Les chevrons de Neuchâtel (2)

Les chevrons de Neuchâtel (2)

25 mai 1929
Comité d’initiative zofingien
Comité d’initiative zofingien

La date du 25 mai 1929 marque le début d’un assez long processus. Le matériel de propagande, ici reproduit, appelle non seulement à soutenir financièrement le comité zofingien, à signer l’initiative mais également à pavoiser.

L’initiative s’appuie sur les « considérants de la Société d'histoire et d'archéologie du 8 septembre 1917 » ne s’en trouvera pas moins confrontée à cette même société en 1931 lors de la commémoration de la tentative de révolution républicaine d’ Alphonse Bourquin.

Dans La Suisse Libérale du 11 septembre 1931, on trouve l’article suivant

« Exploits de chevronnards et … d’antichevronnards

Ou comment Zofingue n’a pu s’associer au centenaire des événements de 1831.

Il es écrit que les partisans du drapeau rouge-blanc-vert ne rateront aucune occasion, pendant la campagne en faveur des chevrons, de donner d'hilarantes preuves qu’ils sont complètement dénués du sens du ridicule. Ils ont déjà prétendu que les chevronnards en voulaient à notre régime républicain; c’était déjà fort de café. Mais voici mieux encore. Ils sont en train de créer des incidents que d'aucuns estimeront infiniment regrettables mais auxquels tous les gens d’esprit trouveront une saveur infinie.

Laissons tout d’abord parler les faits. On sait que la Société d’histoire se réunit demain pour célébrer le centenaire d’Alphonse Bourquin. La Société de Zofingue désirant s’associer pour les raisons qu’on lira plus loin à cette manifestation, en avisa le président de la Société d’histoire, M. Henri Bühler.Elle reçut la réponse suivante :

Neuchâtel, le 19 août 1931.

Monsieur Georges-H. Pointet

Président de la section neuchâteloise de Zofingue,

Neuchâtel

Monsieur le Président,

Vous avez avisé notre président que votre société se proposait de participer officiellement, par une délégation, à la cérémonie organisée le 12 septembre prochain par la Société d'histoire et d'archéologie en l’honneur d'Alphonse Bourquin, Nous ne pouvons que vous féliciter de cette initiative et vous dire que c'est avec plaisir que nous verrons votre société, avec bannière, à Corcelles le 12 septembre. Veuillez recevoir, Monsieur le Président, avec nos remerciements pour la campagne que vous menez pour les chevrons nos salutations distinguées.

Au nom de la Société d’histoire:

Le secrétaire: (signé) Léon Montandon.

Or, des partisans du drapeau rou-ge-blanc-vert, ayant eu vent que les Zofingiens voulaient, à Corcelles, faire allusion aux chevrons, entrèrent dans des transes épouvantables et demandèrent des précisions à 'M. Bühler qui les leur donna sous la forme suivante :

La Chaux-de-Fonds, le 29 août 1931.

Monsieur Franz W\ilhelm, En Ville.

Monsieur,

Dans votre lettre de ce jour, vous vous adressez à moi, comme président de la Société d'histoire, pour me demander «s’il est exact qu’à l’occasion du centenaire de 1831, commémoré en somme sous le patronage de l'Etat et de notre Société, on va autoriser une manifestation des étudiants en faveur des chevrons ?» Vous estimez cette manifestation inopportune et vous pensez qu’elle risque de troubler la réunion de Corcelles. J'ai l’honneur de vous informer que M. G. Pointet, président de la Société de Zofingue, a sollicité l’autorisation d’associer cette corporation à la manifestation qui aura lieu .à Corcelles, étant donné que Bourquin «est un des hommes les plus sympathiques de notre histoire neuchâteloise et que de plus, il groupa ses partisans autour de la bannière chevronnée». M. Pointet ajoute qu'une délégation de Zofingue désirerait prendre part à la journée du 12 septembre, et que lui-même comme tel, pourrait, s’il y a lieu, marquer en quelques mots, le sens de cette participation. Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.

(Signé) H. Bühler, Président de la Société d’histoire.

Ayant ainsi la preuve que leurs craintes n’étaient point chimériques, nos quarante-huitards résolurent de condamner au silence les malavisés zofingiens. Ils sommèrent le président de la Société d'histoire d'arrêter toute velléité de la part des chevronnards. Voici leur énergique et désormais historique protestation :

La Chaux-de-Fonds, 3 sept. 1931.

Monsieur le Dr Henri Bühler,

Président de la Société d'histoire

En Ville.

Monsieur,

Ensuite de la demande que vous a faites Monsieur Franz Wilhelm, père, votre sociétaire, vous avez bien voulu lui communiquer que la Société de Zofingue désirait participer en délégation officielle à la manifestation du 12 septembre destinée à rendre hommage à la mémoire du patriote et révolutionnaire malheureux : Alphonse Bourquin. Le président de Zofingue motive sa demande du fait qu Alphonse Bourquin « est un des hommes les plus sympathiques de notre histoire neuchâteloise et que, de plus, il groupa ses partisans autour de la bannière chevronnée »assertion d’ailleurs fausse. M. Pointet ajoute « que, s’il y a lieu, il pourrait en quelques mots marquer le sens de cette manifestation. » Nous voyons là-dessous une intention évidente du « Comité pour les Chevrons »d’utiliser à ses fins la manifestation du 12 septembre. Celle-ci doit se dérouler on l’a assez dit dans une atmosphère de paix en dehors de toute préoccupation politique ou autre. Il ne saurait donc être question de «chevrons » ni de marquer en quelques mots le sens de cette manifestation, sans doute selon Zofingue, personne jusqu’ici, n'a eu la prétention de mêler la campagne pour ou contre les chevrons à une manifestation purement républicaine. La brochure éditée par le Conseil d'Etat a soin de n’y faire aucune allusion ; ce serait donc amoindrir la portée de cette journée en admettant qu’une question étrangère comme celle des chevrons, y soit développée au risque de provoquer des débats regrettables, Nous vous serions donc obligés, Monsieur, comme Président de la Société organisatrice, de bien vouloir veiller à ce que ni la partie officielle, ni au cours du banquet, la question des chevrons ne soit abordée, celle-ci devant être résolue par le peuple. Votre autorité de Président et celle de Monsieur le Conseiller d’Etat Borel arrêteront certainement toute velléité de la part des chevronnistes. Nous voudrions avoir l'assurance qu’il en sera ainsi cas contraire nous sommes décidés à recourir à la Presse pour faire connaître nos légitimes protestations. Dans l’attente de votre réponse nous vous prions d’agréer, Monsieur, nos salutations patriotiques.

Comité de défense du Drapeau républicain (sic) H.-A. Richardet.

N,-B. Nous écrivons également au Conseil d’Etat en joignant copie de la présente.

Au lieu de jeter cette lettre au panier, M. Bühler s’empressa de déférer au « désir » exprimé par M. Richardet et de revenir sur la décision qu’il avait prise d’accorder aux Zofingiens l’autorisation qu’ils avaient demandée. Il adressa donc à M. Georges H. Pointet, président de Zofingue, la lettre suivante :

Chaux-de-Fonds, le 4 septembre 1931.

Monsieur,

Revenant sur votre lettre du 12 août dernier, je vous communique, avec prière de me les retourner de suite pour ma documentation, une lettre que j’ai adressée le 29 août au Comité de défense du Drapeau républicain, ainsi que la réponse de ce dernier, datée d’hier. Désireux et vous le comprendrez que la séance commémorative du 12 septembre ne soit précédée, ni accompagniez ni suivie d’incidents quelconques, je vous prie de renoncer au projet que vous avez de «marquer en quelques mots le sens de cette participations, celle d’une délégation de Zofingue. Je vous invite aussi à vous abstenir de toute manifestation qui pourrait troubler éventuellement la célébration du centenaire de 1831. Ce faisant, croyez bien que je n'obéis qu’à des considérations objectives. Veuillez agréer, Monsieur le président de Zofingue et cher sociétaire, l'assurance de ma considération distinguée. (Signé) H. Bühler.

Est-il besoin de le souligner? Jamais un seul membre de Zofingue ne se serait permis de troubler d’une façon quelconque, un anniversaire que sa société entendait honorer d’une façon spéciale. Aussi, an nom du comité le Président de Zofingue a-t-il répondu à M. Henri Bühler par une lettre ouverte de la teneur suivante:

Monsieur,

Votre lettre du 4 septembre m’est bien parvenue et je l’ai communiquée au comité de Zofingue. Permettez-moi de vous dire le très vif étonnement causé par votre décision et de vous assurer tout aussitôt que vous n’aurez nul besoin de mobiliser la gendarmerie. Zofingue s’abstiendra, pour vous complaire, de participer à la commémoration du mouvement révolutionnaire de 1831. Vous souffrirez sans doute un respectueux rappel des faits c’est à la suggestion d'un Vieux Zofingien, M. le Professeur Georges Méautis, Doyen de la Faculté des Lettres, suggestion appuyée par l’Assemblée des Vieux-Zofingiens de l’hiver dernier, que notre comité a décidé de participer à la manifestation en cause. Je vous ai mandé que nous le faisions avec d'autant plus de plaisir qu’Alphonse Bourquin était une des figures les plus sympathiques de notre histoire neuchâteloise et que, d’autre part, il avait groupé ses partisans autour de la bannière chevronnée. J'aurais, comme président de la délégation zofingienne, marqué en quelques mots vous les trouverez ci-joints les raisons que peuvent avoir les étudiants d'aujourd’hui d’honorer un révolutionnaire au sang vif, aux intentions généreuses. Cédant aux conseils impératifs d’un vague comité, vous interdisez aux jeunes gens d’aujourd’hui de célébrer la mémoire d'un homme jeune et enthousiaste. Nous admirons qu’un juste sens de l'équilibre vous fasse renoncer à notre jeunesse pour ne garder que l’hommage des honorables doyens de la Société d’histoire, dans le même temps que les hommes de votre génération reprochent à la nôtre de se désintéresser de la république et des affaires du pays. Les chevrons ne seront donc pas évoqués dans la séance de samedi. Il serait déplacé d’apprendre à ceux qui Ignoraient encore que le roi de Prusse les a interdits parce qu’Alphonse Bourquin en a fait un signe de ralliement révolutionnaire.

Je pourrais vous rappeler, Monsieur le Président, que la Société cantonale d'Histoire à soutenu par un vote unanime l’action de Zofingue en faveur de nos plus belles armoiries et noter ici les paroles si chaleureusement favorables aux chevrons que vous avez prononcées lors de votre élection à la présidence de la Société d’histoire. Je pourrais vous rappeler aussi que, nonobstant, vous avez refusé de faire partie d'un comité de patronage qui ne demandait à ses membres ni un sou ni une minute. De tels détails sont sans importance, et même la lettre qu’en date du 19 août M. Léon Montandon. secrétaire, nous a envoyée pour nous féliciter, au nom de la Société d’histoire, de notre intention de participer a la cérémonie du 12 septembre et nous remercier, en même temps, pour la campagne que nous menons en faveur des chevrons. Il faut avoir, vraiment, toute l'impertinente naïveté de mon âge et la qualité de membre de la Société d’histoire pour se demander quelles raisons vous font rester à la tête d’une des sociétés les plus représentatives de notre pays, l’une de celles que l’on aime voir dirigées par des hommes d’érudition ou de courage.

J'ai bien l’honneur, Monsieur, de vous saluer.

Georges-H. Pointet, Président de Zofingue.

Donnons enfin le texte, déjà rédigé depuis deux semaines, de l’allocution très brève que le Président de Zofingue aurait prononcée à Corcelles, après le dîner, comme il en avait été convenu.

« Mesdames, Messieurs,

Peut-être s’´étonnera-t-on d’entendre ici, en cette journée de solennel anniversaire, le représentant d'une association d’étudiants. Notre génération a le nom d’ignorer le devoir public, et toutes les commémorations sont censées bénéficier de son mépris. Elle s’éloigne, dit-on, de cette juste moyenne dont ses devancières ont saisi toute l’utilité pour se préparer à toutes les aventures. Compte tenu de ce qu'il y a d’éternel dans ce reproche toujours adressé aux générations montantes, il faut noter que si la jeunesse actuelle et la jeunesse universitaire entre autre se détache de plus en plus des partis traditionnels, si elle accentue cette course vers les extrêmes qui n’est ni un phénomène provisoire ni un phénomène artificiel mais qui a, au contraire, toutes les chances de s'accentuer, c’est parce qu’elle ne trouve pas à la direction actuelle de la démocratie suffisamment d’Alphonse Bourquin.

Elle n’ignore pas qu’il s’en trouve et ne cache jamais aux chefs courageux de la politique ou des affaires, de l'armée ou de l’enseignement, l’admiration enthousiaste qu'elle sent bouillonner en elle pour les caractères forts, fermes dans leurs opinions, déterminés dans leurs actes.

Peut-on lui reprocher, au moment d’entrer dans la vie active et trouvant devant elle le risque du chômage, de regretter que tant de scepticisme et d’apparente fatigue se soient installées dans les cœurs de ceux-là même qui doivent croire pour agir et parler net pour parler clair ?

La jeune génération n’entend nullement prétendre qu'elle est supérieure à ses devancières mais elle sent qu’elle a le droit, parce que placée dans des difficultés que ses devancières n’ont pas connue, de proclamer la vertu de l'énergie et la nécessité de la décision. Le succès, elle ne l'ignore pas, ne couronne pas tous les efforts. Mais elle sait aussi que toutes les batailles ne se gagnent pas en un coup.

Apparemment vaincu, Alphonse Bourquin a facilité la tâche des hommes de 48. Son acte eût-il été tout à fait stérile que la jeunesse d’aujourd’hui lui rendrait encore hommage parce qu’il a essayé, avec feu et avec foi.

On me permettra d’ajouter que pour Zofingue une raison s’ajoute de saluer la mémoire du patriote de 1831. La soif du mieux ne l’a pas empêché de manifester ce que le passé et l’esthétique de notre pays avaient de meilleur. Ce révolutionnaire a groupé ses partisans autour de la bannière chevronnée, que le roi de Prusse interdit dès lors comme emblème séditieux.

Devant cette société d'histoire qui nous a soutenu par un vote unanime, je suis heureux de pouvoir constater que tout juste un siècle après les événements héroïques où ils firent si glorieuse figure, les chevrons s’apprêtent à devenir l’emblème officiel de la République. Attachés à l'esprit même d’Alphonse Bourquin, ils prouveront au pays qu’il est toujours possible d’unir le goût du mouvement et le goût de la beauté.

Aussi est-ce dans une pensée d’àdmirative reconnaissance qu'au nom de mes amis Zofingiens j’élèverai mon verre en l’honneur d’Alphonse Bourquin homme d’énergie, d’Alphonse Bourquin intelligent révolutionnaire, d’Alphonse Bourquin chevronniste .»

Comme on .le voit, il n’y a, dans la déclaration de M. Pointet, absolument rien d’incendiaire ou d’inconvenant. Ce qui est fort inconvenant, par contre, c’est l’immixion d’un Comité dit de défense du drapeau républicain dans les affaires de la Société d’histoire. Cela est d’autant plus inconvenant que cette immixion vienlt d’un Comité qui fait profession de renier un passé que notre Société d’histoire est précisément là pour honorer, ce qu’elle a d’ailleurs fait jusqu’ici. Mais ce qui est plus inconvenant encore, c’est que le président de la Société d’histoire ait cru bon de devoir donner satisfaction à M. Richardet.

Nous posons la question : La Société d’histoire, qui s’est prononcée à l’unanimité en faveur des chevrons, le contraire eût été bien surprenant, va-t-elle à son tour renier notre passé neuchâtelois ? Cela serait le cas si elle renonçait, comme le veut le Comité de défense du drapeau républicain, à traiter la question des chevrons lors de ses réunions. Les raisons invoquées par M. Richardet sont ridicules. Et M. Bühler est tombé dans le piège que lui tendait le président des antichevronnards en acceptant de croire qu’une allusion aux chevrons provoquerait des incidents politiques. Comment une question purement historique et héraldique pourrait-elle créer des incidents politiques ? Parce que les antichevronnards font sciemment pour exciter les esprits une affaire politique du problème des chevrons. Puisqu’ils ferment la bouche aux Zofingiens, c’est que les amtichevronnards n’ont rien à leur répondre et ont peur d’être pris de court dans leur défense du drapeau rouge-blanc-vert. Ce n’est pas glorieux de leur part et leur frousse est d’un haut comique.

En conclusion, nous nous permettrons de demander si la présence de M. Bühler est encore indiquée à la présidence de la Société d’histoire après le pas de clerc qu’il vient de faire.

Nous nous permettrons de demander aussi, s’il ne serait pas indiqué de donner aux jeunes gens de notre Université, qui seront notre élite de demain, autre chose que des exemples de veulerie et d’abandon des plus belles causes.

G. N. »

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Stéphane Thurnherr
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18 décembre 2022
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