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Blabla Bar

1994
Orbe
Daniel Rupp

1994

Le siècle tire à sa fin. On épluche les dernières années avant d’entrer dans un nouveau millénaire. Il se termine mieux qu’il n’a commencé. Toutefois, cela fait un peu froid dans le dos de constater que nous laissons derrière nous une pollution durable. Nous sommes une petite équipe chargée de surveiller l’état du sol et des ressources d’eau potable. Nous avons des outils techniques d’analyses chimiques, et des outils législatifs comme, par exemple, l’ordonnance fédérale sur les atteintes portées aux sols, référence en la matière. À l’instar de beaucoup d’entreprises, nous avons notre petit coin d’échanges et de discussions animées. C’est une petite cafétéria accueillante en haut des escaliers. Trois tables en inox, neuf chaises de la même couleur, une machine à café automatique, un petit frigo, une demi-portion de bar flanqué d’un fucus ado en pleine croissance, le tout est encastré dans l’angle jaune citron de l’étage. Elena et Abdelatif bavardent dans une langue que je cherche à identifier, sans y parvenir. Je m’assieds à leur table. Sans que ma présence ne semble les importuner, ils continuent leur conversation en Javanais exotique. À la fin du paragraphe, Abdelatif s’excuse et continue en français. Tout à mon étonnement, je me permets de leur demander dans quelle langue une émigrée slovaque et un repris de justice algérien choisissent de s’exprimer. Il faut savoir qu’Elena a quitté la Slovaquie, après la chute du mur de Berlin, et qu’Abdelatif est entré aux pénitenciers d’Orbe, à peu près au même moment, pour trafic de drogues. Après quatre ans, il bénéficie d’une remise de peine pour bonne conduite. Il est en réinsertion et travaille chez nous comme manœuvre. En fait de javanais exotique, il s’agit du russe! Je me permets une indiscrétion mesurée : comment se fait-il que mes deux collègues s’expriment dans cette langue qui n’appartient ni à l’un, ni à l’autre, et pas plus à leur terre d’accueil ? J’aurais dû y penser. Elena, alors qu’elle était en liberté en Slovaquie, fut forcée d’apprendre le russe sous le régime communiste, et Abdelatif, alors qu’il était en prison, fut autorisé d’apprendre le russe sous le régime capitaliste. Le résultat est intéressant. Arabe, russe, français, il s’agit, non seulement de trois langues, mais aussi de trois alphabets. Cela fait de lui un lettré ! Je me laisse impressionner par cette aisance à apprendre les langues, moi qui ne parle qu’un anglais rocailleux et qu’un allemand désastreux. Quant au latin à part « Habemus Papam », il ne me reste pas grand chose !

Pour remplir les conditions de remise de peine, Abdelatif doit s’intégrer dans une vie d’employé du matin six heures, jusqu’au soir, dix-huit heures, pendant une année. Il doit également passer le week-end hors de l’enceinte du pénitencier. Il quitte la prison le samedi matin à six heures, et réintègre sa cellule le dimanche soir à dix-huit heures. Il a trouvé une chambre à louer à Orbe, près de son lieu de travail. La chambre est chauffée au bois et l’automne s’annonce frisquet. Les buches de la Migros sont hors de prix. Notre faux russe, mais vrai maghrébin, cherche un endroit où il pourrait se procurer du bois à un prix raisonnable. J’achète mon bois de cheminée à la commune. Je propose de lui offrir une pleine cargaison de mon break. Quelques jours plus tard, pour me remercier de ce geste anodin, il m’invite à manger chez lui à midi. Ce n’était rien qu’un peu de bois, mais il lui avait chauffé le corps. En conséquence, il me considère un peu comme l’« Auvergnat » de la chanson. Il me conduit dans la maison accrochée à la colline. Dans l’entrée de la cuisine, sa logeuse m’accueille, grand sourire épanoui au milieu d’un visage labouré de rides profondes, auréolé d’une toison blanche. Elle est contemporaine à sa maison, fatiguée, mais debout. Abdelatif m’invite à m’asseoir à côté de Rose. Le contraste est saisissant. Rose mesure bien quarante centimètres de moins qu’Abdelatif en hauteur et presque autant de moins en largeur. Perchée sur sa chaise, elle touche à peine le sol, de la pointe des pieds. Petite perruche au regard pétillant, elle pose sa main sur mon bras, me désigne du menton Abdelatif tourné vers ses casseroles. « Il est une très bonne compagnie ! » en hochant de la tête avec conviction, comme si elle avait tiré un carton au loto de la société de gym. Il finit par se retourner, une poêle à la main. Il sert trois filets de truite au beurre, des pommes de terre nouvelles et des épinards en branche. Le repas est délicieux, la chaleur bienfaisante et l’ambiance fort gaie. Il nous sert à nouveau, mais Rose décline. Penché au-dessus de Rose, l’immense Abdelatif insiste doucement. « Rose, vous devez manger. Les épinards vous donnent des forces ! Pour me faire plaisir, une petite cuillère ». Rose finit par accepter, heureuse de réussir à faire plaisir si facilement à son locataire. La scène est surréaliste. Je ne suis pas prêt de l’oublier. L’année suivante, notre condamné termine sa réinsertion. Cependant, le mot « réinsertion » est un abus de langage, puisqu’elle est assortie d’une expulsion de Suisse. Je suis triste pour Rose.

Eugène prend le relais. Il nous arrive de Roumanie. Taille moyenne, charpente solide, les cheveux, la barbe et le teint gris. Il a fui le régime de Ceausescu dans les années quatre-vingt. Avec lui, j’ai réalisé que nous vivons dans une économie dit du « plug in ». Nous y sommes tellement habitués que nous ne nous en rendons plus compte. Le meuble Ikea est l’exemple le plus emblématique. Les pièces s’emboîtent parfaitement les unes aux autres. Il suffit de noter un numéro de série et toutes les pièces auxiliaires sont à disposition et s’emboîtent sans effort. Eugène vient d’une planète différente que je découvre à la cafétéria. Autour d’un café, nous discutons des protocoles qu’il doit appliquer. Il comprend très vite toutes les opérations mécaniques. Les appareils sont dédiés à des opérations précises. Il n’y a rien à improviser, ce qui rend le travail facile. Il faut juste le convaincre que si une pièce est défectueuse, il faut en commander une neuve et la nouvelle pièce s’emboîte sans scier, percer, visser ou limer. Tous les accessoires sont « plug in ». Par exemple, nous devons parfois réaliser des analyses de contaminations aux métaux lourds et aux pesticides sur des ballasts de CFF. Selon la procédure validée, il faut réduire en poudre des cailloux, avant de les analyser. La broyeuse est un outil spécifique qui doit répondre à un cahier des charges ad hoc. Si les mâchoires de la broyeuse sont usées, il faut les remplacer par des neuves affectées à cet usage, et non pas essayer d’économiser en utilisant des plaquettes de frein prélevées sur des tambours de camions ou de tracteurs qu’on pourrait trouver dans une démolition. Il a bien compris, mais, bien sûr, il ne renonce pas aux économies domestiques, ce qui est tout à son honneur. Toutes les fournitures des grandes surfaces sont extrêmement chères. Il n’existe pas de magasin de seconde ou de troisième main, ce qui l’oblige à se servir à la décharge communale. Il sort de sa poche une ampoule et me demande de lui expliquer pourquoi elle ne fonctionne pas. Il l’a branchée, mais elle ne donne pas de lumière ! En examinant l’objet, je me prends à espérer pour lui qu’elle est hors d’usage, parce qu’il s’agit probablement d’une source de rayons X utilisée dans les cabinets dentaires. Une semaine plus tard, je le retrouve à la cafétéria, le teint hâlé comme s’il avait passé le week-end en montagne. Il sort de sa poche sa dernière trouvaille. Il m’explique qu’elle émet une très belle lumière bleue. Cette fois-ci, je lui propose de lui fournir une ampoule adaptée pour sa lampe, et de renoncer à cette ampoule de lampe à bronzer. Quand il retourne le lendemain à la décharge, il tombe sur une équipe de reporters de la RTS qui enquête sur les gens qui s’intéressent à donner une deuxième vie aux objets. Il signale alors qu’il vient cette fois-ci, non pas chercher, mais rapporter, un produit qui n’a pas les qualités attendues. Son talent de bricoleur est incontestable. Il m’invite à visiter son garage. Au mur sont accrochés une demi-douzaine de vélomoteurs en état de décomposition plus ou moins avancé. En face, deux sont en état de marche. Ils sont issus de croisements de marques et d’espèces différentes. Il ne vit pas dans le monde du « plug in », c’est sûr. Le bricolage est une source d’économie non négligeable. Dans une vie antérieure, c’était probablement une ressource utile à sa survie.

Je ne suis pas au bout de mes surprises. En passant à côté de la cafétéria, je remarque, de l’autre côté du bar, un filet d’eau au-dessus de l’évier. Je tourne autour du meuble, et je découvre deux poissons, aux branchies palpitantes, à l’étroit dans le lavabo. Sous l’ère Ceausescu, Eugène devait faire partie d’une population de chasseurs-cueilleurs. Ce matin, il s’est levé très tôt, vers cinq heures. Il est allé pêcher son dîner dans un marais de la plaine de l’Orbe. En chemise à carreaux, jeans, baskets, armé d’un bambou, fil nylon et crochet, il a attiré l’attention du garde-pêche (les pêcheurs au bénéfice d’un permis ont une toute autre allure). Le malheureux écope d’une amende malvenue. Fataliste, il renonce désormais aux économies sauvages, mais, aujourd’hui, puisque le mal est fait, je vais le voir cuisiner. Une improvisation sur le thème du poisson pané. Il écaille, tranche la tête, fend la chair sur le ventre, vide les viscères. Il trouve dans l’armoire un reste de céréales « Kellogs » qu’il réduit en farine dans un mortier. Il verse un fin filet d’huile végétale sur les deux poissons, puis les enduit de céréales en poudre. Il ajoute un pincée de sel, pose les deux poissons dans une poêle préalablement chauffée, et les cuit jusqu’à ce que la « panure » devienne brun foncé. En fin de cuisson, il rajoute des épices locales (Maggi, Knorr et Cenovis). Je goûte. C’est convenable, mais je préfère la version « nature ».

Nous sommes quelques-uns, autour d’un café, à nous poser des questions sur « l’obsolescence programmée », cette forme de gaspillage forcé. Conditionnés, nous sommes entrés peu à peu dans « la culture du jetable ». Culture à laquelle nous nous sommes mollement habitués, travaillés par la publicité qui ne lâche jamais une proie docile. Eugène est tombé parmi nous comme un Martien qui découvrirait une forme de vie exubérante. Nous sommes tous interpelés par son image, ainsi que par l’image qu’il nous renvoie de nous-mêmes. Wendy raconte une expérience, une anecdote qu’elle trouve symptomatique. Elle était à Yverdon avec son copain le jour du ramassage des objets encombrants. Elle venait de faire une remarque sur la quantité d’objets, apparemment en bon état, qui attendaient d’être enlevés. Son regard fut attiré par hasard par un lit et son sommier qu’elle jugea dignes d’intérêt. Elle proposa à son copain d’abandonner l’idée de remplacer leur lit chez Ikea et de se servir sur un trottoir d’Yverdon. Ce qui fut fait. Elle assure qu’actuellement elle profite d’une très bonne literie qui était promise à l’incinération. Elle ne comprend toujours pas cette « fièvre acheteuse », et sa copine la « fièvre bazardeuse ». Chacun enrichit d’un témoignage personnel la triste réalité de la dilapidation, comme seconde nature de l’Homo Helveticus. Les exemples s’épuisent peu à peu quand Olivier fait remarquer que tout ce qui finit à la décharge n’est pas perdu grâce à Eugène. Il ne faut pas oublier qu’en Suisse il y a beaucoup de nécessiteux qui sont obligés de voler pour survivre. Il a lui-même été victime d’un vol peu banal. Il était en train de déménager. Il avait disposé quelques objets de son studio sur le trottoir. Quand il revint les chercher avec une camionnette, le lit avait disparu. Cela se passait à … Yverdon ! Une seconde de silence … stupeur … puis éclats de rire. Quand je prétends qu’Eugène nous apprend quelque chose sur nous-mêmes ! En tout cas, Olivier, lui, a appris que Wendy dort dans son lit depuis des mois !!

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Daniel Rupp
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16 décembre 2020
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