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Un citron noir si troublant

septembre, 1978
Daniel Rupp

Un citron si troublant

J’ai connu des situations assez surprenantes, comme ces dimanches pendant lesquels certains faisaient du patin à roulettes sur une autoroute, alors que des jeunes avaient installé une tente, et d’autres jouaient aux cartes sur une table de camping. Ça, c’était en 1973. Bien sûr, aujourd’hui, en matière de surprises, tout le monde est vacciné, quand la moitié de la planète au balcon applaudit l’autre moitié au boulot ! Mais quand même, j’ai gardé le souvenir d’une histoire assez incroyable.

Cela se passait en 1978. Nous étions une cinquantaine de doctorants en chimie-physique confinés hébergés dans un hôtel à Ravoire, au-dessus de Martigny. Nous suivions un séminaire de formation continue sur des sujets proches de notre spécialité. Un des intervenants était un professeur de l’EPFZ, Richard Ernst. C’est lui qui est à l’origine de cette histoire fort étonnante.

Dans les années septante, on vivait encore à l’ère numérique austère. Les ordinateurs étaient des monstres parqués dans des centres de calcul. Il fallait leur parler dans un langage simple. Ils avaient un alphabet primitif constitué de deux lettres, le 1 et le 0. Quand on voulait communiquer, il fallait perforer des cartes sur des machines à écrire spéciales qui traduisaient les instructions en trous et absence de trous. Chaque carte perforée constituait une ligne de code. On entassait les routines dans des sortes de boîtes à chaussures. On apportait nos cartons au centre de calcul. Des opérateurs balançaient les cartes dans un lecteur, et, quelques heures plus tard, ils disposaient les listings produits par l’imprimante de ce tas de ferraille sur des étagères. On allait récupérer le fruit de notre travail au centre de calcul. Un jour, un professeur d’informatique voulut passer la frontière avec un coffre plein de ce genre de cartons à chaussures remplis de cartes perforées. Le douanier voulut calculer la Taxe à la Valeur Ajoutée. Le professeur lui fit remarquer qu’estimer la valeur ajoutée au matériel qu’il transportait dans son coffre reviendrait à peser des trous.

Avec le recul, l’histoire que j’essaie de rapporter me semble encore plus incroyable, compte tenu du contexte. Le professeur Richard Ernst, ce jour-là de 1978, disposa sur le rétroprojecteur une image d’une tranche de citron. Cela aurait pu être une photographie en noir et blanc d’une rondelle de l’agrume finement découpée, posée sur une table lumineuse de photographe. Il n’en était rien. Pour obtenir cette image, Richard Ernst n’avait pas découpé le citron, mais l’avait introduit entier dans un champ magnétique. Il avait excité les atomes qui constituaient le fruit avec des impulsions de radiofréquence et récolté les réponses de ces atomes. Ensuite, par calcul, il avait reproduit les intensités des signaux en blanc sur fond noir. Il avait détourné une technique, bien connue en analyse structurale moléculaire, pour en faire un appareil de photo non invasif. Attendez, ce n’est pas tout ! Pour nous expliquer son tour de passe-passe, il commença à aligner les équations sur le rétroprojecteur. Comme son discours n’était pas porté par un timbre de voix de politicien en tournée électorale, on lui attacha un « micro cravate » sans fil. Cela ne faisait que quelques minutes que Richard Ernst discutait de son citron de « haut-vol », quand une patrouille de gendarmes pénétra brutalement dans la salle de conférence. Elle embarqua notre brave intervenant. Nous savions qu’il ne pouvait pas être coupable de violence, lui qui n’était même pas capable de découper un citron. En fait, une ou deux minutes plus tard, il revint et s’expliqua. Il avait l’ordre de la maréchaussée d’éteindre son « micro cravate ». À côté de l’hôtel était plantée une antenne relais de l’aéroport de Cointrin. Les signaux du « micro cravate » était retransmis dans le cockpit d’un pilote qui cherchait à atterrir à Genève. Le citron de « haut-vol » troublait la liaison du commandant, qui entendait parler de coupe citron sans rapport avec l'autorisation d'atterrir qu'il demandait désespérément .

Quelques années plus tard, le roi de Suède invita Richard Ernst à un pique-nique où il lui demanda de parler encore une fois de son citron. À l’occasion, il lui fit cadeau d’une médaille en or. C’était en 1991.

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  • Renata Roveretto

    Avec votre histoire il y a vraiment de quoi rigoler, tellement bien raconté avec son Happy End ! Merci........ j'ai vraiment bien rit, aux suivants maintenant !!!

  • Robert Di Salvo

    Merci pour ce témoignage exprimé sur un ton humoristique ! J'ai aussi eu un contact avec l'informatique austère (unique heureusement !), ce devait être en 1978. Dans le cadre des études d'architecture à l'EPFL, un exercice a constitué à faire calculer par le "monstre" de l'époque l'ombre projetée par un élément de construction sur une façade (par exemple un balcon). Ce qui est facile à faire graphiquement demandait un investissement en temps considérable, pour exprimer tous les éléments par des coordonnées tridimensionnelles et perforer les cartes en conséquence. Le programme dont disposait l'EPFL à l'époque permettait de calculer les ombres à différentes dates de l'année et en fonction de la latitude à laquelle on voulait situer notre construction. Les ombres étaient représentées par des rangées de "X" sur les feuilles de papier perforé...

Daniel Rupp
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29 mars 2020
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