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Le service militaire pour les nuls

juillet, 1969
Bière et Genève
Daniel Rupp

Le lundi 21 juillet 1969 à 2 h 56 min 20 s, un Américain descend de sa monture en tôle et met pied à lune. (C’est la même chose que mettre pied à terre mais sur la lune). Peu après ce moment historique, je mets pied à Bière. Bière, c’est sur la terre et c’est la caserne où je vais passer quatre mois à apprendre à tuer (en tout cas à tuer le temps). Je reçois un fusil d’assaut et vingt-quatre cartouches. On est en période de paix, mais quand même. Il y a eu la crise des missiles à Cuba voilà à peine huit ans, puis le mur de Berlin, l’année suivante. En Suisse, les Toblerones dans les forêts, les fortins dans les montagnes, les abris dans les caves font partie de l’architecture nationale. Il y a les rouges à l’Est et les bleus à l’Ouest. Nous, nous sommes neutres au milieu, mais quand même plus bleus que rouges. Disons violet foncé.

Bière n’impressionne guère. Les cracks font leur école de recrue à Isone. « Faire Isone » à l’armée, c’est comme « faire Harvard » à la chambre de commerce. Les grenadiers parachutistes, plongeurs artificiers ont leurs lettres de noblesse dans le sabotage. Ils sont rapides, efficaces, insubmersibles, intrépides.

Je dois le dire. Je le savais. Je l’ai souvent dit que j’étais lent, alors le service du feu ou l’armée, ça ne peut pas être mon truc. Je suis toujours le dernier aux rassemblements. Déjà, à l’école enfantine, j’étais le dernier à mettre mes pantoufles de rythmique, alors là, quand il s’agit de lacer des chaussures aux dix trous, quatre crochets sans compter les gamaches qu’il faut serrer par-dessus, forcément, j’arrive le dernier. Aux inspections, je suis le post-pénultième à poser mon paquetage, à ouvrir ma trousse de nettoyage du fusil, la trousse de nettoyage des chaussures. Il manque d’ailleurs une brosse, de la graisse à fusil, le couteau militaire et une cuillère à soupe. C’est extrêmement irritant.

L’école de section est également une occasion de mesurer mes limites. En deux mots, l’école de section, c’est un cours pendant lequel on apprend à marcher, mais à marcher de façon militaire. Il y a quelqu’un qui compte « une, deux, une, deux », qui indique aussi quel pied on doit avancer, « gauche, droite, gauche, droite ». On a chacun sa place, et on doit avancer, non seulement en rythme, mais aussi en phase, c’est-à-dire avec le bon pied. Quand le monsieur dit gauche, il faut avancer le pied gauche. Si on s’est trompé au début, on peut faire un petit saut, mais un seul, ou alors un nombre impair de fois, sinon on n’a rien arrangé. Après, il y a des variantes qui compliquent la chose. Par exemple, si le directeur de l’école est debout sur une Jeep, il faut le saluer tous en même temps (c’est quelqu’un d’important). Le Monsieur devant dit avec force et conviction, « garde-à-vous… ». On se prépare à saluer, quand on entend deux secondes après «… à droite ». À ce moment, tout le monde lance le menton en avant à droite. Le commandant sur sa Jeep salue aussi, du moins on le suppose parce qu’on ne le voit pas. Il est caché par le voisin de droite. Quand on a dépassé d’un bon bout la Jeep, on entend « en avant… » deux secondes, après « marche !». On tourne de nouveau la tête et on regarde alors droit devant. Il y a encore une opération plus délicate. C’est l’arrêt. Quand on entend « Compagniiie… » on sait que dans deux secondes on va entendre « Halte ». Donc encore deux pas, puis il faut s’immobiliser. Il faut s’arrêter juste, parce que si on s’arrête trop tôt, on se prend le fusil du voisin de derrière dans les fesses, et trop tard, on s’écrase dans le dos du voisin de devant. Statistiquement, j’ai remarqué que j’ai tendance à préférer le dos aux fesses.

Je croyais que l’armée était le pire endroit pour moi, mais bien plus tard, j’ai trouvé la voie de son maître : le fitness. Parce que là, il ne s’agit pas d’avancer seulement le bon pied au bon moment, mais ce sont les quatre extrémités qu’il faut gérer. Einstein a dit que l’on n’a pas besoin de cerveau pour marcher au pas, la colonne vertébrale suffit. Au fitness, il faut quatre cerveaux pour piloter chacun des membres. C’est « en avant, en arrière, à gauche, à droite, en haut, en bas ». Le step, c’est l’université du fitness. "L’entraînement step fait appel à une marche réglable (plateforme réglable en hauteur), que l’on monte et descend au rythme d’une musique entraînante" (Migros Fitness). Je tente la chose. Après quelques allées et venues, je me trouve seul sur mon escabeau, alors que toutes mes voisines (notez le féminin) sont redescendues. Sur une jambe, bras tendus, elles font l’avion. Dans une parfaite harmonie, c’est la patrouille suisse pendant un meeting aérien à Payerne. Moi, je suis seul, raide sur ma plateforme réglable, bas de contention, shorts trop larges, teeshirt trempé. Je me retrouve comme Guillaume Tell sur son socle, mais sans l’arbalète et sans le fiston. Du coup, je ne sais pas quoi faire de mes bras. Du haut de mon tabouret, j’ai touché le fond. Bref, il me faut redescendre, quitte à ce qu’une fois en bas, les libellules aient repris de la hauteur. Le cauchemar ! J’entends partout discuter d’IMC (Indice de Masse Corporelle). Je ne suis pas en surpoids, alors quand on me regarde, je pense qu’on parle plutôt d’Infirme Moteur Cérébral. Le fitness, c’est exténuant, douloureux, humiliant et coûteux !

Lassé de tous les empressements, bousculades et déferlements, je finis par rater un rassemblement. J’avoue que le délit relève alors plus de la mauvaise volonté que d’une infirmité cérébrale. Résultat, je passe le jour de mes vingt ans, le 20 septembre 1969, dans une cellule à Bière. Le geôlier m’offre, comme cadeau d’anniversaire, une gauloise bleue sans filtre. C’est ma première cigarette. Elle me rend complètement « stone ».

Le 1 septembre 1939, un Allemand met pied à terre en Pologne. C’est la deuxième fois que le monde entier dérape. Peu après ce moment tristement historique, le 4 septembre, jour de ses vingt ans, mon père reçoit un mousqueton et douze cartouches. Il passera plus de quatre ans sous les drapeaux. Le 4 août 1942, un arrêté stipule que tous les étrangers sans visa doivent être refoulés «même s’il peut en résulter pour eux des inconvénients sérieux tels que la mise en péril de la vie ou de l’intégrité corporelle ». Pour échapper aux camps d’extermination, la seule solution pour les juifs c’est d’entrer illégalement en Suisse. Deux jeunes filles se déshabillent et se baignent nues dans le Rhône. Des passeurs profitent de la distraction des soldats pour organiser des passages clandestins. Le stratagème est très vite découvert, mais, au lieu d’être déjoué, il est utilisé pour instituer la complicité pseudo-involontaire de fantassins. Mon père, catholique pratiquant pudibond, se prête au jeu aussi peu que possible, mais autant que nécessaire. Il se rend consciencieusement au peep-show. À ce récit du sergent Charles Rupp, l’action de grâce de Léo Ferré, jaillissant de ma mémoire, s’enchaîne tout naturellement :

« Pour le péché que tu fais naître,

au sein des plus raides vertus

et pour l'ennui qui va paraître

au coin des lits (de rivière) où tu n'es plus !

Thank you Satan ! »

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Daniel Rupp
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26 avril 2020
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