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Tonton en Amérique

1976
Daniel Rupp

Automne 1976, aéroport de Dallas, un homme à la silhouette filiforme, visage aux joues creusées, nez proéminent, casquette plate et cigare éteint au coin de la bouche, grimpe sur la passerelle des passagers. L’équipage le reçoit avec déférence et formules de politesse habituelles, lorsque le chef de cabine remarque sous la veste de son complet une grosseur qui ne laisse planer aucun doute. L’homme est armé. Le commandant alerté prend les mesures qui s’imposent. Quel motif pousse un homme apparemment sans histoire à s’armer d’un « 22 Long Rifle » ? S’il ne s’agit pas d’un détournement d’avion pour des motifs politiques, ni d’un hold-up en préparation, il ne peut s’agir que d’une histoire de femme.

Notre homme est né en 1906 à Amné, en France, d’une fille-mère de 15 ans, abusée par un inconnu. Sa destinée est le fruit du hasard et de la nécessité. La moitié de son patrimoine génétique est l’œuvre du hasard, alors que l’autre relève de la nécessité morale d’accoucher au mitan d’une France profondément catholique. Il faut affronter le déshonneur. Il ne craint la stigmatisation, ni de ses camarades, ni des enseignants. Gavroche des champs, il affectionne particulièrement les animaux de la ferme qui n’ont pas la moindre trace de jugement moral au fond de leurs yeux. Les animaux se lient d’amitié avec lui, sans discrimination aucune. Les bâtards ne sont méprisés que par l’espèce humaine. Quatorze ans plus tard, sa mère lui donnera une demi-sœur, ma mère.

Des profondeurs de mon souvenir, tonton Louis était un personnage emblématique de bande dessinée. Il apparaissait comme un chat maigre lorsque, au hasard d’un chantier, il travaillait près de la maison. Casquette vissée sur un visage anguleux, long nez, un cigare éteint au coin de la bouche, il me saluait en souriant, les mains dans les poches. Ce cigare m’intriguait. Il l’allumait de temps à autre, tirait une ou deux bouffées, mais le laissait rapidement s’éteindre. Parfois, il le rallumait en sortant de sa poche une boîte d’allumettes, dont il en extrayait une, la frottait, protégeait la flamme de la paume de ses mains, et, une fois le cigare allumé, du coin de la bouche opposé au cigare, il soufflait sur l’allumette qu’il replaçait dans la boîte. Je n’ai jamais vu ce qu’il faisait de la boîte, une fois toutes les allumettes consumées. Le dimanche, il venait avec sa femme, aussi maigre que lui, les cheveux noirs courts et lisses, à la mode des années vingt, les lèvres rouge baiser, les ongles assortis. Sa manière de me parler m’amusait. Elle me faisait signe de m’approcher, s’assurait que personne ne nous écoutait, s’adressait à moi à voix basse en ouvrant de grands yeux, et me confiait une information de la plus haute importance en toute discrétion : le printemps était là, une primevère avait montré le bout de son nez dans son jardin, une autre fois c’était les pruneaux rebondis qui allaient tomber de l’arbre. C’était le moment de s’empiffrer de gâteaux. Ma déception de n’avoir rien appris d’extraordinaire la faisait rire. Son rire était techniquement un éternuement. Un éternuement accompagné d’une double croche à l’octave supérieure, émis depuis les sinus. Elle trouvait que l’ordinaire était bien plus intéressant que l’extraordinaire. Oncle et tante habitaient dans une ferme le long de la route d’Oron. Ils vivaient entourés d’animaux. Il y avait Jeannot le lapin bien sûr, Rex le chien, Gédéon le bouc, quelques chèvres, un jar et deux oies. Tout ce monde cohabitait dans une joyeuse cacophonie. Quand ils partaient en vacances en moto, affublés d’un casque en cuir et de lunettes de pilote de biplan, tonton Louis était devant, derrière, tante Ginette et derrière tante Ginette, la tente de camping. À gauche et à droite de la roue arrière étaient accrochées des sacoches pleines à craquer et, à côté, dans le side-car, Rex s’asseyait raide comme une statue. L’équipage aurait pu se retrouver dans une scène de Mon Oncle de Jacques Tati.

Par une sombre journée de janvier 1974, Ginette mourut d’un cancer. Il fallait vivre sans elle. Le malheureux Louis entreprit de construire seul une petite maison en bordure de la forêt du Jorat. Rompu aux techniques de chantier, comme un scarabée aux pattes maigrichonnes, il manipulait des charges plus grosses que lui. Acharné, il réussit à bâtir un petit pavillon pourvu de toutes les commodités. Le soir venu, le silence l’incommodait. L’absence des rires et chuchotements de Ginette lui trouait le cœur. Il pensa remplir son espace de bruits distrayants. Il se rendit dans le plus grand magasin d’électroménagers. Perdu au milieu d’une surface grouillante de clients fébriles, les mains dans les poches, casquette plate, cigare éteint, ignoré, il s’apprêtait à quitter les lieux quand un vendeur se décida à lui demander s’il comptait acheter quelque chose. Sa réponse fut simple : « votre plus gros téléviseur, le plus cher». Louis repartit avec le plus gros, le téléviseur le plus cher et le meuble qui allait avec. Cependant, rapidement, les bavardages, les dialogues, le bruit, la musique, les fanfares, les flonflons, les bastringues ne réussirent plus à combler le vide. Même John Wayne n’assurait plus. Alors qu’il vivait en basse pression extérieure et intérieure, il prit quelques billets de cent francs dans le tiroir de la cuisine et, casquette plate sur la tête, cigare éteint en coin, il se rendit au Casino de Divonne. Il changea ses billets contre des jetons . Il les posa tous sur un seul numéro du jeu de la roulette. Ce qui ne devait pas arriver arriva. Le numéro sortit en plein, soit trente-cinq fois la mise. Il retourna à la caisse, changea ses jetons et rentra à la maison. Ce fut sa seule et unique courte visite à un casino. Le lendemain, il se rendit dans la plus grande agence de voyages. Il acheta le voyage le plus long, le plus grand, le plus cher, au pays de John Wayne. Le dernier jour de son expédition, il se rendit dans un magasin de souvenirs qui proposait un choix pléthorique d’armes. Il acheta le révolver de John Wayne et le ceinturon qui allait avec. À bord de l’avion, il fit la connaissance du commandant de bord qui lui demanda de lui confier son souvenir du Texas. À Genève, il lui rendit l’arme. Du bout du canon de son Remington, Louis souleva la visière de sa casquette, salua, et sortit, aussi cool que John Wayne.

De retour dans sa demeure, le veuvage était toujours bien réel. Son colt ne l’aida pas à tuer l’ennui obsédant d’une séparation malfaisante. Il se remit à ses propres fondamentaux. Il retourna la terre de son jardin, planta force oignons, racines, choux, cucurbitacées, tubercules, fruits rouges, laitues. Il se rendit à nouveau dans le plus grand magasin d’électroménagers, les mains dans les poches, casquette plate, cigare éteint. Il acheta le plus gros, le plus cher des congélateurs bahut et le frigidaire qui allait avec. Il se mit en ménage avec la solitude, une compagne collante mais peu exigeante, discrète, qui ne manifestait aucune jalousie quand il sortait les photos de Ginette de la boîte à chaussures et ne remarquait rien quand il rentrait tard des bois. Au cœur de la forêt du Jorat, il s’asseyait au pied du sapin « président ». Il écoutait la forêt respirer, casquette plate sur le nez, le cigare éteint à bâbord, le babil à tribord. Il discutait avec un chevreuil, un renard ou une chouette.

Vingt ans plus tard, le 11 mai 1997, son demi-beau-frère vint le trouver. Couché sur son lit, la casquette et le cigare éteint posés sur la table de nuit, il ne se leva pas. Le regard fané derrière ses paupières mi-closes, il murmura une phrase aussi simple qu’il en avait l’habitude, « je m’éteins comme une bougie ». Il tint parole. D’une dernière expiration, il souffla la bougie. Il partit sans faire d’histoires.

Ma sœur, sa demi nièce et moi-même, son demi neveu, nous vînmes vider sa maison. En remuant une armoire dans le séjour, nous fîmes tomber une poignée de feuilles empoussiérées. La saleté résistait au souffle et restait accrochée sous une couche graisseuse. En grattant, nous constatâmes qu’il s’agissait de billets de 100 francs abandonnés probablement à la suite de l’opération « Casino de Divonne ». Ma sœur proposa de les passer à la machine à laver. Ils perdirent gravement leur fraîcheur. Elle alla raconter l’histoire de Louis au banquier le plus proche, qui les lui échangea. Elle m’en rapporta la moitié. Elle avait blanchi de l’argent sale dans une banque suisse.

Il y avait Laurel et Hardy, Myr et Myroska, Roméo et Juliette, Tristan et Iseult, pour nous, il y avait aussi Louis et Ginette.

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Daniel Rupp
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27 octobre 2020
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