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La seille, le coffre et la hallebarde Repérage

décembre, 2018
Bernard Lescaze
Partenariat Passé Simple - notreHistoire

En plus des deux héroïnes traditionnelles de l'Escalade, mère Royaume et Dame Piaget, une troisième Genevoise se distingue. Elle prend les armes en 1602 pour repousser l'envahisseur savoyard.

*Vue nocturne de l'Escalade tirée de l'*Album amicorum de von Frisching publié vers 1620. Burgerbibliothek Bern.

Les récits canoniques de la nuit de l'Escalade, du 11 au 12 décembre 1602, ne font guère de place aux femmes. Les premières narrations officielles, au lendemain de l'événement, ne leur en accordent aucune. Pourtant, l'épisode d'une Genevoise jetant à la tête d'un Savoyard une marmite est avéré dès le début du XVIIe siècle par une strophe du chant Cé qué laino qui retrace l'histoire mouvementée de la fameuse nuit et par une gravure de François Diodati réalisée vers 1670. Le nom de l'héroïne n'est alors jamais indiqué, comme si celle-ci devait garder l'anonymat. Cependant, des témoins oculaires ont laissé des témoignages dans lesquels le rôle joué par les femmes apparaît, soit en général, soit dans une posture héroïque. L'histoire n'a pas toujours conservé leur nom. On connaît la Mère Royaume et Dame Piaget. En revanche, celle qu'on dépeint, la hallebarde à la main, n'a pas laissé de trace. Pourtant, sa mémoire mérite d'être rappelée.

Armet savoyard de l'époque de l'Escalade (datation: 1600-1620). Photo: Flora Bevilacqua Musées d'art et d'histoire, Ville de Genève (AA 2018-0028).

Un des témoins oculaires est un jeune étudiant thurgovien, Melchior Goldast. Né vers 1576-1578 à Bischofzell, il fréquente l'Académie de Genève entre 1599 et 1603. Il loge chez le conseiller Jacques Lect et peut ainsi bénéficier d'informations de première main. Rentré à Zurich, il publie en latin dès 1603 l'histoire de la survenue inopinée des Savoyards sous le titre Carolus Allobrox. S'il n'a pas directement participé aux combats, il les a approchés puisqu'il écrit: «Moi-même entendis les balles voler avec sifflements.» Observateur avisé, il raconte ainsi la surprise qui saisit les Genevois : «Cependant, on crie aux armes par toute la ville, lesquelles toutefois, les citoyens empoignèrent plus lentement que le danger ne requérait. Les femmes causaient cette tardivité, saisies d'une non accoutumée frayeur de la guerre, et lesquelles s'affligeaient avec cris et pitoyables lamentations, craignant et pour elles et pour leurs maisons. Il n'y eut pas plus de dix hallebardiers et deux ou trois arquebusiers, de toute la multitude des citoyens qui descendirent de la Maison de ville à la porte neuve.» Ce récit, dont on ne saurait douter de la vérité, jette une couleur peu favorable sur le courage des Genevois.

Genevoises héroïques

Le jeune Goldast porte un regard extérieur, sans doute moins indulgent que celui d'un autre témoin oculaire, le conseiller, puis syndic Jean Sarasin. Il publie en 1606 Le Citadin de Genève. C'est un pamphlet historico-juridique, rédigé pour contrer les prétentions du duc de Savoie sur Genève, puisqu'à la guerre chaude avait succédé la guerre froide. Dans ce texte, l'auteur évoque ses souvenirs de l'Escalade: «Les autres femmes se tinrent coyes (silencieuses) en cette nuit-là dans leurs maisons et vaquèrent à prières et oraisons sans qu'on ouit ni les pleurs ni les hurlements que l'infirmité du sexe leur fournit en pareil cas.» Et il ajoute «que si on leur eut permis de sortir, elles étaient bastantes avec leurs seules quenouilles de terrasser ces assassins et avec autant de courage que la virago de Neuchâtel». En effet, Sarasin rappelle qu'en 1535, dans un combat qui opposait Savoyards et Neuchâtelois, à Gingins, il y avait une «virago*»*. Cette femme «fit merveille et combattit vaillamment d'une épée à deux mains». Du coup, la mémoire revient à Jean Sarasin: «Elle me fit souvenir d'une, qui en la nuit de l'Escalade, courut en son quartier avec la hallebarde, autant résolue que si toute sa vie, elle eut manié les armes.» Au XVIe siècle, le terme virago n'est pas aussi dépréciatif qu'aujourd'hui et désigne une femme au comportement ou à l'aspect considéré à l'époque comme masculin. Ce témoignage du conseiller Sarasin est d'autant plus remarquable qu'il ne fournit aucun indice permettant d'identifier cette héroïne à la hallebarde.

Dans l'imagerie devenue traditionnelle la Mère Royaume jette un chaudron et non une seille sur un soldat de la Savoie. Aquarelle et gouache d'Édouard Elzingre de 1915. Centre d'iconographie genevoise de la Bibliothèque de Genève.

La seille et le coffre

L'auteur du Citadin ajoute: «Vers la porte de la Monnaie, il y en eut une aussi qui mit par terre son homme du haut des fenêtres à grands coups de pierres, et avec un fond de tonneau qu'elle lui jeta sur le cerveau.» Voilà le premier témoignage du geste de la Mère Royaume. Le fond de tonneau, la seille, contenant des immondices, est sans doute plus proche de la vérité historique que la marmite de soupe aux légumes.

Une autre femme s'illustre avec un coffre. Il s'agit de celui que pousse contre sa porte Jeanne Baud, épouse du marchand Julien Piaget, à la Corraterie pour empêcher l'ennemi de pénétrer chez elle. La peur décuple ses forces. Il faudra le lendemain plusieurs hommes pour le déplacer. Nulle mention dans les premiers récits de cette Dame Piaget et de son coffre. La légende, selon laquelle elle aurait jeté de sa fenêtre la clef de l'allée de son immeuble à des défenseurs genevois pour qu'ils puissent surprendre des ennemis, est encore plus récente.

Dans ce dessin d'Édouard Elzingre de 1915, Dame Piaget pousse une armoire contre la porte pour empêcher les Savoyards d'entrer chez elle. Selon les premières mentions, c'est bien avec un coffre qu'elle fait barrage aux assaillants. Centre d'iconographie genevoise de la Bibliothèque de Genève.

Dans son récit, le pasteur David Piaget, âgé de 24 ans en 1602, ne dit pas un mot de Dame Piaget. Il est pourtant le fils de Julien Piaget. Dame Piaget est sa marâtre, épousée par son père, à la suite du décès de sa mère. Il avait sept ans quand elle mourut. Ceci explique-t-il ce silence? L'histoire de Dame Piaget, rapportée plus tard par l'historien Jean Picot, est-elle avérée? En tout cas, il y a un véritable héros dans la maison Piaget: c'est le serviteur, Abraham de Baptista, tué par l'ennemi dans l'écurie. Il est l'une des victimes genevoises de l'Escalade.

Les témoignages sur le rôle des femmes lors de cette nuit tragique peuvent différer. Ils n'en révèlent pas moins deux authentiques héroïnes. L'une, anonyme, s'arme d'une hallebarde, l'autre, célébrissime grâce aux confiseurs, assomme un ennemi. Toutes deux dignes de respect.

Bernard Lescaze

Pour en savoir davantage

Melchior Goldast, Histoire de la supervenue inopinée des Savoyards en la ville de Genève en la nuit du dimanche 12. Jour de décembre 1602, édité par Frédéric Gardy, Mémoires et Documents de la Société d'Histoire et d'archéologie de Genève n° 28, Genève 1902, pp. 137-224.

© Passé simple. Mensuel romand d'histoire et d'archéologie / www.passesimple.ch

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13 décembre 2018
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