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70 ans d'histoires d'eaux en Gruyère

11 décembre 2018
David Glaser
notreHistoire

L'eau et la Gruyère, un vaste sujet. Avec celui-ci, ces septante dernières années, on ne fut jamais à court de controverses. En ce mardi matin hivernal cependant, j'ai au téléphone Carmen Buchillier pour replonger dans le sujet et l'échange est très joyeux. Carmen est une femme dynamique, originaire de la Tour-de-Trême (la ville "engloutie" par la voisine bulloise en 2004 dans un torrent d'émotions... je plaisante les deux populations ont conjugué leur destin dans un élan pragmatique) et passionnée par sa région. Engagée en politique (elle a notamment participé à la Constituante du canton de Fribourg au début des années 2000), elle s'est immergée dans un travail express, avec un groupe de collégiens bullois. L'objectif fut de faire un exercice de mémoire sur le lac et le barrage de Rossens à l'occasion des septante ans de l'aménagement du lac. Et les 70 ans, eh bien ça tombait en 2018, donc il fallait vite préparer cette expo et lui donner vie pour cadrer avec la calendrier. C'est chose faite.

Construction du barrage de Rossens, lac de la Gruyère (Collection Musée gruérien)

Aujourd'hui, retirée du Service archéologique de l'Etat de Fribourg qu'elle dirigeait de 2010 à 2018, Carmen sait que ce cher Lac de la Gruyère passionne toujours la population, sans doute à cause d'une succession d'histoires plus ou moins heureuses touchant aux familles de la région.

L'archéologue a donc voulu marqué le coup auprès des dépositaires de cette histoire gruérienne singulière sur une idée de Serge Rossier, professeur d'histoire au Collège du Sud à Bulle. On connaît nos lacs artificiels suisses et ce qui les ont précédés, des histoires d'eaux pas toujours tranquilles car le lac unit, le lac divise... mais le lac ensevelit aussi les colères des expropriés - qu'on a appelé pour le cas des riverains déplacés au profit du lac des "naufragés" - et il fascine aujourd'hui par son calme, un calme relatif.

Du saumon dans la Sarine

Depuis septante ans, il fait encore l'objet de débats dans les familles de la région. "La population commence tout juste à s'approprier le lac sans regarder vers le passé. L'idée de Morlon Beach est née de ce nouvel état d'esprit il y a une dizaine d'années" analyse l'historienne. Cette riche légende du Lac de la Gruyère et ce symbole des « septante ans » a justement motivé les élèves de Serge Rossier pour creuser autour du thème proposé par le professeur. En un mois et demi, et en s'appuyant notamment sur la documentation produite par le Groupe E (qui a financé la publication du livre "Paysage sous tension" et qui exploite le barrage), tout est prêt. Mais l'histoire en elle même ne remonte pas à 1948. Elle est plus vieille que ça. Il faut en effet regarder 17'000 ans avant Jésus-Christ pour constater qu'un lac plus grand encore existait déjà sur la même zone géographique et des cours d'eau alentour, des restes de poissons avaient été retrouvés par les archéologues. "Dans une fouille mésolithique, des os de saumon avaient été retrouvés dans la Sarine, à Arconciel, en aval de la zone dans laquelle le barrage de Rossens a été construit." Et vous savez quoi, un groupe de personnes passionnées souhaitent le réintroduire à Grandvillard," donc pas très loin du lac au sein d'un projet calqué sur ce qui se fait déjà dans les Grisons.

Vue depuis la Tour du Gibloux, en 2013 (collection Chantal Codouret Piguet)

Les collégiens bullois de Serge Rossier sont donc allés à la rencontre de neuf personnes qui ont vécu la mise en place du projet, les expropriations, les premières années à vivre à proximité de ce nouveau voisin aquatique parfois terrifiant (on y reviendra un peu plus loin)… Bref, le travail de mémoire a pris la forme d'interviews filmées dans lesquelles les émotions des témoins historiques se sont mêlées avec celles des adolescents qui ont recueilli leurs paroles.

Le film "Histoire d'un lac", réalisé par Karine Sudan, raconte l'histoire du Lac de la Gruyère et de ses habitants, cliquez ici pour le regarder via artfilm.ch.

Les questions posées dans ces entretiens sont au nombre de cinq. « Comment avez-vous été informés de la création de ce lac ? Quelle a été votre réaction ? », « Qu'est-ce que le lac a changé pour vous ? », « Avez-vous peur du lac ? », « Aujourd'hui, comment regardez-vous ce lac ? » ou encore « Avez-vous des regrets », des questions qui touchent au cœur des participants, celle de la « peur » notamment car en effet dans la famille d'une des personnes qui témoignent, elle était très présente.

Photo prise depuis une montgolfière vers Hauteville (collection Anne-Marie Matin-Zürcher)

Une peur qui fait partie intégrante de la « légende » de ce lac, les parents gruériens craignaient en effet que leurs enfants ne soient trop tentés de piquer une tête dans ce magnifique plan d'eau géant, tout neuf et a priori accueillant. Le témoin raconte que les parents de ce témoin aujourd'hui nonagénaire avaient complètement transformé la salle de bains familiale - plutôt rudimentaire - afin d'en faire un lieu agréable et spacieux. Le but in fine étant d'éloigner le danger pour les enfants, « à cette époque-là, on ne savait pas nager en Gruyère » précise Carmen. L'expropriation est aussi un thème qui a été développé dans les entretiens avec le panel de neuf témoins (composé par Carmen Buchillier), vu qu'elle a concerné de nombreuses familles qui possédaient une ferme et des terrains sur l'emplacement du lac.

« Il y a des familles comme la mienne qui ont refusé de partir de la Gruyère quand les autorités politiques sont venues avec des propositions de relocalisation dans de nouvelles fermes en dehors de la région. Ces gens expropriés, on les appelle les "naufragés" ». Il faut croire que les Gruériens sont avant tout gruériens et pas fribourgeois, et que rester chez soi, dans sa région de naissance, avec les siens, est très important. Carmen Buchillier continue : «ma famille a accepté une somme d'argent. Ce qui lui a permis de racheter une ferme de la région en mauvais état qui avait appartenu à Pierre-Nicolas Chenaux, sorte de « Gilet jaune » des années pré-révolutionnaires, un homme qui fut auteur d'un soulèvement contre la patriciat fribourgeois en 1781 et dont la « statue est d'ailleurs érigée sur la place du marché de Bulle ». L'histoire du Lac de la Gruyère est une fresque pleine de craquements, c'est ce qui fait aussi sa beauté. Une beauté brute traduite dans cette exposition « Histoires d'eaux, le lac de la Gruyère » à découvrir au Collège-de-Sud de Bulle jusqu'au 10 février 2019. L'expo voyagera ensuite vers Fribourg pour se tenir au Collège Sainte-Croix.

Par David Glaser

Vue depuis une montgolfière de l'île d'Ogoz sur le Lac de la Gruyère (collection Syvie Bazzanella)

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