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De la cabine téléphonique aux boîtes à livres

6 mai 2022
Valérie Clerc

En 2019, la dernière cabine téléphonique de Suisse a définitivement raccroché. Depuis que le téléphone public a quitté les rues, certaines cabines connaissent une seconde vie : celle de boîte à livres. Admirées au 19e siècle pour leur technologie avant-gardiste, les cabines publiques d'hier sont aujourd'hui aux avant postes des pratiques d'upcycling.

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Désinstallation de dernière cabine téléphonique de Suisse à Baden en Argovie, le 28 novembre 2019.

En 1881, le téléphone constitue une attraction de l’Exposition internationale d'électricité qui se tient à Paris. Des appareils en démonstration attendent les visiteurs dans des guérites en chêne capitonnées. Ces cabines suscitent l’engouement, même si quelques esprits critiques voient dans ce dispositif le souvenir de confessionnaux. Rapidement installées dans d’autres capitales, les cabines téléphoniques transposent le confort du salon bourgeois dans l’espace public, garantissant aux conversations le calme des échanges mondains.

Le téléphone et les vertus du silence

La firme zurichoise Gygax & Limberger, spécialisée dans la fabrication de meubles de standing ne s’y trompe pas. Le Phonivor qu’elle commercialise en 1928 promet aux acheteurs un « isolement complet » et une parfaite insonorisation. La cabine téléphonique haut de gamme valorise la discrétion, tant il est inconvenant d’être écouté lors s’une conversation. Le besoin de respecter la sphère privée apparaît dans le sillage du développement du réseau téléphonique.

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Publicité pour "La cabine téléphonique sourde: Phonivor", 14 août 1928.

Dès lors surgit un paradoxe : le miracle du téléphone, dont l’invention vise la transmission des sons à distance, requiert le silence, ou du moins une certaine quiétude, pour que son prodige s’accomplisse.

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L'hôtel des postes à la Place Saint-François à Lausanne en 1912.

En 1901, la Gazette de Lausanne témoigne avec humour de l'importance du silence pour la bonne marche du téléphone. L’installation d’une première cabine téléphonique publique au rez-de-chaussée de l’Hôtel des postes de la Place Saint-François offre une situation cocasse :

[…] Un hasard malheureux, […] a installé tout à côté [du téléphone] la pompe pneumatique. [Celle-ci ] hisse les dépêches au premier étage. Cette opération se fait à grand fracas, rendant à peu près impossibles les conversations téléphoniques ! Souvent il faut une vingtaine de râles, tous pénibles et bruyants, pour accomplir la manœuvre. Ajoutez que les portes battent dans le voisinage, et vous comprendrez la situation du monsieur qui, à l'intérieur de la cabine, se suspend […] à ses deux cornets acoustiques, rouge et criant comme un sourd […] .

Ce brouhaha empêche la population de jouir de l'appareil. Seule la pose d’un moteur électrique silencieux rétablit en 1902 la confiance des usagers en mettant un terme aux nuisances.

Un lieu pour ménager sa relation à l’autre

En considérant les cabines publiques, comme un refuge dans la clameur des villes: un espace permettant de se recentrer sur l'échange et le dialogue, on saisit mieux pourquoi celles-ci se sont transformées en bibliothèque au grand air après leur mise à l'arrêt.

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Cabine téléphonique publique PTT à Lausanne, mai 1980.

Face à la concurrence de la téléphonie mobile, le nombre d'appels depuis les cabines publiques chute de 95% entre 2004 et 2016. En 2018, la fin du mandat de service universel assuré par Swisscom marque le coup d'arrêt de l'exploitation des cabines téléphone.

Implantées de manière régulière sur le territoire et depuis toujours synonyme de lien social, le réseau des anciennes cabines est redéveloppé en faveur d'initiatives promouvant l'économie circulaire, basée sur les échanges informels et locaux.

En 2015, l’association lausannoise la Voie des Arts aménage une première « Boîte à livres » lors de la Nuit de la lecture. Celle-ci fait des émules dans plusieurs communes. En réhabilitant les cabines promises à la démolition, l’initiative revalorise des équipements usagés en leur donnant une seconde existence. Travaillant sur une logique de don et de contre-don, les cabines ainsi transformées en plateforme de troc et en librairie gratuite sont une invitation non-contraignante à mettre en partage: livres, bandes-dessinées et vieux romans.

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Boîte à livres, Avenches, 2018.

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Boîte à livres en temps de covid, Clarens, 2020.

La valeur culturelle et sociale de cette reconversion fait des cabines téléphoniques un bon exemple d'upcycling. Les caissettes à journaux, laissées vides par la transition numérique, connaissent un destin similaire. Dans les quartiers de Suisse romande, elles sont devenues des boîtes à troc: jouets et objets de décoration s'y échangent.

Cabine d’appel vers l’au-delà…

Parmi les mille vies de la cabine téléphone, l’installation cinétique « Allô Claude » de Pascal Bettex (*1953) ouvre encore une autre perspective. En hommage à Claude Nobs (1936-2013), l’artiste a conçu un concert privé dans une ancienne cabine téléphonique. Guitare, disque vinyle, saxophone et tambourin s’animent joyeusement autour de la silhouette du fondateur du Montreux Jazz Festival. Surmontée d’une parabole, la cabine montreusienne, qui tient lieu de mausolée, sonde un ailleurs lointain, cherchant à établir au-delà du monde terrestre un lien avec Claude Nobs...

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"Allô Claude" de Pascal Bettex, Quai de la Rouvenaz à Montreux, 2017.

Sources

Pierre Ancery, « 1881 : les Français découvrent la magie du téléphone », (en ligne) https://www.retronews.fr/sciences/echo-de-presse/2018/02/09/1881-les-francais-decouvrent-la-magie-du-telephone (06.05.2021)

Cécile Ducourtieux, « En 1881, la première cabine était comparée à un confessionnal », in Le Monde, 23.05.2009.

Juri Jaquemet, « Cabines téléphoniques : l’adieu à un témoin emblématique de la téléphonie fixe», (en ligne) https://blog.nationalmuseum.ch/fr/2018/08/cabines-telephoniques-ladieu-a-un-temoin-emblematique-de-la-telephonie-fixe/ (06.05.2022)

Gazette de Lausanne (quotidien), édition des 22 janvier 1901, 9 novembre 1901 et 22 avril 1902.

www.lanuitdelalecture.ch (06.05.2022)

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  • Renata Roveretto

    Chère madame Valérie Clerc, excellent dossier avec ces liens racontant beaucoup d'histoire sur le passé de ces cabines très animées autrefois. Cela rafraichi bien la mémoire et des souvenirs remontent rapidement. Merci

    Amicalement Renata

  • Pierre-Marie Epiney

    Eh bien, ça c'est du document de qualité qui donne à notrehistoire ses lettres de noblesse ! Merci Valérie.

  • Claire Bärtschi-Flohr

    Merci pour cet intéressant document. Les anciennes cabines téléphoniques sont sûrement plus étanches que les boîtes à livres qui protègent mal leurs occupants. Les livres sont souvent abîmés par les intempéries. Bonne journée.

Valérie Clerc
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6 mai 2022
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