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Quand ma grand-mère se rendait au culte…

29 août 2014
Vaud
Bernard Reymond
Bernard Reymond

Quand ma grand-mère se rendait au culte…

(Usages protestants vaudois 1850-1950)

Sommaire

Introduction

Sur le chemin du culte

Les différents moments du culte

La sainte cène

Les baptêmes

L'école du dimanche

Le catéchisme

La confirmation

Les funérailles

Les pasteurs et leur famille

Ma grand-mère…

Introduction

Quand ma grand-mère maternelle Lina Viret-Peyrollaz, décédée en 1952, se rendait au culte, elle ne serait pas sortie de chez elle sans mettre son chapeau et en été, même par temps chaud, sans avoir revêtu ce qu'elle appelait son « manteau d'été ». C'était une autre époque, avec d'autres usages, d'autres codes vestimentaires et d'autres manières de se comporter au culte qui, lui-même, ne se déroulait pas tout à fait comme aujourd'hui. En 1914, la modernité avait pourtant déjà largement fait son chemin : l'Europe et la Suisse en particulier n'étaient plus ce qu'elles avaient été en 1870, et en 1945 tout était devenu sensiblement différent de ce qui prévalait en 1918 !

Les plus âgés d'entre nous ont de l'époque de ma grand-mère un souvenir qu'estompent souvent les changements intervenus ces dernières décennies, et ils ignorent pour la plupart la manière dont se passaient par exemple les baptêmes, les confirmations, les mariages ou les obsèques au temps de leurs grands-parents ou de leurs arrière-grands-parents. Quant aux plus jeunes, même s'ils ont peut-être déjà sur le point d'atteindre l'âge de la retraite, ils ont toutes les raisons de n'en pas savoir grand chose ou quasiment rien. Et si l'on interroge à ce sujet les pasteurs actuellement en exercice, on a toutes les chances de les prendre de court : ils ont d'autres chats à fouetter et ce savoir d'un passé relativement récent ne fait pas nécessairement partie de leur savoir implicite.

Ce que j'en sais tient bien sûr à mes propres souvenirs et pour une très large part à ce que m'en racontait ma grand-mère à chapeau et à manteau d'été. Elle me décrivait, pour me distraire et pour m'instruire, de nombreux faits qu'elle avait vécus dans sa jeunesse, non sans s'étonner des changements intervenus entre temps et qui parfois la choquaient. C'est tout cela que je vais essayer de raconter. Renonçant à une recherche documentaire de grande envergure, mais en tirant parti d'un certain savoir accumulé au fil des années, je vais me fier avant tout à ma mémoire, avec tout ce qu'elle peut avoir de subjectif, pour esquisser sur le mode de la narration un tableau des usages religieux protestants dans le canton de Vaud, ville et campagne, grosso modo entre 1850 et 1950.

Sur le chemin du culte

Comme ma grand-mère habitait en ville, le culte auquel elle se rendait avait imperturbablement lieu à dix heures. Les esprits facétieux disaient même que c'était là le premier dogme de l'Église nationale vaudoise (à les entendre, le deuxième dogme était que cette Église « n'a pas de dogme », et le troisième que « tous les hommes sont infaillibles sauf le pape » !!!). À la campagne, les pasteurs - les « ministres » - devaient souvent desservir plusieurs temples ou chapelles, et l'horaire des cultes en tenait compte. Dans les villages dépourvus d'édifice religieux, le culte pouvait avoir lieu dans une salle d'école, par exemple juste après le repas de midi, vers 13 h.30. En hiver, le chauffage y était souvent assuré par un poêle à bois ; les paysans habitués au grand air qui aimaient prendre place tout près de lui s'endormaient volontiers du sommeil du juste pendant le sermon qu'ils ponctuaient de leurs ronflements, et ne se réveillaient qu'à l'« amen » final comme à un signal obscurément perçu du fond de leur somnolence.

Quand ma grand-mère se rendait au culte, elle mettait donc un chapeau et revêtait un manteau, été comme hiver. Mon grand-père maternel n'était pas aussi assidu qu'elle au culte, mais quand il s'y rendait, c'était évidemment en habit du dimanche et le chapeau sur la tête. Les photos de l'époque le montrent bien : on ne sortait pas nu-tête et une femme respectable se gardait bien de sortir « en cheveux », fût-ce pour de brèves emplettes dans le quartier.

Pour le culte, ma grand-mère emportait toujours son propre recueil de Psaumes et cantiques. Elle l'appelait son « psautier ». Jusqu'à la fin du 18ème siècle en effet, les recueils de ce type ne comprenaient que les psaumes bibliques mis en vers et en musique au temps de la Réforme, et l'on n'entonnait pas d'autres chants au cours du culte. Par commodité de langage, le mot « psautier » était resté en usage, même quand des cantiques d'origine luthérienne, puis des cantiques issus du grand mouvement de Réveil religieux ont été intégrés dans ce recueil au cours du 19ème siècle. Les Églises protestantes des cantons de Berne, de Genève et de Neuchâtel s'étaient entendue pour éditer en 1876 un Psautier romand, mais l'Église du canton de Vaud conserva longtemps son propre recueil et ne se rallia à la formule romande qu'en 1928 (l'Église libre préféra un autre recueil encore, Psaumes et cantiques, hymnes de la chrétienté protestante (1926), dit aussi Psautier Laufer du nom de celui de ses fidèles qui l'avait concocté). Dans sa jeunesse, ma grand-mère, mais aussi mes parents, avaient donc chanté lors du culte les psaumes et cantiques d'un recueil spécifiquement vaudois. Ce particularisme cantonal nous étonne, mais à l'époque il semblait aller de soi : indépendants depuis 1798, les Vaudois entendaient rester maîtres chez eux, y compris dans le domaine religieux.

Dans le grand temple Saint-François, à Lausanne, ma grand-mère prenait toujours place au même endroit, face à la chaire. Elle s'y rendait d'ordinaire assez tôt pour éviter qu'on ne la lui prenne. Mais il n'y avait pas de travées réservées aux femmes et d'autres aux hommes comme c'était encore le cas dans plusieurs temples de campagne au début des années 1950 : les femmes d'un côté, les hommes de l'autre, ou bien les femmes au parterre et les hommes sur la galerie. Cette habitude existe toujours dans quelques Églises protestantes d'Europe centrale, y compris dans des villes comme je l'ai vu voilà une vingtaine d'années au grand temple de Nyrbator, en Hongrie. Cette séparation des sexes - pardon : des genres - était la règle chez les protestants comme chez les catholiques du monde entier au moins jusqu'à la fin du 18ème siècle, sauf dans les temples des Pays-Bas ou du monde anglo-saxon dotés de bancs à caisson familiaux (pews). J'ignore à quel moment cette séparation des sexes a cessé de prévaloir dans le temple Saint-François que nous fréquentions dans mon enfance et ma jeunesse, peut-être aux alentours de la première guerre mondiale ou après les travaux qui, en 1925, entraînèrent la suppression de la galerie qui faisait le tour de l'édifice (elle avait été ajoutée à la fin du 17ème siècle pour faire face à l'afflux des protestants français qui avaient fui les persécutions consécutives à la révocation de l'édit de Nantes).

Ma grand-mère aurait-elle encore connu, dans son enfance et sa jeunesse à Échallens, en pleine campagne vaudoise, le régime de sièges réservés à des notabilités et bien visibles de tous ? C'est possible même si je ne me rappelle pas qu'elle y ait jamais fait allusion. À noter que le temple de Ropraz est le seul dans le canton de Vaud à conserver encore aujourd'hui le dispositif d'Ancien Régime, avec le banc à caisson de la famille seigneuriale en face de la chaire ; mais ce banc reste vide depuis belle lurette. En revanche, un tableau du peintre Eugène Burnand, peint en 1876 et conservé à la Maison de Loïs, à Grandvaux, représente un culte célébré probablement dans le temple de Curtilles : un homme, peut-être un notable de l'endroit, est assis face à l'assemblée sur un siège adossé à la chaire. À côté de lui, on discerne dans la pénombre un autre homme qui pourrait être le chantre. Cette fonction faisait partie du cahier des charges du régent (instituteur) de la localité. J'ai encore vu et entendu un chantre en action dans ce même temple de Curtilles en 1953. La fonction était assumée par un ancien instituteur chargé d'années. Conformément aux anciens usages, il se levait pour entonner les cantiques et entraîner ainsi le chant de l'assemblée ; mais comme il était atteint de surdité, il chantait faux, à tue-tête et sans tenir compte du jeu de l'harmonium. C'est l'occasion de rappeler que, jusqu'à l'apparition d'abord très parcimonieuse des orgues à la fin du 18ème siècle et des harmoniums vers 1845, l'assemblée chantait a capella sous la direction précisément d'un chantre ; il arrivait souvent que ce dernier chante en solo la première strophe du cantique annoncé pour en mettre la mélodie et les paroles dans l'oreille des fidèles.

Quand ma grand-mère, mon grand-père et les adultes en général prenaient place pour le culte, ils commençaient par rester debout pour quelques instants de méditation silencieuse. Les femmes, mains jointes, fermaient les yeux ; les hommes se recueillaient en cachant leur visage dans le fond de leur chapeau. Les quelques fois où il allait au culte, mon père, chapelier, ne manquait évidemment pas de se conformer à cet usage. Enfant, je me demandais ce qu'il pouvait bien y regarder. Les esprits moqueurs prétendaient que certains hommes faisaient un trou au fond de leur coiffe pour repérer qui se trouvait au culte tout en ayant l'air de se recueillir plus longuement que d'autres. Plus prosaïque, le grand-père d'un ami lui avait expliqué qu'il lisait quatre fois ce qui était écrit dans la coiffe de son chapeau, puis s'asseyait. Cette forme de recueillement a disparu un peu partout sans tambour ni trompette au début des années 1960, à peu près en même temps que les hommes ont cessé de porter systématiquement un couvre-chef en plein air.

Les différents moments du culte

Comme aujourd'hui, une fois terminée la sonnerie de cloches, l'orgue attaquait une pièce d'introduction. Les orgues de Saint-François se distinguaient par leur ampleur et j'avais parfois l'impression que l'organiste jouait plus longtemps que nécessaire, comme pour se faire remarquer. Mais tous les temples n'avaient pas le privilège de bénéficier d'un tel accompagnement musical. L'instrument le plus répandu était l'harmonium, inventé en 1842 par le Français Alexandre-François Debain. On l'a souvent qualifié par dérision de « pompe à psaumes », mais bien joué l'harmonium dénote d'incontestables qualités musicales ; son achat et son entretien avaient de surcroît l'avantage d'être beaucoup plus accessibles à des paroisses aux revenus limités que l'achat d'un orgue. C'est seulement au moment des « trente glorieuses » que, la prospérité économique aidant, la plupart des paroisses ont cherché à remplacer leur harmonium par des orgues, comme si le son de cet instrument était nécessaire à une juste célébration du culte. Mais quand l'orgue n'est pas impeccablement joué, on se demande à juste titre si le chant a capella d'autrefois n'était pas plus opportun.

Avant l'entrée en scène des orgues et des harmoniums, le chant des psaumes et des cantiques pouvait être soutenu par un ensemble de cuivres, en général un quatuor. La dernière paroisse vaudoise à connaître une telle manière de faire a été celle de Vaulion ; les cuivres y ont été remplacés par un harmonium en 1924, à l'initiative du pasteur Bernard Martin, d'origine genevoise, trop mélomane pour s'accommoder de la maladresse des souffleurs de service. Il arrive que de bons ensembles de cuivres soient exceptionnellement de la partie ; on découvre alors que rien ne vaut leur concours pour entraîner le chant de l'assemblée.

À Saint-François, dès le début du jeu d'orgue, le pasteur quittait la sacristie haut-perchée au-dessus du passage vouté, construit en 1903 le long de la façade sud. Les conseillers de paroisse de service suivaient en file indienne. Le pasteur était toujours revêtu de la robe noire à double rabat blanc en usage dans les Églises réformées d'Europe occidentale (dans celles de l'ancienne Autriche-Hongrie et dans le canton des Grisons, ils portaient et portent encore une cape jetée sur leurs épaules). La robe (ou aube) blanche que certains pasteurs, hommes ou femmes, lui préfèrent parfois aujourd'hui et qu'un ami facétieux qualifiait encore récemment de « chemise de nuit » est dans les Églises réformées une innovation datant des années 1960-70. Jusqu'en 1966, date de la fusion des Églises vaudoises, le port de la robe pastorale pour présider le culte était un signe distinctif des pasteurs de l'Église « nationale ». Les pasteurs de l'Église libre présidaient le culte en redingote ou veston noir et pantalon rayé, la tenue de cérémonie alors en usage dans le monde politique. Lors de la formation de l'Église libre en 1847, le gouvernement cantonal avait en effet interdit aux pasteurs « libristes » le port de la robe « officielle ». À noter que, pour mieux décléricaliser la fonction pastorale, cette robe n'est plus en usage dans plusieurs cantons alémaniques depuis de très nombreuses décennies ; depuis les évènements de 1968, elle ne l'est souvent pas non plus dans bien des paroisses de l'Église protestante de France.

Tout le culte était présidé du haut de la chaire, ne serait-ce que pour des raisons d'acoustique : il n'y avait pas de haut-parleurs et, du temps de ma jeunesse, les personnes dures d'oreille pouvaient juste bénéficier d'une sorte de système téléphonique leur permettant de suivre le culte avec des écouteurs fixés au banc qui leur était réservé (celui auquel prenait place ma grand-mère). Le premier à monter en chaire n'était pas le pasteur, mais un conseiller de paroisse, toujours un homme : dans le canton de Vaud, si les femmes étaient électrices depuis 1908, mais en matière religieuse seulement, elles n'ont été éligibles dans ce domaine qu'à partir de 1964 ; de toute façon, ma grand-mère eût jugé inconvenant qu'une femme montât en chaire pour y prendre la parole. Le conseiller de service était chargé de lire de ce qu'on qualifiait souvent de « liturgie » : des passages bibliques reproduits à cet effet dans la Liturgie, c'est-à-dire dans le livre contenant les prières et autres textes pouvant ou devant être lus au cours du culte. C'était une sorte de patchwork de versets bibliques pour les différents dimanches d'un mois, toujours le même à répéter de mois en mois. Seules les fêtes faisaient l'objet d'un choix de textes différents.

Cette partie initiale du culte confiée à un conseiller de paroisse était une survivance du temps où le chantre (ou le régent) lisait des passages bibliques en attendant l'arrivée du pasteur qui, à la campagne, pouvait avoir été retardé dans son cheminement d'un lieu de culte à l'autre. Je la trouvais non seulement répétitive, mais fort ennuyeuse, et je ne devais pas être le seul à le penser. Aujourd'hui, on confie à un conseiller ou une conseillère de paroisse la lecture des passages bibliques sur lesquels portera la prédication. Mais rares sont celles et ceux qui les lisent bien, de manière à ce qu'on les écoute vraiment et non pour qu'il soit simplement dit que la Bible a été lue, comme s'il s'agissait de satisfaire aux exigences formelles d'un rituel ritualiste. J'aurais préféré que cette lecture-là, importante, restât l'affaire du pasteur.

Après le chant d'un cantique, généralement un psaume, c'était au tour du pasteur de monter en chaire. Pour bien des gens, c'est alors seulement que commençait véritablement le culte. À la fin du 19ème siècle, bien des pasteurs ont eu tendance à beaucoup en écourter la première partie, c'est-à-dire celle qui normalement précède les lectures bibliques et la prédication, mais pour autant que je m'en souvienne les pasteurs de Saint-François respectaient la séquence loi-confession des péchés-paroles de grâce qui doit avoir été réintroduite systématiquement au début du 20ème siècle avec le chant du Kyrie (« Seigneur, aie pitié de nous ») qui n'appartenait pas aux anciens usages réformés.

Quand, chez mes grands-parents Viret, on parlait du culte, c'était presque toujours de la prédication qu'il s'agissait. Comme souvent les Vaudois de jadis, ils avaient une curieuse et symptomatique manière d'inverser les termes dans lesquels ils y faisaient allusion : ils disaient « aller au sermon » et « écouter le culte » du prédicateur. La prédication occupait dans le culte un espace nettement plus important qu'aujourd'hui. Elle ne durait plus près d'une heure comme c'était encore souvent le cas au tout début du 20ème siècle, mais nettement plus longtemps que les vingt minutes, voire le quart d'heure actuels. Les pasteurs étaient réputés consacrer au moins une journée entière à la préparation de leur sermon. L'article 285 de l'ancien règlement ecclésiastique (abrogé en 1966) leur interdisait de le lire en chaire, sauf autorisation spéciale du conseil de paroisse. Ils étaient donc censés l'avoir mémorisé en tout ou en partie. Les pasteurs de Saint-François consultaient peut-être discrètement leurs notes, mais ils donnaient l'impression de parler véritablement à leur auditoire. Les commentaires que ma grand-mère au retour du culte me donnent à penser qu'elle y était attentive. Quand elle avait le sentiment, voire la certitude, que le pasteur, mal préparé, s'était livré à une improvisation dont le résultat était un discours tournant en rond ou sonnant creux, elle ne manquait pas de critiquer ce défaut de préparation.

Les pasteurs se contentaient-ils de relire les prières prévues par le livre de liturgie ou en composaient-ils de nouvelles en fonction du thème de leur prêche ? J'étais trop jeune pour m'en préoccuper ou pour y prendre garde. J'ose espérer qu'ils optaient de préférence pour la seconde possibilité. Mes souvenirs sont en revanche très clairs sur deux points : le déroulement du culte ne comprenait pas de confession de foi, en tout cas pas le « credo » ou symbole dit « des apôtres » (il est d'origine probablement romaine, sa forme finale date du 5ème siècle et son usage se limite à la chrétienté occidentale) ; le pasteur était seul à prononcer l'oraison dominicale (« Notre Père »), prière à laquelle l'assemblée s'associait silencieusement. À l'époque et à Saint-François, l'orgue joue en sourdine pendant cette prière vénérable entre toutes : pour en rehausser la solennité ou pour donner l'impression d'un meilleur envol vers Dieu le Père ? Je n'ai jamais su quelle motivation avait été à l'origine de cette curieuse initiative.

La collecte (comment n'aurait-elle pas eu lieu ?!) se faisait dans les rangs pendant le chant d'un dernier cantique, suivi de la bénédiction prononcée par le pasteur, toujours du haut de la chaire. Comme aujourd'hui, c'est à des conseillers de paroisse qu'incombait le soin de faire circuler des aumônières dans les rangs des fidèles, mais dans certains villages, c'était parfois la tâche du garde de police qui, suivant les endroits, n'assistait pas à l'ensemble du culte mais s'arrangeait pour y être présent au moment voulu et ressortait une fois la collecte faite.

Je ne me rappelle pas qu'à Saint-François le pasteur de service se soit jamais tenu à la sortie pour serrer la main des fidèles. Dans les temples de plus petites dimensions, en revanche, il « serrait la main des âmes », disaient les plaisantins. Ma mère m'a dit plusieurs fois préférer la manière de faire à Saint-François, d'autres regrettaient au contraire cette absence de contact personnel : affaire de goût !

La sainte cène

Les jours de fête religieuse, ma grand-mère aimait s'associer au premier des deux cultes de la journée, célébré à sept heures du matin : il y avait moins de monde, disait-elle, et cela lui donnait le temps de préparer le repas de midi. Ces jours-là, elle tenait à communier, mais ce n'était de loin pas le cas de tous les fidèles.

Conformément à l'usage le plus constant depuis la Réforme du 16ème siècle, la sainte cène n'était célébrée que quatre fois par an, deux jours fériés de suite pour permettre à chacun d'y participer. À la campagne en effet, quelqu'un était censé pouvoir rester à la ferme pour en assurer la surveillance, sans pour autant devoir être privé de communion. Il y avait donc communion à Vendredi-Saint et à Pâques, à l'Ascension et à Pentecôte, les deux premiers dimanches de septembre (fête des récoltes), le dernier dimanche de l'Avent et à Noël. Le fait de célébrer la sainte cène conférait une solennité particulière à ces différentes fêtes. Très autrefois, mais ma grand-mère ne l'avait pas connu, un culte avait encore lieu le lendemain des grandes fêtes chrétiennes, pour en prolonger la sanctification ; c'est encore le cas dans certaines paroisses de Suisse orientale. En Suisse romande, les lundis fériés de Pâques, de Pentecôte, voire du Jeûne fédéral, ont subsisté, mais les cultes de ces jours-là ont disparu.

Les dimanches de fête, le culte comprenait deux parties : la première suivait l'ordre d'un dimanche ordinaire et se terminait par une invitation à la cène, suivie d'une première bénédiction à l'intention des fidèles qui ne désiraient pas y participer. Un jeu d'orgue accompagnait cette première sortie. En ville comme à la campagne, une partie seulement des personnes présentes restait pour participer à la cène.

À Saint-François, le pasteur qui présidait le culte se rendait pendant cette première sortie, accompagné d'un collègue et de conseillers de paroisse, aux deux tables dressées en permanence dans ce qui avait été avant la Réforme le chœur de l'église franciscaine. Cette disposition des lieux avait quelque chose d'illogique : la conception réformée du culte eût voulu que la table de communion ait été installée à demeure devant la chaire, au point vers lequel convergeaient les regards et l'attention des fidèles. Je n'ai jamais très bien compris ni su pourquoi, comme d'ailleurs à la cathédrale, on s'évertuait à célébrer la cène dans le dos de la moitié de l'assistance assise dans la partie orientale de l'édifice. Actuellement, dans ces deux édifices tout le culte est présidé à partir du chœur, dans la proximité de la table de communion (il n'y en a plus qu'une) ; mais cette nouvelle organisation des lieux est en rupture avec la tradition réformée la plus constante en la matière, et le prédicateur n'a plus la visibilité que lui conférait le fait de monter en chaire - une visibilité importante pour le contact avec son auditoire.

Pourquoi deux tables, à cette époque, dans le temple Saint-François ? Il est possible que, comme parfois dans d'autres temples de la francophonie, cet usage ait correspondu jadis au souci de maintenir la séparation des sexes : une table pour les femmes, l'autre pour les hommes. Cette distinction n'était plus de règle à Saint-François du temps de ma jeunesse ; en revanche les deux tables permettaient d'accélérer d'autant la célébration de la cène : un pasteur officiait à chacune d'elles, accompagné de deux conseillers de paroisse. Comme aujourd'hui, le pasteur distribuait le pain, les conseillers tendaient la coupe de vin aux fidèles.

Les fidèles communiaient toujours en défilé, plus exactement en file indienne, jamais par tablées. Selon une habitude qui remontait peut-être au 19ème siècle et qui est tombée en désuétude dans le dernier quart du siècle dernier, le pasteur, en donnant le pain, disait un verset biblique individualisé à chaque communiant. Il devait avoir en tête tout un chapelet de versets qu'il reprenait d'un culte à l'autre, voire plusieurs fois de suite le même dimanche. Ma grand-mère Viret le savait-elle ? Elle attribuait en tout cas une très grande importance au verset que lui avait dit le pasteur. Elle en faisait volontiers état lors du repas de famille qui suivait le culte auquel elle avait assisté. Il lui arrivait même de commenter le verset en question en fonction de ce qu'elle était en train de vivre. C'était de sa part prendre très au sérieux l'affirmation biblique selon laquelle la parole de Dieu est une nourriture - un « pain de l'âme » pour reprendre une expression tombée en désuétude.

En 1918, lors de l'épidémie de grippe espagnole, le gouvernement cantonal suspendit la célébration de la cène pour éviter la contagion du fait de l'emploi d'une seule et même coupe par tous les participants. La plupart des autres cantons prirent la même mesure prophylactique. Cela posa un grave problème de conscience au pasteur Jules Amiguet qui, à l'église Saint-Jean, toujours à Lausanne, avait fait adopter le principe d'une communion tous les dimanches de l'année. Comment tourner l'interdiction ? Il s'inspira d'une manière de faire orientale et introduisit le système de l'intinction : les fidèles ne buvaient plus à la coupe, mais trempaient leur bouchée de pain dans le vin avant de la porter à leur bouche. Ce système est maintenant en usage dans les hôpitaux où l'on craint comme la peste les épidémies nosocomiales.

Mais à l'époque, cette manière de faire sortait trop des habitudes, elle passait mal et l'on était en pleine période hygiéniste. Dans l'entre-deux-guerres on préféra en bien des endroits remplacer la coupe unique par des coupes individuelles : de petits gobelets d'étain ou de vermeil présentés sur un plateau, chaque fidèles prenant le sien pour en avaler le contenu avant de l'y reposer. Cette manière de faire est encore en usage dans certaines régions de Suisse alémanique, elle est presque systématique en Amérique du Nord et elle aurait refait surface lors de l'épidémie de grippe aviaire, en 2004, si les paroisses n'avaient eu la malencontreuse idée de se défaire de leur équipement en gobelets individuels au lendemain de 1945, dans l'idée qu'une juste participation à la cène implique l'usage d'une seule et même coupe ; mais en fait, on utilise en général plusieurs coupes et on offre même à ceux qui le désirent de communier à une coupe de jus de raisin sans alcool.

A-t-on eu raison de supprimer la première sortie qui était de règle dans ma jeunesse, et de quasiment imposer la participation à la cène à toutes les personnes présentes ? A-t-on eu raison d'augmenter la fréquence de sa célébration jusqu'à plusieurs dimanches par mois ? A-t-on raison de remplacer si souvent la diversité des versets dits à chaque fidèle par un « Le corps du Christ » dont le libellé est plus que sujet à caution et fait bondir certains fidèles qui réfléchissent à ce qu'on leur dit ? Quand je pense à ma grand-mère et aux habitudes qui prévalaient de son temps, je ne puis éviter de me poser ces questions. Il me semble en revanche qu'elle approuverait sans réserve les pasteurs qui, au moment d'inviter à la cène, insistent sur le fait qu'elle est ouverte à tous, sans distinction d'appartenance confessionnelle, voire sans se soucier de savoir si les gens sont baptisés ou ne le sont pas : il y va du sens même de la grâce de Dieu offerte à tous.

Les baptêmes

Comme j'étais fils unique, je n'ai pas eu l'occasion d'assister à un baptême avant d'avoir vingt ou vingt-et-un ans pour la simple et bonne raison qu'on n'en célébrait pas au cours du culte public. En revanche, je me rappelle très bien avoir vu à maintes reprises des familles se rendre après le culte dans l'espace situé près de la sortie nord-ouest du temple Saint-François pour des baptêmes célébrés sinon en catimini, du moins dans le seul contexte du cercle familial.

Quand l'habitude s'état-elle prise de ne plus célébrer les baptêmes au cours du culte public ? Ce doit être au cours du 19ème siècle, au fur et à mesure que la foi devenait une affaire plus individuelle que communautaire. J'ai même entendu citer, mais sur le ton de la réprobation, le cas d'un pasteur qui, dans le premier tiers du siècle dernier, dissuadait presque les familles de se rendre au temple pour le baptême proprement dit en leur proposant de le célébrer plutôt à domicile.. Comme la majorité de ceux qui sont nés comme moi avant la deuxième guerre mondiale, j'ai été baptisé au temple, un dimanche, en dehors du culte public. Il doit en avoir été de même pour mes parents, voire pour mes grands-parents.

De la famille Viret-Peyrollaz, j'ai hérité un objet devenu une rareté : une aiguière de baptême - non pas celle d'une paroisse, mais bel et bien celle de la famille. Dans le cas où le baptème était célébré au temple, l'examen détaillé d'un tableau du 16ème siècle représentant l'intérieur du temple Paradis, à Lyon, m'en a fait comprendre l'utilité et la fonction : on y voit une famille entrer dans la salle de culte, la mère de l'enfant portant un pot d'étain et un linge. C'est donc que la famille apportait au temple l'eau nécessaire à l'administration du sacrement. Il suffit de visiter d'un œil un peu inquisiteur les anciens temples de Suisse romande pour se rendre compte qu'en général ils n'étaient équipés d'aucune amenée d'eau (et encore moins d'installations sanitaires !). Quand donc une famille s'y rendait pour le baptême d'un nourrisson, elle apportait l'eau dans une aiguière. Par temps froid, elle prenait peut-être la précaution de la remplir d'eau tiède : une gravure hollandaise montre une assistance chaudement habillée et de la vapeur s'échappant de la vaisselle baptismale. En fut-il de même, jadis, pour le baptême de mes aïeux nés en plein hiver ? Il se peut tout aussi bien que l'aiguière dont j'ai hérité ait été utilisée pour des baptêmes à domicile.

Dans les cas de mariages mixtes, la grande question souvent débattue était le choix de la confession dans laquelle les enfants seraient ou avaient été baptisés. L'Église catholique ne reconnaissait et ne reconnaît encore en principe comme mariages dûment conclus que ceux qui l'ont été en son sein et en présence d'un prêtre. En principe toujours le conjoint non catholique doit accepter que tous les enfants à naître de cette union soient baptisés selon le rite catholique et soient donc réputés devoir recevoir leur instruction religieuse dans cette Église. Mais dans une région de mixité confessionnelle croissante comme c'était de plus en plus le cas dans les cantons protestants de Suisse romande au siècle dernier, ce principe était difficile à faire respecter. Pendant toute la première moitié de ce siècle-là, de très nombreux mariages mixtes furent conclus avec la clause que les fils seraient de la confession du père et les filles de celle de la mère - une solution un peu bancale qui n'était de nature à satisfaire aucune des deux Églises en cause.

Ayant vécu son enfance et sa jeunesse dans un district de stricte parité confessionnelle depuis la Réforme, ma grand-mère Viret était très attentive à ce problème. Elle en parlait souvent et ne manquait pas de critiquer la manière dont l'Église catholique essayait par le baptême de s'assurer une sorte de mainmise confessionnelle sur des enfants qui n'étaient même pas encore nés. Mais du côté protestant, on tenait parfois aussi des propos donnant à entendre que, « baptisé protestant », un enfant appartenait pour ainsi dire à cette confession - une manière assez peu protestante d'envisager la situation ! Je sais des pasteurs qui, dans le cas de parents qui avaient décidé d'envoyer leurs enfants au catéchisme catholique bien qu'ils aient été baptisés au temple, n'ont pas hésité à défendre fermement la liberté des intéressés de changer d'orientation confessionnelle. Ce faisant, ils se sont montrés plus réellement protestants que s'ils avaient cherché à conserver coûte que coûte dans le protestantisme des ménages qui ne s'y reconnaissaient plus.

L'école du dimanche

Dès que j'eus six ou sept ans, mes parents m'envoyèrent à l'école du dimanche. Lancée en Angleterre à la fin du 18ème siècle, importée à Genève dans les premières décennies du siècle suivant, cette forme d'enseignement religieux destinée aux classes d'âge précédant l'âge du catéchisme ne s'est généralisée et n'a gagné les paroisses officielles de Suisse romande que plusieurs décennies plus tard. Je ne me rappelle pas que ma grand-mère ait jamais évoqué le souvenir de son propre passage à l'école du dimanche, mais pour ma mère il allait de soi que je devais m'y rendre, d'où je déduis qu'elle aussi l'avait fréquentée, mais au temple Saint-Paul, dans le quartier où elle avait vécu toute son enfance et sa jeunesse.

À Saint-François, l'école du dimanche avait lieu après le culte. Nous attendions un peu impatiemment à l'extérieur du temple qu'il ait pris fin et nous nous précipitions à l'intérieur dès que les fidèles commençaient à en sortir. Nous étions répartis selon notre âge en petits groupes placés sous la responsabilité d'un moniteur, plus souvent d'une monitrice. Je vois encore très bien où nous prenions place dans des stalles au nord-est de l'édifice. Pendant la guerre, en hiver, ni le culte des adultes ni l'école du dimanche n'eurent plus lieu dans le temple dont le chauffage exigeait trop de combustible, mais au cinéma Capitole, l'un des plus grands de Lausanne. Nous nous amusions à courir dans les rangées de sièges capitonnés ou nous nous précipitions vers la fosse d'orchestre pour y voir don Alonzo Diez tenir l'orgue de cinéma devenu orgue de culte pour l'occasion.

Je ne me souviens pas du nom de notre monitrice, seulement qu'elle était généralement vêtue de sombre et portait toujours un chapeau. Elle nous enseignait les principaux épisodes de la Bible, surtout ceux qui avaient trait à Jésus, et nous distribuait à la fin de la leçon une feuille illustrant cet épisode avec, en bas de page, un verset que nous étions censés mémoriser pour le dimanche suivant. C'était de bonne méthode : grâce à elle, de nombreux verset bibliques restent inscrits dans ma mémoire. Quand nous atteignions l'âge de neuf ou dix ans, nous passions dans un groupe de « grands », sous la direction d'un moniteu, sauf erreur un Monsieur Jeanrenaud.

Après la partie en groupes venait la partie générale. Nous nous rassemblions sur les bancs les plus proches de la chaire, non sans avoir déposé notre obole (10 ou 20 centimes !) dans une boîte surmontée d'un « petit nègre ». Ces figurines en papier mâché vêtues d'une robe blanche mettant en évidence la noirceur de leur peau inclinaient respectueusement la tête à chaque piécette glissée dans la fente ménagée devant eux. Ils ont tous disparu des sacristies au plus tard au tout début des années 1950, quand on est devenu conscient du caractère colonialiste et même raciste de ces représentations. Jetés aux ordures, ils sont devenus introuvables.

Dans cette partie générale, le pasteur de service nous adressait sans monter en chaire quelques mots. C'était probablement une reprise de ce que nous venions d'apprendre en groupe. Il prononçait une prière et nous faisait chanter un ou deux cantiques. Bien des gens de ma génération ont encore dans l'oreille ces cantiques directement hérités du Réveil religieux du 19ème siècle : « Je suis petit, mais que m'importe, du bon Berger je suis l'agneau… », « Une nacelle en silence vogue sur un lac d'azur… », etc.

La fête de Noël était à nos yeux d'enfants le grand moment de l'année. Un immense sapin était dressé pour l'occasion dans le temple. Je ne sais plus s'il y en avait un dans la salle de cinéma pendant les années de guerre. Quand elle évoquait des souvenirs de son enfance, ma grand-mère ne parlait jamais d'un sapin, et pour cause : cette habitude ne s'est implantée dans notre région, d'abord chez des particuliers, qu'à la fin du 19ème siècle. Elle ne s'est généralisée qu'au début du 20ème siècle. Ma grand-mère ne manquait en revanche pas de relever qu'il s'agissait d'une coutume d'origine nordique : elle en avait de vifs souvenirs du temps où, pendant cinq ans, elle avait été institutrice dans une famille d'Erfurt, en Thuringe.

Lors du Noël paroissial, nous attendions avec impatience l'illumination du sapin. Pas question, à cette époque, de pseudo-bougies électriques. Les responsables de la préparation devaient commencer par allumer la mèche des bougies en stéarine pour la rendre aisément inflammable, puis plonger les bougies par paquets dans de la térébentine pour qu'elles s'allument plus facilement. Ils les fichaient lors dans des bougeoirs qu'ils accrochaient aux branches du sapin et ils reliaient les mèches les unes aux autres par un cordon de fulmicoton. Le moment venu, Ils n'avaient plus qu'à mettre le feu à l'une des extrémités du cordon. Nous suivions avec admiration la progression des flammèches courant d'une bougie à l'autre pour les enflammer.

Il y avait évidemment des chants et des prières, mais surtout l'histoire que l'un des pasteurs nous racontait du haut de la chaire. Plus expansif que ses collègues, le pasteur Maurice Gardiol savait particulièrement bien retenir notre attention, n'hésitant pas à mimer certains éléments de son récit. L'un de ses contes de Noël m'est resté partiellement en mémoire : l'histoire d'un grand-père et de sa petite fille perdus de nuit dans une tempête de neige. Le grand-père repérait tout à coup la fenêtre éclairée d'un chalet dans lequel on fêtait justement Noël. C'était le salut et la délivrance. Le souvenir de ces contes de Noël est pour une bonne part ce qui m'a incité à en imaginer à mon tour bien des années plus tard.

Nous ne repartions pas les mains vides : à la fin de la fête, nous recevions une brochure de circonstance et surtout une orange. En avons-nous reçu une pendant les années de guerre ? C'est très possible en 1940-1941, peut-être même en 1942, mais probablement pas en 1943. Quoi qu'il en soit, une orange était dans ces années-là un cadeau d'autant plus apprécié que ce fruit était rare. Ma grand-mère ne manquait pas de me le faire remarquer.

Le catéchisme

Si ma grand-mère ne m'a rien raconté de sa propre école du dimanche même s'il devait y en avoir une dans la paroisse de son enfance, elle évoquait parfois des souvenirs de catéchisme et surtout de confirmation. Ma mère le faisait aussi, mais rarement, juste pour raconter que le pasteur Jules Vincent s'évertuait à faire lire la Bible par une fille qui, justement, avait des difficultés de lecture, ce que supportaient mal les autres catéchumènes.

De leur temps comme du mien, l'âge d'entrée au catéchisme était quatorze ans, mais à Lausanne les élèves du secondaire le commençaient à treize ans pour éviter une surcharge en dernière année de collège. À treize ans mes parents m'ont donc inscrit au catéchisme comme tous les adolescents de mon âge. « Tous », c'est-à-dire l'ensemble d'une classe d'âge appartenant à la partie protestante de la population sauf quelques très rares exceptions. C'est seulement dans les années 1970-1980 qu'a très fortement diminué la proportion des adolescents effectivement inscrits au catéchisme par rapport à l'ensemble de ceux qui auraient été censés le fréquenter, ne serait-ce que du fait de leur baptême.

Les rencontres, les « leçons », avaient lieu pendant les périodes scolaires hivernales à raison de deux heures par semaine, les filles séparément des garçons. Le catéchisme était l'affaire non d'un ou d'une catéchète, mais du seul pasteur, en l'occurrence le pasteur Gérard Savary, et avait lieu dans la sacristie du temple. Nous devions être en possession d'une Bible et d'un manuel de catéchisme dont le contenu, fait de questions et réponses comme au 16ème siècle, aurait dû nous aider à mémoriser, donc à mieux assimiler le contenu de la dernière leçon reçue du pasteur. Était-ce le cas ? J'en doute, car je n'en ai aucun souvenir !

Du temps de mes parents et de mes grands-parents, bien des pasteurs dictaient à leurs catéchumènes le résumé de la leçon du jour. Je possède encore le cahier de catéchisme de mon père, soigneusement écrit. La curiosité m'avait fait en rechercher d'autres pour procéder à des comparaisons. J'ai découvert que, au moment d'assumer leur première paroisse, les pasteurs du début du siècle dernier se mettaient souvent à quelques-uns pour rédiger ces textes à dicter à leurs catéchumènes, mais avec des résultats fort variables : les uns étaient parfaitement satisfaisants, d'autres dénotaient de curieuses faiblesses sous l'angle de la pensée. Les pasteurs avaient aussi la possibilité de recourir à l'un des manuels de catéchisme dus à tel ou tel pasteur de renom et qui se trouvaient dans le commerce, mais par égard pour les plus pauvres, bien des pasteurs renonçaient à contraindre leurs catéchumènes à engager cette dépense. En 1936, le synode de l'Église du canton de Vaud décida de faire rédiger et imprimer un catéchisme dont l'usage serait obligatoire dans toutes les paroisses de son ressort. Sous une solide reliure brune, ce manuel s'efforçait d'exposer par chapitres, sous forme de questions et réponses, la doctrine et la morale chrétienne. Notre pasteur avait heureusement la sagesse de ne pas exiger de nous que nous apprenions ces réponses dans un langage un peu trop convenu pour être vraiment efficace

La leçon de catéchisme commençait par une prière du pasteur et le chant d'un cantique, probablement dans l'idée de nous initier à une certaine pratique de la piété chrétienne. J'avoue n'en avoir pas retiré grand chose à part la liste des livres bibliques, surtout ceux du Nouveau Testament que nous apprenions à mémoriser selon la vieille litanie mnémotechnique « rococogalephicothessthesstimtimtitetphilémon » qui m'a été très utile par la suite. Il m'en reste aussi le souvenir d'un schéma sur le péché qui ne s'inspirait pas de la Bible, mais du mythe de Sisyphe : il était représenté comme un rocher sphérique qui, sur une pente, menacerait d'écraser celui qui ne s'efforcerait pas de le repousser sans cesse et avec détermination. C'est ce que j'appellerais aujourd'hui une pédagogie de la peur : il fallait résister au péché de peur d'être anéanti par lui. Mais qu'était-ce que le péché ? Je n'en savais pas davantage ! Par contre, notre pasteur évoquait souvent des situations vécues et cela m'intéressait. Il nous avait par exemple raconté avoir accepté, mais à contre cœur, de célébrer le mariage d'un couple de la campagne en bise bille avec le pasteur de son village ; le jour venu, notre pasteur oublia qu'il avait à présider cette cérémonie ; dépité, le couple en question ne vit d'autre solution que de retourner dans son village où il se réconcilia avec le pasteur dont il ne voulait plus. Comme quoi, concluait notre pasteur, il vaut toujours mieux s'adresser au pasteur de sa paroisse que d'en chercher un autre !

Le dimanche, nous étions censés participer au culte de jeunesse qui avait lieu à neuf heures avant le culte paroissial, sauf pendant les vacances scolaires. Nous étions même tenus de le faire : le pasteur de service commençait par cocher sur une liste les noms des catéchumènes présents. Qu'advenait-il de ceux et celles qui ne se pliaient pas à cette obligation ? Il est possible que le pasteur responsable de leur catéchisme intervenait auprès de leurs parents, mais je n'en suis pas certain et, si c'était le cas, c'était bien souvent sans effet. La sanction aurait pu être de ne pas admettre les récalcitrants à la confirmation. Mais pour éviter une telle issue, ces derniers prenaient soin de fréquenter effectivement le culte de jeunesse quelques semaines avant cette cérémonie. Le contrôle des présences à ce culte était finalement une tracasserie administrative sans effet. Je l'ai toujours trouvée contre-productive : qu'est-ce qu'un culte auquel on participe par obligation et non par choix personnel ?

Dans les paroisses de campagne où le pasteur devait (et doit encore) présider plusieurs cultes par dimanche, la présence des catéchumènes y était également l'objet d'un contrôle souvent confié à un conseiller de paroisse. Comme il n'y avait pas de culte de jeunesse, les catéchumènes étaient censés participer au culte paroissial, mais assis à des bancs qui leur étaient réservés aux premiers rangs, sous l'œil de l'assemblée, les filles à l'écart des garçons. Se sentaient-ils concernés par le contenu de sermons s'adressant essentiellement aux adultes ? Comme à Saint-François, beaucoup d'entre eux étaient là par obligation et pour la forme, bien plutôt que par conviction et pour le contenu. Quand ma grand-mère en parlait, elle en était affligée. On la comprend.

La confirmation

Ma grand-mère et toute ma famille tant paternelle que maternelle ne parlaient quasiment jamais de « confirmation » mais de « réception ». C'était de leur part rester fidèles à une manière de dire qui tient à l'origine et au sens de cette cérémonie dans les Églises protestantes, en particulier dans celles d'expression française. C'était peut-être aussi, du moins dans l'esprit de ma grand-mère, une façon de maintenir la distance entre la confirmation au sens catholique de ce terme et la signification de cette cérémonie en contexte protestant. Dans l'Église catholique, la confirmation est en effet un sacrement conféré par l'évêque : il confirme le sacrement du baptême ; ceux qui reçoivent ce sacrement sont donc des « confirmés ». Au 16ème siècle, la Réforme a délibérément aboli ce sacrement censé compléter celui du baptême, comme si ce dernier n'avait pas toute la complétude voulue. Elle a en revanche beaucoup insisté sur la nécessité du catéchisme au terme duquel les catéchumènes étaient interrogés, assez sommairement selon les cas, sur le contenu de leur foi. Ils étaient alors « reçus » à la sainte cène, en ce sens qu'ils étaient invités à y participer pour la première fois de leur vie. Du côté catholique, la première communion se situait encore dans l'enfance. Chez les protestants, en particulier ceux de tradition réformée, cette première participation à la cène était considérée comme un acte impliquant un certain discernement ; elle avait donc lieu au seuil de l'âge adulte, à « l'âge de discernement », fixé usuellement à seize ans. En Suisse, c'est d'ailleurs encore aujourd'hui l'âge légal de la majorité religieuse, c'est-à-dire le moment à partir duquel un jeune homme ou une jeune fille peut choisir librement son orientation religieuse, fût-ce l'athéisme, indépendamment de l'avis de ses parents ou responsables légaux.

Ma grand-mère savait-elle que les protestants réformés s'étaient contentés pendant deux siècles et demi, voire davantage, d'un simple examen en présence d'un ou deux conseillers paroissiaux ou consistoriaux à la fin du catéchisme et ignoraient tout d'une cérémonie appelée « réception » ou « confirmation » ? Déjà du temps de sa jeunesse, cette cérémonie était si bien entrée dans les mœurs protestantes qu'elle ignorait tout, me semble-t-il, de son origine relativement récente, et le pasteur de mon catéchisme ne s'en préoccupait apparemment pas non plus. Son introduction, on peut même dire son invention, est due à une initiative du pasteur neuchâtelois Jean-Frédéric Ostervald (1663-1747). Telle qu'elle avait lieu presque en catimini depuis la Réforme, la fin du catéchisme manquait par trop de prestance à ses yeux. Dans un souci tout pédagogique, il instaura dans sa paroisse de Neuchâtel une cérémonie susceptible d'émouvoir durablement les catéchumènes tout en leur donnant l'occasion de « ratifier » publiquement et solennellement le choix de leurs parents de les faire baptiser. Cette « ratification » s'accompagnait de l'engagement non moins solennel des catéchumènes de rester fidèles et persévérants dans l'exercice de la piété chrétienne.

Toute louable qu'ait pu être l'intention d'Ostervald avec cette innovation liturgique, le bien-fondé de cette tentative de mettre un fil à la patte des adolescents au moment de leur passage à l'âge adulte par le biais d'un engagement d'ordre moral n'en apparaît pas moins aujourd'hui très sujet à caution : le requis d'une telle promesse de fidélité ne revient-il pas à refuser aux intéressés la liberté d'évoluer plus tard dans des directions toutes différentes de celles du catéchisme ? Ma grand-mère Viret était parfaitement consciente de telles éventualités : elle m'avait cité le cas de cette aïeule cévenole qui, à son petit-fils venant de lui avouer son récent rejet de Dieu, lui répondit : « Ça ne fait rien, il saura bien te retrouver ! » (un souvenir rapporté par le romancier André Chamson).

Au 18ème siècle, la proposition d'Ostervald se heurta à une très forte résistance des autorités en place. Puis elle a bénéficié d'un succès fulgurant dès le tout début du 19ème siècle. Pour bien des gens, elle est rapidement devenue l'équivalent d'un rite de passage à l'âge adulte, comme il en existe dans de très nombreuses civilisations ancestrales. Une fois adoptée par l'ensemble de la francophonie protestante, elle s'est d'abord appelée « réception », comme à Neuchâtel, et c'est seulement en 1870 que le canton de Vaud a décidé de l'appeler « confirmation », les catéchumènes étant dès lors réputés confirmer le choix (ou le vœu) de leur baptême, ce qui faisait d'eux, non des « confirmés », mais des « confirmants »..

Après deux ans de catéchisme venait donc le moment de la confirmation. Elle était précédée d'une sorte de passage obligé dont nous parlions à la fois avec crainte et un peu de dérision : le « petit quart d'heure ». C'était (c'est peut-être encore ?) un tête-à-tête avec le pasteur, à son domicile, les uns après les autres de quart d'heure en quart d'heure. Il nous demandait entre quatre z'yeux si nous étions « prêts » - prêts à confirmer. Cet entretien n'avait somme toute rien que de très normal : le pasteur avait avec chaque catéchumène un échange très personnel qui pouvait n'avoir pas eu lieu auparavant, et cela lui épargnait la mésaventure que l'un ou l'autre des intéressés n'attende le moment même de la cérémonie pour prononcer publiquement un « non » qui pourrait faire scandale dans sa famille. Bien que j'en comprenne le sens, voire la nécessité, je ne garde pas de ce quart d'heure le meilleur des souvenirs, tant pis. En revanche un de mes amis m'a dit avoir dû sa vocation pastorale à ce bref entretien avec le même pasteur.

Nous étions donc censés être « prêts », mais prêts à quoi ? Selon les termes de la liturgie en usage au moment de ma propre confirmation, nous devions attester être prêt à « confirmer l'engagement de notre baptême », c'est-à-dire vouloir (« voulez-vous ? » demandait solennellement le pasteur du haut de la chaire) « renouveler avec Dieu l'alliance de notre baptême » et « rester fidèles à l'Église qu'il s'est fondée sur la terre […] nous efforcer de vivre selon la foi de notre Église […] persévérer dans la prière, dans la lecture de la Parole de Dieu, dans la fréquentation du culte et de la sainte cène ». Lors de la cérémonie au temple, nous devions répondre à l'appel de notre nom : « Oui, avec l'aide de Dieu ». Était-ce cela qu'entendait ma grand-mère Viret quand elle se demandait si j'aillais être « prêt » pour la ratification-confirmation ? Pour elle, j'en suis certain, il s'agissait moins des engagements que formulait la liturgie officielle, que de dispositions de cœur et d'esprit, d'une attitude intérieure marquée par l'esprit de l'Évangile. Dans le fond, quoi que j'en puisse penser, elle faisait confiance à Dieu pour m'accompagner tout au long de mon existence, plutôt que de miser sur les effets à plus ou moins long terme d'une cérémonie censée faire forte impression sur celles et ceux qui en passaient par là. Elle avait raison, surtout quand on pense à toutes celles et tous ceux qui, au lendemain de leur confirmation, s'empressaient de ne plus tenir compte des engagements pieux qu'ils étaient censés avoir pris solennellement. Elle savait très bien qu'une confirmation surtout motivée par des pressions familiales et des conventions sociales est comme une maison bâtie sur le sable : dès qu'a soufflé le vent de grands changements dans les comportements sociaux, une très large part de la population d'origine protestante a rompu toute amarre avec l'institution religieuse à laquelle on lui avait pourtant fait promettre de rester attachée.

Le rituel de la confirmation était donc rapidement devenu social aussi bien que religieux. Cela commençait par les habits. La confirmation étant fixée aux Rameaux, dès le mois de février des commerçants s'empressaient d'annoncer dans les journaux leurs arrivages de tissus pour les robes de confirmation ou de complets pour les garçons. Cette cérémonie était en effet pour la plupart l'occasion de revêtir pour la première fois de leur vie des vêtements d'adultes. Les filles arboraient en général leur premier « tailleur », de couleur plutôt claire. Les garçons, eux, continuaient à porter un costume sombre.

La coutume voulait que, le jour de la cérémonie, les filles soient voilées de blanc. De quand cet usage datait-il ? Qui en avait eu l'idée un peu saugrenue en contexte protestant ? Dans quelle intention ? Un parcours parmi les photos figurant sur le site de Notre Histoire montre qu'au début du 20ème siècle, les filles portaient une robe strictement noire. Le voile blanc semble être entré dans les mœurs protestantes genevoises dans les années 1920, accompagné d'une robe également blanche. Une photo prise au temple Saint-François en 1935 ou 1936 entraîne la même remarque. Au temple de Lausanne-Chailly en 1937, les filles étaient en vêtements sombres ou de couleur, mais ne portaient pas de voile ; quelques-unes d'entre elles arboraient même un chapeau. C'est dès la fin de la guerre que le voile semble être devenu de rigueur dans toutes les paroisses vaudoises, mais sans s'accompagner d'une robe blanche de circonstance. Le voile de confirmation s'est ainsi imposé comme une sorte d'obligation rituelle jusqu'à sa disparition sans tambours ni trompettes, au gré d'une sorte de consensus tacite, au cours des années 1960. Avec l'apparition des minijupes, le grand souci des mères devint de savoir si elles pouvaient autoriser leurs filles à venir à la confirmation dans cet accoutrement. Les minijupes eurent rapidement raison des quelques réticences qui se firent jour … avant de passer de mode et de régler ainsi un problème qui n'en était pas réellement un !

Lors de ma propre confirmation, les catéchumènes se rassemblaient avant le début du culte dans les salons du Cercle littéraire situé sur la place Saint-François. Ailleurs, c'était une salle d'école, un local de catéchisme ou à la cure. Certains catéchumènes avaient en mains un Psautier tout neuf reçu d'un membre de leur famille. Presque toujours accompagné de conseillers de paroisse, le pasteur leur adressait encore quelques recommandations, prononçait éventuellement une prière. Un cortège formé, dans l'ordre, du pasteur, des conseillers de paroisse, des filles et enfin des garçons se dirigeait alors vers le temple souvent plein comme jamais dans l'année. Le cortège faisait alors son entrée dans le temple au son de l'orgue, de l'harmonium ou du collège de cuivres, l'assistance se levait. Les filles allaient prendre place sur les bancs qui leur étaient réservés face à la chaire, les garçons derrière elles.

Le culte de confirmation était l'un des plus fréquentés de l'année. Il l'est encore. À Saint-François, chacun des trois pasteurs en exercice avait un nombre si élevé de catéchumènes que trois cultes successifs avaient lieu le dimanche des Rameaux, présidés évidemment à tour le rôle l'un des trois pasteurs, chaque fois à destination de ses propres catéchumènes et des familles qui désiraient les entourer de leur présence. Et le temple était plein à chacun des trois cultes.

Pour le pasteur, le culte de confirmation était l'occasion de s'adresser à des paroissiens qu'il ne voyait quasiment jamais au temple. On m'a raconté qu'à Écublens, le pasteur Michel Augsburger, connu pour sa myopie, avait une fois conduit tout le début du culte le nez imperturbablement plongé dans le livre de liturgie, sans un regard pour les personnes présentes ; il ne leva le nez qu'au début de la prédication pour promener sur elles un regard étonné ; il prit soin d'essuyer ses lunettes, les remit sur son nez et, après un nouveau regard circulaire, commença en ces mots : « Mais que faites-vous là ? Vous avez peur ? » On imagine la suite. La cérémonie de confirmation pouvait être pour les pasteurs une occasion d'interpeller celles et ceux qui avaient perdu l'habitude de fréquenter le culte et du même coup d'exhorter les confirmants à ne pas succomber à la même désaffection.

Pour les catéchumènes venait alors le moment proprement dit de la confirmation. Ma grand-mère Viret prétendait qu'à Échallens, lors de sa propre ratification, l'habitude voulait que les filles le fassent en pleurant, ce que je trouvais et trouve encore des plus bizarres. À cette ratification des vœux du baptême, le pasteur répondait par un verset biblique choisi soigneusement pour chaque catéchumène. Puis il restait dans la droite ligne de la tradition réformée et adressait aux confirmants une invitation pressante à participer désormais à l'une des prochaines saintes cènes. À Saint-François, Madame Savary nous avait fait apprendre un cantique à quatre voix que nous avons chanté à ce moment-là du culte, mais l'assemblée s'est bien gardée d'applaudir comme ce serait le cas aujourd'hui : ça ne se faisait pas dans un temple !

À la sortie, les filles relevaient leur voile et dévoilaient leur visage ; pasteurs et catéchumènes se regroupaient sur le perron du temple pour la photo de circonstance. Cette photo reste pour beaucoup le souvenir le plus concret de leur confirmation, souvent mieux conservé que le certificat de confirmation délivré après la cérémonie. Jadis, c'est ce certificat qui était le plus prisé. Dûment encadré, on l'accrochait volontiers au-dessus de son lit. Le texte du verset délivré à l'intéressé lors de la cérémonie y figurait en bonne place au-dessous d'une image d'inspiration biblique, par exemple un tableau de Rembrandt ou une illustration de parabole par Eugène Burnand.

Le rituel social voulait que la confirmation soit souvent accompagnée de cadeaux de la part des parrains, des marraines, de connaissances, voire de voisins, et que la cérémonie soit suivie d'un grand repas de famille, du moins dans les familles qui en avaient les moyens. L'attente de ce passage solennisé à une nouvelle étape de vie et des cadeaux qui l'accompagnait pouvait dans certains cas faire office d'incitation à consentir à la confirmation.

Et ensuite ? À la campagne, certains pasteurs estimaient de leur devoir d'organiser un après-midi récréatif le jour même des Rameaux pour éviter que certains catéchumènes, par trop laissés à eux-mêmes après le repas de famille, n'en profitent pour s'adonner à leur première beuverie, voire davantage. À plus longue échéance, les pasteurs et les paroisses espéraient que ces jeunes rejoignent un groupe JP (jeunesse paroissiale) ou une section des Unions chrétiennes. À Saint-François, jeunes gens et jeunes filles continuaient à constituer des groupes séparés : les « épis » et les « glaneuses » - à se demander si ceux qui avaient choisi ces noms apparemment bucoliques s'étaient rendu compte du sens que cela pouvait prendre dans les relations entre garçons et filles ! Épis et glaneuses montaient chaque année une « théâtrale » qui était pour beaucoup l'occasion toute trouvée de commencer à « fréquenter », comme on disait à l'époque. J'ignore si de telles occasions existaient déjà du temps de ma grand-mère.

Les mariages

Ma grand-mère devait savoir que certains mariages, ne se concluaient que devant le « pétabosson » (désignation vaudoise et populaire de l'officier d'état-civil), sans passer au temple ou à l'église - un cas encore fort rares au mitan du 20ème siècle. Comme beaucoup, elle considérait cependant que l'union entre deux époux n'était réellement conclue qu'après être passés par le temple, ou plus exactement qu'elle ait été conclue « devant Dieu » lors d'un culte présidé par un pasteur. Reste de catholicisme en contexte protestant ? En bonne doctrine catholique, un mariage n'en est un qu'à condition d'être célébré en présence d'un prêtre, et seul le mariage célébré à l'église peut être considéré comme tel : le mariage du seul état-civil est tenu pour nul et non avenu.

Les usages protestants vaudois qui ont prévalu à cet égard jusque dans la seconde moitié au 20ème siècle dépendent pour une bonne part de la date tardive à laquelle la législation fédérale a contraint ce canton à substituer juridiquement le mariage civil au mariage religieux. L'un des grands progrès de la Réforme, au 16ème siècle, avait été de mettre un terme aux imbroglios auxquels donnaient lieu les mariages clandestins, conclus en catimini devant un prêtre à l'insu des parents ou de certains ayant-droit, et d'exiger que les mariages à venir soient annoncés publiquement du haut de la chaire avant d'être célébrés non moins publiquement par le pasteur qui était tenu de les consigner dans un registre. Le pasteur assumait sous cet angle un office public, chargé qu'il était de tenir à jour non seulement le registre des mariages, mais aussi celui des naissances et des décès. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, lors de la cérémonie de consécration, les pasteurs étaient assermentés par un représentant de l'État, le préfet, au même titre que les titulaires d'autres offices publics (ils l'ont été sous cette forme jusqu'à la fusion des deux Églises vaudoises en 1966).

Changement de cap de 1798 à 1803 sous le régime de la République helvétique « une et indivisible » : sur le modèle de ce qui avait été instauré en France à la suite de la Révolution de 1789, la célébration du mariage et la tenue de ces registres n'incombaient plus aux pasteurs ni surtout aux prêtres, mais à l'autorité civile, ce qui impliquait la mise ne place d'un état-civil, avec sa cérémonie et ses registres radicalement distincts de ceux de l'état-religieux. Dans la plupart des cantons, la mesure a été mal comprise, d'autant que les cinq années de la République helvétique ont été très chaotiques. En 1803, une fois l'ordre revenu grâce à l'Acte de médiation, Vaud s'est empressé comme la plupart des cantons de remettre en vigueur le système des registres tenus par les pasteurs : la formule avait fait ses preuves pendant des siècles et ont pouvait leur faire confiance. Mais ce n'était que partie remise : la constitution fédérale de 1874 a rendu obligatoire l'instauration d'un état-civil dont la tenue ne devait plus être confiée à des ecclésiastiques, quelle que soit leur confession. Pratiquement, cela signifiait qu'un mariage se célébrait désormais en deux temps : d'abord et obligatoirement devant l'officier d'état-civil, ensuite au temple. La loi demeure encore aujourd'hui très claire à cet égard : un pasteur ou un prêtre n'a pas le droit de célébrer religieusement un mariage sans être en possession d'un document attestant qu'il l'a été civilement.

Les quelques fois où ma grand-mère Viret et tous ceux de sa génération parlaient du mariage, c'était toujours du mariage religieux. Pour eux, le passage à l'état-civil était une formalité à laquelle on devait se plier, mais dépourvue de portée symbolique, d'autant que les officiers d'état-civil s'acquittaient souvent de cette tâche avec une certaine maladresse. Quand ma grand-mère s'était mariée en 1898, c'était le mariage au temple d'Échallens qui importait à ses yeux et à ceux de la famille. Je n'ai pas de photo de cette cérémonie, je n'en ai pas non plus du mariage de mes autres grands-parents. La mariée était-elle en blanc ? Pas encore à cette époque. Les photos qui en subsistent montrent la mariée en robe grise ou même foncée, sans voile sur la tête. Pour le mariage de mes parents, en revanche, les photos so

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  • André Durussel-Pochon

    Cher Bernard Reymond, Suite à notre rencontre du dimanche 9 novembre 2014 à Echallens, j'ai découvert votre long article au sujet de votre grand-mère maternelle Lina Viret-Peyrollaz. C'est effectivement au travers de son vécu que l'on redécouvre la vie socio-culturelle d'une époque pas si éloignée... Tout cela est fort intéressant. Je viens de publier aux Editions Pierre Philippe, à Genève, un roman documentaire qui relate la vie de mon père (1905-1979), garde-frontière. Plusieurs éléments correspondent à ce que vous évoquez. Je comprends mieux aussi votre présence à Echallens en souvenir de votre grand-mère ! La mienne était une servante d'origine alsacienne, dans le pur piétisme de Philippe Jacob Spener. Son mari était fermier-agriculteur à Tolochenaz, près Morges: Ami Schneider, conseiller de paroisse et constructeur de l'église de son village en 1931. Avec mes bons messages: André Durussel-Pochon 1464 Chêne-Pâquier VD

Bernard Reymond
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29 juillet 2014
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