La véritable histoire de la « maison bernoise » du Bouillet Repérage

2 octobre 1804
Pierre-Yves Pièce

Un mythe tenace au Bouillet

En arrivant sur le site touristique des mines de sel du Bouillet, dans la vallée de la Gryonne, un peu en dessus des Dévens, le visiteur attentif remarque une ancienne bâtisse en bois située sur un petit promontoire herbeux, à gauche de la route. Communément appelé chalet bernois, maison bernoise ou maison rouge (du nom du dernier contremaître des mines qui l’habitait), cet édifice particulier intrigue.

Pierre-Yves Pièce
La maison neuve du Bouillet
24 juillet 2014
La maison neuve du Bouillet

A-t-il véritablement été construit à l’époque bernoise ? Aurait-il été déplacé depuis la mine des Vaux près de Chesières ? Différentes légendes circulent à son sujet. Dans tous les cas, plusieurs mythes ne sont pas encore abolis au Bouillet et celui du chalet bernois persiste, comme l’atteste une plaque signalétique apposée sur l’une des façades.

Pierre-Yves Pièce
Plaque signalétique apposée sur le «chalet bernois» du Bouillet
27 juillet 2019
Plaque signalétique apposée sur le «chalet bernois» du Bouillet

Premières investigations

En 2003, l’État de Vaud a mandaté le bureau U15 Architectes, dirigé par Eligio Novello, afin de réaliser un nouveau plan partiel d'affectation (PPA) pour le site des mines de sel de Bex au Bouillet. L’un des principes d'intervention de base de ce PPA étant la «mise en valeur architecturale des bâtiments à maintenir», ce même bureau s’est vu confié un autre mandat par la Saline de Bex SA afin de réaliser un «Concept-Mines». Et c’est dans le cadre de cette étude «paysagistico-urbanistique» que l’archéologue Jean-Blaise Gardiol, du Bureau d’analyses et d’études architecturales, a été mandaté à son tour pour documenter la maison bernoise et sa dépendance.

Selon les conclusions des deux rapports Gardiol des 19 mai et 12 octobre 2005 basés sur des observations locales et quelques plans d’archives, la maison d’habitation «vraisemblablement construite à la fin du XVIIIe siècle ou au tout début du XIXe, a pu être destinée au logement de deux contremaîtres et leurs familles par exemple; il ne s'agit pas de logements ouvriers. La forme du toit suggère qu'il n'est pas impossible que le Maître de l'ouvrage ait pu faire appel à un architecte bernois» et «la qualité architecturale de l'édifice, et les difficultés financières des salines autour des années 1800 semblent exclure que le Maître de l'ouvrage ait pu être le jeune Canton de Vaud. Il s'agit certainement d'une construction commanditée par LL. EE. de Berne durant leurs dernières décennies d'occupation, et les recherches devraient être poursuivies dans ce sens, à Berne et aux Archives cantonales vaudoises

Sachant que la Fondation des mines de sel de Bex, alors présidée par l’entrepreneur bellerin François Cadosch, souhaitait obtenir des subsides de la part de la Bourgeoisie de Berne pour la restauration et la mise en valeur de ce bâtiment, on comprend l’intérêt d’attester son origine bernoise. Pour Bruno Kemm, directeur à l’époque de la Saline de Bex SA et secrétaire de la dite Fondation, l’affaire semblait acquise : «Nous sommes en discussion avec la Fondation Albert de Haller de la Bourgeoisie de Berne, qui semble disposées à nous parrainer.» (1)

Le projet est resté figé dans les tiroirs et depuis, rien n’a été réalisé.

Pierre-Yves Pièce
La maison du Bouillet en hiver
16 janvier 2016
La maison du Bouillet en hiver

Qu’en est-il réellement ?

Des recherches en archives, menées par Pierre-Yves Pièce, membre fondateur de l’Association Cum Grano Salis et auteur de nombreux articles sur l’histoire des mines et salines, ont permis d’établir que la maison bernoise du Bouillet n’avait rien de bernois et que c’est bien le jeune Canton de Vaud qui a décidé de son érection.

En effet, en fin d'année 1803, Benjamin Creux, membre de la Direction des sels, mines et salines du tout jeune Canton de Vaud, rapporte au Petit Conseil ce qu’il a observé lors de sa visite à Bex entre le 29 octobre et le 4 novembre 1803 : «La maison du Bouillet qui sert de logement au Directeur des Mines du Fondement est dans un état de mouvement qui fait frémir pour les individus qui sont appelés à l’habiter. Construite sur le bord escarpé de la Gryonne qui coule au dessous à une grande profondeur, sur un sol qui n’est composé que de débris du rocher voisin et qui glisse constamment, cette habitation est menacée, à chaque instant, d’un écroulement prochain.» Il conclut ainsi : «construire une nouvelle maison en pierre, dans cette localité, serait s’exposer, à coup sûr, aux mêmes dangers qui existent. Le sol est par tout le même dans cette esplanade. Il n’y aurait d’autre moyen que d’en construire une en bois, dont les angles seraient fortement liés

Pierre-Yves Pièce
Ancienne maison du Bouillet
4 février 2007
Ancienne maison du Bouillet

Suite à ce rapport, le Petit Conseil autorise, dans sa séance du 20 décembre 1803, la reconstruction de la maison du Bouillet. Un devis est alors demandé au Comité des Mines et Salines, qui siège à Bex. Mais Benjamin Creux constate dans son rapport sur l’état des Mines et Salines du 2 juillet 1804, qu’aucun devis n’a été fourni. Il confirme ses premières observations et déclare que «La Maison du Bouillet est dans le plus mauvais état possible; elle n’est plus susceptible d’être réparée et il est indispensable de la rétablir à neuf sur un fonds plus solide que celui sur lequel elle est assise à cet égard.» Le Comité est alors chargé de fournir un devis pour un bâtiment neuf.

Le problème de la stabilité du terrain ralenti encore les début des travaux. La Commune de Bex accepte de vendre «environ quart de pose de terrain de son domaine du Bouillet pour le prix de quatre vingt francs» au canton. Vers fin février 1806, le Conseil des Mines propose d’être autorisé à en faire passer l’acte par devant notaire. Les travaux peuvent enfin commencer et ils se réalisent rapidement. La Commission, qui a fait la vison des Mines et Salines entre le 17 et le 24 juillet 1806, constate que «le bâtiment neuf du Bouillet a été bien exécuté, il est fini à l’exception de quelques boisages intérieurs» et que d’autre part «on a conservé la cave de l’ancien bâtiment, et on a fait dessus, avec le vieux bois et les vieilles tuiles un couvert qui pourra en même temps servir de hangar pour resserrer les matériaux en bois et d’attelage pour les charpentiers».

Ce projet aura donc nécessité plus de 2 ans de tractations entre les différentes instances cantonales, avant d’être réalisé en moins de six mois !

Et c’est dans la «maison neuve» du Bouillet que le géomètre souterrain Albert Ginsberg, engagé le 25 novembre 1805 aux Mines, emménagera avec sa famille. Mais il s’agit ici d’une autre histoires passionnante à découvrir dans l’article «Albert Ginsberg (1782-1837), mineur, ingénieur des mines et géologue» rédigé par Pierre-Yves Pièce et Marc Weidmann et publié en 2014 dans Minaria Helvetica (6).

Pierre-Yves Pièce
Le Bouillet en 1810
1 janvier 1810
Le Bouillet en 1810

A propos du toponyme Bouillet

Selon différents auteurs, le toponyme Bouillet ou Bouillyès fait référence à un lieu «riche en sources, en filet d’eau» (2) ou à de «petites auges, petits abreuvoirs creusés dans un tronc d’arbre» (3), soit un diminutif de bouil «auge, abrevoir» (4). Maurice Bossard et Jean-Pierre Chavan ne mentionnent pas le toponyme Bouillet, mais citent Bouley, Bouleyre «bosquet ou ensemble de bouleaux» (5) qui a donc une autre signification et une origine différente.

Vu la topographie des lieux, c’est bien la première explication qu’il faut retenir. En effet, la rivière de la Gryonne traverse le Bouillet, et sur un plan dressé entre 1708 et 1710 par le commissaire Jean Grevoulet, on voit un moulin sur la rive droite, soit sur le territoire de la commune d’Ollon. Ce moulin est alimenté par une augine qui capte l’eau de la Gryonne en amont.

Pierre-Yves Pièce
Au Bouillet en 1710
1 janvier 1710
Au Bouillet en 1710

Le 23 décembre 1772, François de Rovéréa, fils de l’illustre Isaac Gamaliel de Rovéréa qui avait débuté les travaux de creusement de la galerie du Bouillet en 1726, dresse un plan de «l’emplacement où se manifeste une petite source salée, trouvée au mois d’octobre 1772».

Et cette source se trouve précisément au lieu-dit «Au Bouliet».

A cette époque, la Gryonne n’était pas endiguée et il faut s’imaginer une rivière formée de plusieurs bras qui divaguait dans l’étroite vallée. Le toponyme Bouillet, parfaitement adapté au lieu, est attesté depuis longtemps.

Notes

  1. Lathion, J. (2006) : Appui financier bernois ?.- 24Heures, page 26.
  2. Jaccard, H. (1906) : Essai de toponymie : origine des noms de lieux habités et des lieux-dits de la Suisse romande.- Mémoires et documents publiés par la Société d'histoire de la Suisse romande, seconde série, tome VII, Georges Bridel & Cie Editeurs, Lausanne.
  3. Guex, J. (1946) : La Montagne et ses noms.- Collection alpine, Librairie F.Rouge & Cie S.A., Lausanne.
  4. Guex, J. (1976) : La montagne et ses noms : études de toponymie alpine.- Impr. Pillet, Martigny.
  5. Bossard, M., Chavan J.-P. (1986) : Nos lieux-dits : toponymie romande.- Payot, Lausanne.
  6. Pièce, P.-Y, Weidmann, M. (2014) : Albert Ginsberg (1782-1837), mineur, ingénieur des mines et géologue.- Minaria Helvetica, 34, 26-51.
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Pierre-Yves Pièce
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30 janvier 2023
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