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Un sacré train de vie

1963
Daniel Rupp

Printemps 1963, j’ai presque 14 ans. Il est bientôt 8 heures, dimanche matin. J’ai rendez-vous avec Emile. Emile, c’est mon grand-père. Il m’a invité aujourd’hui à le suivre. Son chauffeur va nous conduire dans le plus beau coin de Suisse. Il en a des dizaines à son service. Chauffeurs de bus, de locomotives, de cars postaux. Depuis qu’il est à la retraite, il a un abonnement général des CFF. À l’arrêt du bus, il ne dit pas « on va prendre le 9 », mais « Eugène va venir nous chercher ».

J’entre dans le hall central de la gare de Lausanne. Il est là, planté au milieu, droit comme un i majuscule, les mains dans le dos, son chapeau en arrière, un sourire radieux. Il n’est pas rancunier, il est toujours pote avec le Bon-Dieu, après deux guerres mondiales, la mort de sa femme et d’un petit-fils. Il a toujours eu confiance. Il a même confiance en moi ! C’est que j’étudie le latin. Il est sûr que je ferai une grande carrière : curé, évêque, médecin, naturaliste, botaniste, enfin, un de ces machins qui parle de la vie avec les mots d’une langue morte. Le fait que j’occupe le fond d’un classement scolaire, ça ne le fait même pas douter !

Il est là et il me dit : « c’est bien que tu sois là, on a juste le temps de prendre ton billet, le train part dans une heure », et il se dirige vers le guichet. Je le suis. Je fais la connaissance du fonctionnaire des CFF. Un chic type. Emile lui explique le programme de la journée : la vallée du Rhône, les tunnels du Loetschberg. À midi, une truite au bleu sur son lit de verdure, arrosée d’un petit blanc au Rothorn café à Interlaken, puis retour par Fribourg. « De par là-haut à travers, c’est de toute beauté ». « Le Bon Dieu s’est lâché, il s’est pris pour Monnet , c’est du grand Art ! » Emile demande encore des nouvelles de la petite dernière qui avait la varicelle la semaine passée. Après « les hommages à Madame », on prend congé de Jean-Pierre.

Nous nous dirigeons vers le kiosque à journaux sous la grande horloge. Là, je fais la connaissance d’Yvonne qui a aujourd’hui un superbe chemisier. Yvonne est flattée qu’Emile ait remarqué son nouveau corsage. Moi, je pense que c’est un « coup de bol » parce que, question mode, Emile, il est plutôt moyen !!! Ils discutent de la pluie et du beau temps, mais surtout du beau temps. Finalement, nous repartons avec la feuille d’Avis sous le bras d’Emile.

En quittant Yvonne, je comprends que mon grand père a un parcours fléché dans la tête. Il y a des incontournables ! C’est le genre « Je pense « train », donc je suis « buffet de la gare » ». Nous pénétrons dans ce haut-lieu de la vie sociale. Nous mettons beaucoup de temps à traverser le foyer. Nous saluons le personnel, les clients. Et quand nous nous asseyons enfin aux pieds des Dents du Midi, (c’est la grande fresque au fond de la salle), tout le monde, y compris, Samy, le berger allemand sous la table de Roger, sait que j’étudie le latin.

Antonio nous apporte un grand café au lait et une Ovo chaude. Ils parlent de l’Italie. Les conversations s’enchaînent d’une table à l’autre, puis, quand on a bien « pezzé », on retraverse le hall dans l’autre sens. On resalue les clients (mais ce ne sont plus les mêmes que tout à l’heure!). Nous continuons notre tournée, mais, tranquille, à son rythme, adagio ma non troppo. On croise encore le chef de gare. Emile le salue à la manière d’un capitaine d’infanterie et lui adresse un joyeux « Quels rires dans c’te gare avec tous ces wagons ! ». Maintenant on s’engage dans le passage sous-voie, et on remonte sur le quai à la hauteur de la voie n°6. Notre train est là, sur les starting-blocks. Il donne des signes d’impatience, avec des bruits d’air décomprimé. Mais, tranquille Emile ! Nous longeons le convoi jusqu’à la locomotive. Il frappe à la porte. Le mécanicien sort la tête. Il salue Pierre-Alain, me présente. Aujourd’hui, on fait des travaux pratiques de géographie, alors il lui demande de ralentir dans les beaux coins et lui suggère d’accélérer dans les tunnels ! Après les recommandations au mécanicien et les hommages à Madame, on longe à nouveau le convoi dans l’autre sens. Je lui fait part de mes doutes. Je ne crois pas que sa requête va être honorée. Il s’arrête, fixe le regard à l’horizon et me confronte à une évidence : « Mais c’est comme dans la vie, on prend son temps dans les bons moments, et on ne traîne pas les pieds dans les tunnels !»

Nous rejoignons sans hâte le wagon dans lequel nous montons. Il pose son chapeau sur l’étagère, pend son manteau au crochet, et, en s’asseyant : « Voilà, on peut y aller ! » C’est à cet instant précis que le train s’ébranle. Il n’a pas regardé une seule fois sa montre !

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Daniel Rupp
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6 avril 2022
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