Nous analysons de façon anonyme les informations de nos visiteurs et membres, afin de leur fournir le meilleur service et satisfaire leurs attentes. Ce site utilise également des cookies, notamment pour analyser le trafic. Vous pouvez spécifier dans votre navigateur les conditions de stockages et d'accès aux cookies. Voir plus.
00:00:00
00:05:55

Ernest Ansermet sur sa vie - L'Espagne, rencontre avec Manuel de Falla (5/6)

15 mai 1965
Chambésy
Ernest Ansermet
René Gagnaux

Pour une courte introduction à cette causerie tenue par Ernest Ansermet le 15 mai 1965, voir le descriptif du premier fichier audio de cette série.

La transcription du texte cité ci-dessous a été un peu arrangée, et j'ai inséré quelques sous-titres caractérisant les divers points-forts de la causerie.

Épisode précédent: Les «Ballets russes», découvrir l'Amérique avec Diaghilev

Manuel de Falla

"[...] Nous sommes alors allés à Madrid, nous avons donné une série de spectacles au Théâtre Real qui est aujourd'hui brûlé, et nous y avons rencontré Manuel de Falla. Manuel de Falla, je le connaissais depuis avant la guerre, je l'avais rencontré à Paris. Manuel de Falla était un être exquis, d'une pureté absolue, d'une candeur... mais un malchanceux comme je n'en ai jamais vu: il se trouvait toujours dans des positions impossibles. Lorsqu'il est venu à Londres, le jour de la première du Tricorne, il a reçu un télégramme de Madrid lui disant que sa mère venait de mourir. Lorsqu'il arriva, il avait perdu les clefs de sa malle, il avait le frac dans sa malle et il n'avait point de frac pour la première, enfin il ne lui arrivait que des choses comme celles-là, à ce pauvre de Falla. Les hasards lui étaient le contraire de ce qu'ils étaient pour moi: les miens étaient guidés par une bonne Providence. [...]"

Chauve à Paris? Impossible!

"[...] Cela me rappelle une histoire assez comique: de Falla avait reçu une bourse du Gouvernement espagnol à la suite d'un concours, ce qui lui permettait de passer quelques années à Paris. Il a été à Paris environ de 1910 à 1914. Il était chauve et ses collègues de Madrid, pour lui faire une blague, lui avaient dit: Tu ne peux pas aller à Paris chauve! Ce n'est pas possible, tu dois mettre une perruque! Il s'était laissé convaincre et il avait, contre son gré, porté une perruque. Je l'ai vu à Paris, je ne me doutais pas que c'était une perruque, mais enfin, je l'avais vu avec ses cheveux. Alors lorsqu'en 1914, il regagna l'Espagne, dans le train, dans un mouvement de colère, en traversant un tunnel il ouvre la fenêtre et lance sa perruque hors du train, de telle sorte que quand il est sorti du tunnel, la dame qui était en face de lui le regardait avec de grands yeux, toute surprise de cette métamorphose. [...]"

Ernest Ansermet en 1919, photo Julien, Genève

(La Patrie Suisse, 1919, No. 662, pp.32-33)

«Alors, évidemment avec votre barbe...»

"[...] Nous avons passé à Madrid un temps assez heureux et je suis retourné, pour une saison, à Saint-Sébastien, en août. À Madrid, c'était extrêmement intéressant, parce qu'il y avait là une société internationale assez importante qui avait fui la France, enfin qui avait fui les pays en guerre, entre autres Mata Hari et Bolo Pacha. Je ne sais pas si vous connaissez ces personnages de réputation... Il y avait aussi la grande danseuse et chanteuse Pastora Imperio, qui avait été nommée la reine des Tziganes. Il m'est arrivé une anecdote très amusante avec cette Pastora Imperio.

Le roi Alphonse XIII était un homme assez léger, qui aimait beaucoup s'amuser et qui n'aurait rien sacrifié aux courses de chevaux. Pas aux courses de taureaux, mais aux courses de chevaux qui avaient lieu le dimanche. Or un jour, le ministère donne sa démission: on attendait avec impatience qu'un nouveau ministère se forme, et au lieu de cela, on apprend que le roi se promène aux courses de chevaux, à quelque distance de Madrid. Le public était furieux. Le dimanche soir, nous donnions une soirée de bienfaisance au Théâtre royal, à laquelle participaient les Ballets russes, et aussi cette Pastora Imperio que je devais accompagner à l'orchestre dans quelques chansons espagnoles.

D'habitude, lorsque le spectacle commençait, Alphonse XIII était toujours dans sa loge, avec la reine et les infants. Nous avions une fois été reçus par lui. C'était même assez drôle car quand il m'avait vu, il m'avait dit: Alors, évidemment avec votre barbe - j'avais à ce moment-là une grande barbe noire - avec votre barbe, vous êtes tout à fait Moscovite ! Je lui dit: Non, Monsieur... Majesté, je suis Suisse! Il se mit à taper sur ses jambes, en trouvant très drôle que ce soit moi, un Suisse, qui dirige les Ballets russes. [...]"

Diaghilev, à quoi servez-vous?

"[...] Et alors il demande à Diaghilev: Mais alors, qu'est-ce que vous faites dans la troupe? Vous ne dirigez pas, vous ne dansez pas, vous ne jouez pas du piano, qu'est-ce que vous faites? (*) Diaghilev avait de la peine à lui expliquer, et le roi lui offrit une cigarette. Diaghilev n'avait jamais fumé une cigarette de sa vie, de telle sorte que quand il prenait sa cigarette, il soufflait au lieu d'aspirer et éteignait l'allumette que le roi lui tendait. C'était assez embarrassant.

Bref, ce soir-là, le roi n'était pas dans sa loge il s'était attardé à la course de chevaux; lorsque, après le premier ballet et au milieu du numéro de Pastora Imperio, tout à coup, la loge s'ouvre et le roi entre. Immédiatement j'attaque l'hymne royal, mais cet hymne royal est couvert par les hurlements et les sifflets qui venaient des galeries, insultant le roi qui n'avait pas encore formé son ministère. Alors, à ce moment-là - cela était très beau - les deux infants se sont mis devant le roi pour le protéger: je les ai vus, les deux, se mettre comme ça, et le roi était derrière eux. Bref, les sifflets se sont tus, j'ai pu continuer. Puis Pastora Imperio a chanté une chanson qui se terminait par ces paroles: Y vivan los reyes que nos gobiernan! (Et vivent les rois qui nous gouvernent!) Et en chantant, elle s'est lancée vers la loge en faisant une grande révérence. Tout ce peuple qui venait de siffler a acclamé le roi et la famille royale, instantanément. Après cette saison-là, nous avons quitté l'Espagne pour l'Amérique du Sud... [...]"

(*) Dans une interview réalisée par la télévision suisse romande, Ansermet, rapportant la même anecdote, affirme que Diaghilev aurait répondu au roi: «Majesté, je suis comme vous: je ne travaille pas, je ne fais rien, mais je suis indispensable». Ceci est également cité dans le livre que Richard Buckle a écrit sur Diaghilev, voir par exemple cette page du site au-fil-des-lignes.forumgratuit.org.

La suite: Esquisse de l'histoire du ballet et de la formation de la troupe de Diaghilev.

Vous devez être connecté/-e pour ajouter un commentaire
Pas de commentaire pour l'instant!