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Souvenirs de la Brasserie Beauregard

1 avril 1997
Claude Zurcher
Claude Zurcher

De la Brasserie Beauregard, que reste-t-il ? Des souvenirs d'enfance. L'image de ce tuyau qui déversait la drêche à peine fumante dans les chars, comme si l'usine, dont la haute cheminée rivalisait avec le clocher de Saint-Pierre, offrait ses excréments aux paysans de la région ; les moments passés, le front collé contre la vitre de la salle de brassage, à imaginer descendre par ces grandes cuves rutilantes jusqu'au centre de la terre ; des histoires de splendides chevaux…

Mon grand-père était palefrenier à la Brasserie Beauregard. Il s'occupait aussi de la jument du directeur, Monsieur le Dr Marcel Guhl, deuxième du nom, dont la famille était propriétaire de la brasserie depuis 1897. Une nuit, mon grand-père coucha à côté du box ; la jument allait mettre bas ; ça s'annonçait mal. Il reçut une boîte de cigares.

Comme beaucoup d'ouvriers de la brasserie, mes grands-parents habitaient près de l'usine, rue de la Carrière. Mon grand-père passa sa vie à soigner les chevaux et à porter des tonneaux de bière et des blocs de glace. Ma grand-mère nettoyait la vaisselle des banquets, quand la brasserie recevait des messieurs importants venus admirer ces installations modernes et hygiéniques. Une fois, en guignant par le passe-plat, elle vit Hailé Sélassié, le négus.

De la brasserie Beauregard, que reste-t-il ? « Un tiers de seconde a suffi pour déclencher l'effondrement de la cheminée de l'ancienne brasserie (…) Pour cela, il a fallu placer trente-six charges totalisant un kilo et demi d'explosif (…) C'est M. Sotornik, directeur de l'entreprise Tramisa et ingénieur civil, qui s'est chargé d'exécuter le travail. Pour certains, c'est un orfèvre dans l'art de manier l'explosif.. » (La Liberté, 26 juillet 1990). Aujourd'hui, le complexe de Beauregard-Centre (9 étages, 220 appartements, 8000 m2 de commerces et de dépôts, 290 place de parc) a effacé le souvenir physique de la brasserie. Alors que les Fribourgeois manifestèrent comme jamais pour soutenir Cardinal, qui se souvient de « l'affaire Beauregard », de la honteuse spéculation sur ces terrains, de la grande brasserie liquidée morceaux par morceaux après sa fusion dans Sibra, dépecée, livrée à l'abandon, aux squatters puis au trax ? Plus de vingt ans d'équarrissage.

Le 3 novembre 1970, les brasseries Beauregard, Cardinal et Orbe Fertig Frères SA forment un holding auquel s'associeront, plus tard, Brauerei Wädenswil Weber AG, Meltinger Mineral und Heilquellen AG et Salmenbraü AG. Beauregard apporte surtout des fonds, bien utiles, tandis que Cardinal a passablement investi dans ses installations. La brasserie emploie alors 160 personnes. Certains, surtout parmi les cadres, ne retrouveront pas un poste équivalent dans le holding. Les ouvrier, eux, s'en tireront pas trop mal.

Ce qui devait assurer l'avenir de Beauregard causera sa perte. Deux ans après la fusion, « l'opération marque nationale » est lancée. S'appuyant sur les résultats d'un sondage effectué dans tout le pays, Sibra sacrifie ses bières au profit d'une seule marque, Cardinal, dont l'emblème est redessiné. En six semaines, le tour est joué ; Beauregard est vidé de sa substance. Plus d'aigle aux ailes déployés sur les chopines, plus de bière « Saint-Nicolas » à étiquette verte, plus de « spéciale » à étiquette rouge. Les cuves de Beauregard sont encore utilisées pour brasser la « lager » de Cardinal mais elles ne seront plus modernisées. En 1984, la chaudière explose et l'usine ferme(…)

En 1883, on recense 423 brasseries en Suisse, dont 11 dans le canton de Fribourg (5 en ville). Dans les années 1890 disparaissent, en Basse-Ville, la Brasserie Reeb (au 83 de la rue de la Neuville où se trouve aussi l'Auberge des Boulangers), la Brasserie de l'Epée (à la Planche-Supérieure 63), la Brasserie Berger (à la rue de la Mottaz). En 1909, il reste 150 brasseries en Suisse, 58 en 1935.

Pour ses cinquante ans d'activité, en 1933, la Brasserie Beauregard publie une plaquette à la belle couverture or. Des clichés représentent les installations les plus modernes de la place et les portraits des huit membres du conseil d'administration (dont trois colonels et un futur conseiller fédéral, Jean Bourgknecht). Le conseil d'administration « continuera à l'avenir, comme il l'a fait dans le passé, notamment par la création d'une caisse de retraite et d'une caisse-maladie, à vouer sa sollicitude à ceux qui collaborent à l'œuvre commune » et tient à honorer le souvenir d'Edouard Guhl, récemment décédé (« la mémoire de ce grand travailleur, de cet excellent patriote, de ce cœur charitable et droit, restera en vénération dans le souvenir de tous ceux qui le connurent et l'apprécièrent ».)

C'est en 1897 qu'Edouard Guhl et son frère Robert achetèrent la brasserie à François-Xavier Menoud, conseiller d'Etat, et à Jacques Burgy, notaire à Fribourg. Ces derniers avaient repris à Louis-Gaspard Mauron la « Brasserie Bavaroise », fondée en 1879, et l'avaient rebaptisée. Le rachat par les frères Guhl marque le début de l'ère Beauregard. Très vite, d'acquisition en reprise, la brasserie agrandi sa zone de distribution. En 1897, elle avale les brasseries Collaud à Bulle, La Rosiaz à Lausanne, Espérance à Moudon et Aigle à Saint-Imier. En 1901, Beauregard fusionne avec la Grande Brasserie lausannoise. Le succès est tel que l'entreprise possède des dépôts à Lyon et à Paris. En 1938, Beauregard produit 75'000 hectolitres et emploie 140 personnes.

Au début du siècle, sa production est quatre fois supérieure à celle de Cardinal. Ironie de l'histoire, par deux fois, en 1896 et 1901, une tentative de fusion entre Beauregard et Cardinal échoue, « peut-être sur l'évaluation des actifs de Beauregard et sur le prix de la reprise à payer par Cardinal. On ne peut s'empêcher de penser qu'aucune des deux dynastie (les familles Guhl et Blancpain) représentées par des forces jeunes qui viennent d'être placées à la tête d'entreprises en plein essor n'a voulu renoncer à son indépendance » (Cardinal, « un défi permanent », livre publié pour les deux cents ans de l'entreprise). Deux autres négociations, en 1919 et 1924, feront également long feu.

De la Brasserie Beauregard, que reste-t-il ? Des souvenirs. Paul Page commença comme manœuvre, en 1930. Puisque l'on manquait de brasseurs, il fit un apprentissage de deux ans et travailla ensuite à l'usine de Lausanne. Puis ce fut le chômage - cinq ans - et, dès 1942, de nouveau Beauregard. 3 fr. 50 de l'heure, quinze jours de vacances. Des années pénibles, toujours au chaud devant les cuves, toujours au froid près de la machine à glace. Dans sa cuisine, il a gardé une enseigne en bois : l'aigle de Beauregard prenant son envol…

Ce texte a été publié dans la revue Pro Fribourg, avril 1997

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  • Michel Savioz
  • Monique Ekelof-Gapany

    Merci pour ce magnifique et instructif texte de "l'évolution" industrielle. Je le découvre maintenant seulement! Mon arrière grand-père s'appelait Reeb, il était brasseur de bière, venu du Wurtemberg et il s'installa à Bulle. Je lis dans votre article qu'il y avait eu aussi une brasserie Reeb à Fribourg. La brasserie de Bulle fut aussi rachetée par Cardinal, en 1895. Pouvez-vous m'indiquer où je pourrais retrouver éventuellement des documents (photo peut-être?) de cette brasserie, ou de celle de Fribourg qui devait appartenir à un autre membre de la famille? Encore merci pour cet intéressant article.

  • Sylvie Bazzanella

    @Monique : Le Musée Gruérien ainsi que la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg, partenaires NH, devraient pouvoir vous fournir les informations recherchées. Le service en ligne SwissInfoDesk de la Bibliothèque Nationale à Berne se révèle aussi précieux : http://www.nb.admin.ch/dienstleistungen/swissinfodesk/?lang=fr

Claude Zurcher
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