Richard STRAUSS, Don Quixote, TrV 184, E.KARANFILOVA, J.MAROSI, HEMU, OCL, Hannu LINTU, 2019

18 février 2019
Salle Métropole, Lausanne
RTSR pour l'audio, René Gagnaux pour le texte resp sources indiquées
RTSR pour l'audio, René Gagnaux pour le texte resp sources indiquées

«Ich glaube, Sie finden darin auf edle Weise Unterhaltung und Zerstreuung» C'est avec ces mots qu'en 1891, Cosima Wagner présentait à Richard Strauss, son pupille spirituel, un très vaste programme littéraire. Le Don Quichotte de Miguel de Cervantes-Saavedra figurait en première place. La découverte de Cervantes eut certainement un effet durable sur Strauss: quelques années plus tard, il écrivit lui-même un livret d'opéra à partir d'une des „Novelas ejemplares“ (Histoires exemplaires). En 1897, il utilisa ensuite le chef-d'oeuvre de Cervantes, Don Quichotte, un roman paru en deux volumes, comme thème d'un poême symphonique pour brosser - comme dans Macbeth, Don Juan et Till L'Espiègle auparavant - le portrait d'un outsider.

René Gagnaux
Don Quichote et Sancho Panza d'Honoré Daumier
Don Quichote et Sancho Panza d'Honoré Daumier

Bien que le poème symphonique de „Don Quichotte“ soit devenu le poème symphonique le plus long de cette époque, l'oeuvre était à l'origine prévue comme un pendant léger, humoristique au poème „La vie d'un héros“ («Ein Heldenleben»). Le 10 octobre 1896, Richard Strauss nota dans son journal comme «erste Idee zu einem Orchesterstück»: «Don Quichote. Verrückte, freie Variationen über ein ritterliches Thema». Une annotation du 16 avril 1897 précise que la nouvelle pièce, avec „La vie d'un héros“, devait former un tout, une paire d'oeuvres: «sinfonische Dichtung Held u. Welt beginnt Gestalt zu bekommen; dazu als Satyrspiel – Don Quixote» (Schuh 1976 (*), page 434; Werbeck 1996 (*), page 158). Après que Strauss ait travaillé sur les deux pièces simultanément jusqu'en août 1897, il met d'abord de côté l'oeuvre héroïque pour se concentrer sur son «humoristisches Gegenstück» (Werbeck 1996, page 158). Cependant, cela n'a pas changé la relation interne des nouvelles oeuvres. Avant la première, fin 1898, de „La vie d'un héros“, Strauss demanda à Gustav Kogel d'interpréter les deux poèmes symphoniques l'un après l'autre. Ils étaient «so sehr als directe Pendants gedacht, daß besonders Don Q. erst neben Heldenleben voll und ganz verständlich ist» (Werbeck 1996, page 158): jusqu'en 1941, Richard Strauss voulait que „Don Quichotte“ soit toujours joué avant „La vie d'un héros“ (Strauss 1981 (*), page 160).

[*] Schuh 1976: Schuh, Willi: Richard Strauss. Jugend und frühe Meisterjahre. Lebenschronik 1864–1898. Zürich 1976.

Strauss 1981: Schuh, Willi (Hg.): Richard Strauss, Betrachtungen und Erinnerungen. Zürich 1981.

Werbeck 1996: Walter Werbeck, Die Tondichtungen von Richard Strauss, Tutzing / Schneider 1996

Dans „La vie d'un héros“, celui-ci affronte des ennemis bien réels et tous les conflits sont extériorisés. À l'inverse, dans „Don Quichotte“ (que Strauss écrit toujours „Don Quixote“), "[...] les problèmes et les conflits sont intériorisés, c'est à dire transférés à l'intérieur de la personne agissante. Contrairement au héros anonyme de La Vie d'un Héros, Don Quichotte ne combat pas 'le monde', il se bat contre les erreurs, les hallucinations, contre les produits de sa très puissante imagination. Le dualisme thématique de la forme sonate serait ici inapproprié, car tout ce qui pourrait donner corps à un '2d thème' (par exemple Dulcinée, la bien-aimée de Don Quichotte), s'avère - à plus ou moins court terme - une hallucination, une fantasmagorie. Le monde extérieur, tel que Don Quichotte semble le percevoir, n'est que le miroir des fantasmes de chacun , le produit d'une imagination subjective dirigée sur une fausse route.

René Gagnaux
Don Quixote entouré de monstres, de Francisco Goya
Don Quixote entouré de monstres, de Francisco Goya

En conséquence, le hiatus entre être et paraître mènera Don Quichotte jusqu'au plus profond de lui-même: c'est donc un seul et unique thème, celui de Don Quichotte qui, comme l'écrivit Strauss dans une entrée plus tardive dans son journal, se bat contre un "néant", contre le vide du monde matériel. En toute logique, Strauss choisit la forme musicale de la variation sur un thème comme symbole sonore des chimères et des crises d'identité de Don Quichotte: pour reprendre ses termes, le cadre extérieur du poème symphonique devait être "une forme de variation poursuivie jusqu'à l'absurde et persiflée sur un mode tragi-comique". Fantasme et réalité déchirent la personnalité du "chevalier à la triste figure". La distanciation d'un thème par rapport à lui-même - inhérente à la variation - devient ainsi un procédé descriptif mais purement musical de l'aliénation de soi. Le sens inné de Strauss pour la peinture sonore garantit que le fantastique ne perd rien au cours du processus. Le burlesque et les effets sonores liés à l'imaginaire appartiennent tout autant à son Don Quichotte que l'analyse stylistique savante de son héros. [...]

Pour transposer le fantastique dans le domaine sonore, Strauss utilise un orchestre capable à la fois d'effets de musique de chambre et de bizarreries, composé d'un triple pupitre de bois, d'un contrebasson, de six cors, d'un tuba ténor et d'un tuba basse, d'un tambourin et d'une machine à vent. En outre, il dispose pour certains protagonistes de "mandats" instrumentaux, en quelque sorte (Don Quichotte: violoncelle; Sancho Pança: alto, tuba ténor et clarinette basse; Dulcinée: hautbois). L'élément concertant qui passe parfois au premier plan est rejeté comme un cas particulier à l'intérieur du paysage formel. On assiste là à une pollinisation croisée musicale virtuose entre la variation pour orchestre, le poème symphonique et le concerto instrumental. [...]" cité d'un texte de Stephan Kohler, publié dans le livret du CD 74321 57128 2 de BMG Classics.

Terminé le 29 décembre 1897 à Munich, son 6e poême symphonique fut donné en première audition le 8 mars 1898 au Théâtre Gürzenich de Cologne, par le violoncelliste Friedrich Grützmacher, sous la direction de Franz Wüllner.

René Gagnaux
Don Quijote de la Mancha, Son imagination se remplit de tout ce qu'il avait lu estampe de Gustave Doré / Héliodore Pisan, 1863, copyright: domaine public ID ark:/12148/btv1b10321237k, Bibliothèque nationale de France
Don Quijote de la Mancha, Son imagination se remplit de tout ce qu'il avait lu estampe de Gustave Doré / Héliodore Pisan, 1863, copyright: domaine public ID ark:/12148/btv1b10321237k, Bibliothèque nationale de France

Dans son „Don Quichotte - petit guide de l'auditeur“, Steven ISSERLIS donne d'excellentes courtes descriptions des différentes parties:

"[...]

  1. Introduction - L'oeuvre s'ouvre sur le thème de Don Quichotte, empli d'une élégante ardeur. Suit une somptueuse mélodie du hautbois, qui décrit Dulcinée, idéal féminin du Chevalier. Mais graduellement, la musique devient discordante, au fur et à mesure que son esprit s'obscurcit de toutes ses lectures, et qu'il s'imagine en héros des histoires qu'il a lues. Son esprit rompt les dernières barrières - un accord terrible annonce...
  2. Le thème - Noble déclaration d'intentions énoncée - pouvait-il en être autrement? - par le violoncelle solo, à qui sera confié le rôle du Don dans plusieurs variations. Elle est suivie par les propos beaucoup plus terre-à-terre de son acolyte balourd: Sancho Pança. Étrange, étrange: dans nombre de passages mettant en scène ce petit bonhomme borné, grassouillet, plutôt malchanceux, Strauss choisit l'alto.
  3. Variation 1 - Ce dynamique duo part pour sa première aventure, les violons laissant planer au-dessus d'eux le thème de Dulcinée. Soudain, Don Quichotte repère l'ennemi - des moulins à vent! Moulins à vent? Fi! Mensonges! Don Quichotte sait bien qu'il s'agit de monstres, déguisés en moulins à vent! Il attaque - mais ses efforts ne sont récompensés que d'un terrible coup de tambour basse. Assommé, titubant, il se ressaisit à temps pour la...
  4. Variation 2 - Sans se démonter, le duo se remet en route, débordant d'esprit chevaleresque. Qu'est-ce donc, cette fois? Selon toute vraisemblance, il s'agit d'un troupeau de moutons, mais on ne trompe pas Don Quichotte si aisément. Il sait pertinemment, lui, qu'il a en face de lui une armée innombrable, lancée dans une funeste entreprise. À la charge! Qu'advient-il exactement des moutons? Nul ne le sait, mais ceux-ci s'agitent furieusement, une bê- ê-ê-le panique s'ensuit., et Don Quichotte marque une seconde victoire éclatante!
  5. Variation 3 - Sancho questionne son maître. Le Chevalier répond du mieux qu'il peut. Son éloquence s'enflamme. La musique s'épanouit dans un passage d'une douloureuse beauté, où l'image de Dulcinée apparaît dans toute sa gloire céleste. Malheureusement, tout ceci dépasse largement Sancho. Cependant, il a encore une question, une seule, qui plonge Don Quichotte dans une telle fureur qu'il se précipite dans la...
  6. Variation 4 - ... dans laquelle il rencontre un groupe de pénitents. Mais, persuadé de leurs mauvaises intentions, il les attaque, reçoit un violent coup à l'épaule et s'écroule, évanoui. Hélas! il est mort! se lamente Sancho. Mais non - Don Quichotte remue. Tout va donc pour le mieux ... et Sancho s'endort dans un monstrueux ronflement.
  7. Variation 5 - Veillée d'armes de Don Quichote pendant le sommeil de son brillant acolyte. C'est un des passages les plus poétiques de toute l'oeuvre. Le violoncelle rêve à Dulcinée, s'enflamme d'une noble colère au passage d'une bourrasque, et médite sur sa vocation solitaire mais glorieuse. Les quatre variations suivantes sont un peu plus courtes.
  8. Variation 6 - Sancho essaye de duper son maître et de lui faire croire qu'une paysanne au fort relent d'ail est en fait sa Dulcinée. Don Quichotte est furieux. Sancho trouve tout cela très amusant - un épisode honteux.
  9. Variation 7 - Don Quichotte et Sancho se laissent persuader qu'ils pourraient voler dans les airs sur un bateau magique. Certes, ils sentent le vent sur leur visage - mais ce n'est qu'une machine à vent, un des instruments favoris de Strauss. Un ré grave insistant révèle la supercherie - ils n'ont jamais décollé!
  10. Variation 8 - Les revoici sur un bateau - mais ils font naufrage dans le courant du bief. Ils parviennent néanmoins à rejoindre le rivage et reprennent la route à grand renfort de flic-floc (quel duo courageux! leur démarche trempée s'entend dans les pizz du violoncelle et de l'alto). Ils rendent grâce au Ciel de leur salut par une courte prière.
  11. Variation 9 - Don Quichotte retrouve sa fougue lorsqu'il rencontre deux moines: leur conversation - aux deux bassons - est si ennuyeuse qu'il ne peut s'agir de leur part que de quelque manigance. Don Quichotte attaque et gagne une éclatante victoire sur les deux hommes de Dieu totalement désarmés.
  12. Variation 10 - Mais hélas , Don Quichotte doit à présent faire face à la tragédie - la fin de ses rêves. Un 'ami' (quel ami, en vérité!) décide de briser ses illusions, et, déguisé lui-même en Chevalier , le provoque en duel. On entend les trompettes au début du combat - et un cri de douleur au violoncelle quand Don Quichotte est blessé. Ses espoirs brisés, sa santé mentale recouvrée, le Chevalier rentre tristement chez lui, et se voit en gardien de moutons (on entend à nouveau la musique des bergers de la variation 2). L'infortuné Sancho le suit, perdu en lamentations et déplorations.
  13. Finale - Don Quichotte gît sur son lit de mort. Il a recouvré tous ses esprits, mais bien contre son gré. Il a perdu le goût de vivre. Les souvenirs de ses nobles exploits lui reviennent un instant en mémoire, mais rien n'y fait - sa vie se consume. On entend faiblement ses dernières déclarations, puis, 'au milieu des pleurs et de la compassion de tous ceux qui l'entouraient', il s'éteint, glissant vers le néant au fil de la corde de Do grave du violoncelle. Ainsi, sur une douce cadence, se termine l'histoire musicale de Don Quichotte de la Manche.

[...]" cité d'un texte de Steven Isserlis, dans une traduction de Geneviève Bégou, publié dans le livret du CD 74321 57128 2 de BMG Classics.

René Gagnaux
Cité de la brochure Saison 2018-2019 de l'Orchestre de Chambre de Lausanne, page 20
Cité de la brochure Saison 2018-2019 de l'Orchestre de Chambre de Lausanne, page 20

Les 18 et 19 février 2019, Salle Métropole, Hannu LINTU dirigeait l'Orchestre de la Haute Ecole de Musique et l'Orchestre de Chambre de Lausanne réunis pour jouer des oeuvres de Maurice Ravel et de Richard Strauss.

C'est grâce à la générosité de la...

René Gagnaux
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... que nous pouvons l'enregistrement du Don Quixote en ligne, tel que proposé dans les fabuleuses archives de la Radio Télévision Suisse Romande. Il s'agit d'une rediffusion du 27 mai 2019 dans l'émission de la Radio Télévision Suisse Romande, Espace 2, «Inédit» d'Antonin SCHERRER et Luc TERRAPON:

Richard Strauss, Don Quixote, Variations fantastiques sur un thème de caractère chevaleresque, pour alto, violoncelle et orchestre, Op. 35, TrV 184, Eli Karanfilova, Joël Marosi, Orchestre de la Haute Ecole de Musique et Orchestre de Chambre de Lausanne, Hannu Lintu, 18-19 février 2019, Salle Métropole – Lausanne

Les minutages indiqués ci-dessous sont les temps approximatifs (la quasi-totalité des 14 mouvements étant joués enchaînés) en fin de mouvement: ils sont destinés à vous permettre de mieux vous situer dans l'action.

  1. Introduction (Mässiges Zeitmass) -> 09:09
  2. Thema: Don Quixote, le chevalier à la triste figure (Mässig) -> 11:30
  3. Sancho Panza (Maggiore) -> 13:13
  4. Variation I: L'aventure des moulins à vent (Gemächlich) -> 14:31
  5. Variation II: Le combat contre les moutons (Kriegerisch) -> 23:04
  6. Variation III: Dialogue du chevalier et de l'écuyer (Mässiges Zeitmass) -> 24:21
  7. Variation IV: L'aventure avec la procession des pénitents (Etwas breiter) -> 28:27
  8. Variation V: La garde de Don Quichotte (Sehr langsam) -> 31:28
  9. Variation VI: Le ravissement de Dulcinée (Schnell) -> 32:27
  10. Variation VII: La chevauchée dans les airs (Ein wenig ruhiger als vorher) -> 33:54
  11. Variation VIII: L'aventure du bateau enchanté. Barcarolle (Gemächlich) -> 35:06
  12. Variation IX: La lutte contre les sorciers (Schnell und stürmisch) -> 37:42
  13. Variation X: La joute avec l'écuyer de la lune blanche - Le retour de Don Quichotte vaincu (Viel breiter) -> 43:45
  14. Finale: La mort de Don Quichotte (Sehr ruhig) -> 47:21

CLIQUER ICI pour ouvrir une nouvelle fenêtre sur la page correspondante des archives de la RTSR, avec l'audio démarrant au début de la présentation d'Antonin Scherrer, 1 minute et 11 secondes après le début de l'émission.

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Le programme de cette émission «Inédit du 27 mai 2019» d'Antonin SCHERRER et Luc TERRAPON, diffusée sur «Espace 2», Radio Télévision Suisse Romande:

➣ Richard Strauss, Don Quixote, Variations fantastiques sur un thème de caractère chevaleresque, pour alto, violoncelle et orchestre, Op. 35, TrV 184, Eli Karanfilova, Joël Marosi, Orchestre de Chambre de Lausanne, Hannu Lintu

Franz Schubert, Six Lieder sur des poèmes de Goethe: Heidenröslein - Ganymed - Rastlose Liebe - Erster Verlust - Lied der Mignon - Gretchen am Spinnrade, Cédric Pescia, Marie-Claude Chappuis

Joseph Haydn, Quatuor à cordes en si bémol majeur, Sonnenaufgang: 1. Allegro con spirito - 2. Adagio - 3. Menuetto. Allegro - 4. Allegro ma non troppo, Michelangelo String Quartet (Mihaela Martin, Stephan Picard, Frans Helmerson, Nobuko Imai)

Gustav Mahler, Kindertotenlieder, Cycle de Lieder pour voix et orchestre: 1. Nun will die Sonn' so hell aufgehn (Langsam und schwermütig, nicht schleppend) - 2. Nun seh' ich wohl, warum so dunkle Flammen (Ruhig, nicht schleppend) - 3. Wenn dein Mütterlein tritt zur Tür herein (Schwehr, dumpf) - 4. Oft denk' ich, sie sind nur ausgegangen! (Ruhig bewegt, ohne zur eilen) - 5. In diesem Wetter! (Mit ruhelos schmerzvollem Ausdruck), Vladimir Ashkenazy, Orchestre de la Suisse Romande, Lilli Paasikivi

Arcangelo Corelli, 12 Concerti grossi, Concerto grosso pour 2 violons, alto, violoncelle et basse continue no 8 en sol mineur, Fatto per la Notte di Natale: 1. Vivace - Grave - 2. Allegro - 3. Adagio – Allegro – Adagio - 4. Vivace - 5. Allegro - 6. Pastorale ad libitum. Largo, Bern Camerata, Enrico Onofri

Ernest Chausson, Poème pour violon et orchestre, Transcription pour violon et piano, Julien Quentin, Nicola Benedetti

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René Gagnaux
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28 août 2020
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