent la tête, regardent autour d’eux, et qu’ils voient et ressentent cette ancienne banlieue du Petit-Saconnex devenue par la force des choses un quartier de la Ville : l’ancienne Servette et la Servette moderne forment un tout assez fascinant. C’est aussi un peu l’histoire de Genève, la naissance du canton en 1814, la démolition des fortifications quelques décennies plus tard et qui ont entraîné tout cela… Les plus curieux et les plus aventuriers pourront se lancer à la recherche du Nant des Grottes (ou Nant de la Servette), une rivière qui coulait là autrefois et que l’on a enterrée.

Pour illustrer votre ouvrage, vous avez utilisé des images provenant de certains membres de notreHistoire.ch ? Qu’est-ce que ces images vous ont apporté ? Est-ce que vous recommanderiez à d’autres chercheurs d’utiliser la plateforme ?

J’ai d’abord utilisé notreHistoire.ch (que je profite de remercier, ainsi que sa communauté) comme un outil de recherche. En entrant l’occurrence « Servette », j’ai eu accès à de nombreux documents que j’ai pu consulter, comparer, découvrir. Plus que des images d’illustration – j’en possédais déjà énormément – celles-ci m’ont été extrêmement précieuses pour une autre raison : elles m’ont permis de me faire une idée précise de certains lieux tels qu’ils étaient à des époques définies. Ces photographies sont à mettre en parallèle avec certains témoignages que l’on m’a apporté et qui constituent du même coup des sources d’une valeur inestimables : on ne trouve pas toujours ce genre de précisions dans les fonds d’archive.

Votre site m’a également permis d’entrer en contact avec d’anciens habitants, une habitante, Madame Bärtschi-Flohr, m’a fourni non seulement des photographies, mais également des récits qu’elle avait écrit sur son enfance, rue de l’Orangerie, un endroit sur lequel les sources me manquaient. C’est notamment grâce à elle que j’ai pu confirmer que le quartier n’a jamais vraiment eu de vocation industrielle, contrairement aux Charmilles. Elle m’a livré le souvenir d’une grande cheminée qui a été abattue pendant la seconde moitié du XXe siècle ; j’ai pu comparer son témoignage avec une photographie et réaliser qu’en effet, ce genre d’ouvrage était rarissime dans le quartier. J’ai aussi découvert un bâtiment important lié à l’ancien temple (disparus tous les deux) grâce à elle.

Non seulement je recommande votre site aux chercheurs, mais j’encourage aussi ses contributeurs à le nourrir, le faire vivre. C’est un outil fantastique qui s’entend également comme un espace de partage, et ça, c’est quelque chose que j’apprécie beaucoup ; cela nous ramène aux fondamentaux et aux utopies qui ont animé l’Internet des débuts.

Publication

LA SERVETTE par Alexandre William Junod

Éditions Cabédita, 216 pages, 38,00 CHF, ISBN 978-2-88295-955-3, En vente sur le site de l'éditeur

Couverture du livre
Couverture du livre

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  • Claire Bärtschi-Flohr

    Bravo Valérie pour cet interview... je viens de terminer le livre. Il est fort intéressant et j'y ai appris beaucoup de choses que j'ignorais sur ce qui fut pourtant mon quartier pendant plus de vingt ans. Mais j'ai quitté un quartier plutôt ancien et les années que j'ai passées à l'étranger ont été celles où ce quartier s'est considérablement transformé (1960-1980). Un incroyable développement ! Et la perte pour moi de lieux et d'images de mon enfance, l'école, le temple, le parc de la rue Schaub, le chemin Gaberel, etc., lieux que je retrouve parfois dans mes rêves... et dans le livre de M. Junod. Merci. Bonne soirée. Claire Bärtschi-Flohr