L' Helvétie, bateau de la Compagnie générale de Navigation sur le Léman, 1919

8 janvier 1919
Lac Léman
Arnold Bonard
René Gagnaux

La Patrie Suisse, No 660, Genève, le 8 janvier 1919

Chronique d'Arnold Bonard

Arnold Bonard (30 avril 1860, Croy - 19 novembre 1944, Lausanne) créa l'Agence Télégraphique Vaudoise à Lausanne en 1894 alors qu'il était journaliste au Nouvelliste Vaudois. Dès 1895, l'Agence Télégraphique Vaudoise devint le correspondant de l'Agence Télégraphique Suisse, fondée à Berne en cette même année. Arnold Bonard, secondé par ses deux filles Suzanne (1892-1971) et Odette (1897-1987), réunit une documentation destinée aux journalistes. Après sa mort, ses filles prolongèrent son oeuvre jusqu'au rattachement de l'Agence Télégraphique Vaudoise à l'Agence Télégraphique Suisse en 1968

Le Fonds Bonard est géré par l'Inventaires des Archives cantonales vaudoises

Voir cette page du site de la BCU pour une courte biographie

Vieux Souvenirs: L' Helvétie

"[...] Réunie à l'extraordinaire, à Lausanne, le samedi 26 octobre, sous la présidence de M. Gustave Masson, juge cantonal, une assemblée extraordinaire des actionnaires de la Compagnie générale de Navigation sur le Léman a décidé la démolition et la vente de l'un de ses plus anciens bateaux, l'Helvétie: les temps, durs pour tout le monde mais spécialement pour les entreprises de transports, obligent la Compagnie à se défaire de ce vieux et excellent serviteur.

À la fin de 1918, le bateau avait disparu de la surface du lac. L'Helvétie, «bateau à vapeur en fer, muni de machines anglaises perfectionnées, à basse pression, de la force de 136 chevaux», avait été construit en 1840, à Genthod, pour le compte d'une société genevoise, par une maison anglaise, Ditchborn & Mare, et lancé, le 27 mai 1841, du chantier de Genthod, «avec un entier succès». «La baie était couverte d'embarcations, de chaloupes pavoisées, de grandes barques chargées de monde». L'Helvétie, ajoutait-on, est «un fort beau bateau, à quelques pieds près aussi long que L'Aigle et un peu plus large. Il possède, à l'arrière, des panneaux vitrés. La couleur et les ornements sont de très bon goût. Il est probable que le bateau commencera son service d'ici à un mois. (1)

En réalité, c'est le jeudi 5 août que l'Helvétie commença son service régulier. Auparavant, il fit, le dimanche 1er août, le tour du lac, réservé aux actionnaires, que le bateau vint prendre à Genève (2).

L'administration avait son siège au Grand Quai.

Au début, l'Helvétie partait de Genève à 8 h. du matin, touchait tous les ports, arrivait à Villeneuve à 12 h. 1/2, pour rentrer à Genève à 6 heures, ce qui représentait une vitesse commerciale de vingt kilomètres à l'heure, de très peu inférieure à celle d'aujourd'hui.

Les prix étaient «les mêmes que sur les autres bateaux à vapeur». En outre, l'administration délivrait des abonnements par lieue, «chaque distance d'un port à celui le plus voisin était calculée pour deux lieues, excepté d'Ouchy à Vevey et viceversa, calculée pour 4 lieues»; des abonnements de cent lieues à Fr. 35 de France au 1res, à Fr. 16 de Suisse au IIes; des abonnements personnels à l'année à 50 francs de France, des abonnements de cinq ans à 200 francs, transmissibles, moyennant un droit de dix francs. «L'écu de cinq francs était compté pour 35 batz». Le tarif pour Villeneuve étant de Fr. 9.60 pour les premières, et de 32 batz soit Fr. 4.57 pour les secondes, l'abonnement de cent lieues ramenait le prix de la course à Fr. 5.60 (16 lieues à 35 cent.) pour les premières, et à Fr. 3.68 (16 lieues à 23 cent.) aux secondes. On pouvait faire usage du même abonnement pour plusieurs personnes à la fois. «Le but principal des abonnements était de diminuer beaucoup le prix des courses sur le lac, tant pour les personnes appelées à le parcourir souvent que pour les familles et les sociétés qui voulaient se donner plus fréquemment le plaisir de s'y promener».

Le vendredi 5 novembre, l'administration fixait les prix suivants:

De Genève à: Ires IIres

Coppet 7 batz 5 batz

Nyon 10 1/2 " 7 "

Rolle 17 1/2 " 10 "

Morges 24 1/2 " 15 "

Ouchy 28 " 18 "

Vevey 35 " 25 "

Villeneuve 42 " 27 "

Sur le Léman naviguaient, à ce moment là, l'Aigle, premier du nom (3) et le Léman, propriété d'une société vaudoise, le troisième bateau portant le nom du lac (4). On peut croire que les deux sociétés virent sans grand plaisir la création d'une troisième entreprise et d'une nouvelle concurrence. Est-ce à ce fait qu'il faut attribuer les bruits fâcheux répandus dans le public au sujet du nouveau bateau? On peut le supposer. L'Helvétie venait à peine de commencer son service, que la Gazette de Lausanne (5) publiait le diplomatique entrefilet que voici:

Les accidents dont la navigation à vapeur a souvent été la cause, soit par la construction vicieuse des machines qu'on emploie, soit parce qu'entraînée par le désir d'accélérer sa marche, elle passe de la basse à la moyenne, quelquefois même à la haute pression, appellent impérieusement, sur ses moyens d'action, la surveillance la plus sévère. Il y a, dans cette affaire, tant d'intérêts à protéger, tant de chances à combattre qu'il ne serait pas permis d'en braver le péril. Cette surveillance devient d'autant plus nécessaire aujourd'hui qu'un nouveau bateau, l'Helvétie, se présente sur notre lac et que par son contact prolongé avec nos rives, il appelle tout spécialement l'attention des Vaudois.

Sans doute, le Conseil d'Etat de Genève, en autorisant la navigation de l'Helvétie a suffisamment rassuré les esprits. Cependant, des bruits fâcheux, comme le dit le Fédéral lui-même, s'étant répandus sur la nature et la solidité des machines qu'emploie ce bateau, nous croyons indispensable de porter la sécurité publique jusqu'à ses dernières conditions. Il serait donc nécessaire que le canton de Vaud fit procéder à un nouvel examen et que le rapport des experts, devenu public, donnat aux observations le droit de se faire entendre et ne laissat ainsi la place qu'à l'influence utile que cette nouvelle entreprise fait exercer sur ses relations.

De son côté, un nommé Muller, maître de physique-mécanique à Nyon, par lettre datée de «Nion le 11 août», et publiée le 13 (6) expose que «contrairement à ce qui a été annoncé, les machines de l'Helvétie ne sont pas indépendantes». «On ne saurait appeler de ce nom, dit-il, deux machines liées par un seul système de pompes et par un seul condensateur.» Il explique que «dans les machines indépendantes, comme celles du Léman et de l'Aigle, tout, sauf l'arbre de couche, est double. Dans les machines liées, comme celles de l'Helvétie, il n'en est pas ainsi. Si une clavette vient à se déplacer dans le seul condenseur qu'elles ont, si une seule pompe vient à se déranger, si l'unique balancier qui les meut ou si l'une de ses bielles vient à se rompre, le bâtiment est à la merci des flots». Il ajoute que l'arrêté du Conseil d'Etat de Genève du 30 juillet autorisant la navigation de l'Helvétie ne saurait être invoqué comme une réfutation des bruits répandus sur ces machines»; il ne prouve rien, parce qu'il ne permet que provisoirement la marche du navire et qu'il exige, d'ici à la fin de l'année, des mesures de sûreté. Il ne veut donc pas dire «que le bateau présente la sécurité la plus parfaite aux voyageurs.»

À cela, l'administration répond par voie d'annonces (7) que «le bateau en fer l'Helvétie d'une marche supérieure, muni de machines à basse pression, de la fabrique Miller, Rarenhill, de Londres, part tous les jours de Genève à 8 h. du matin, etc. (8)

Un accident - rupture d'un tube bouilleur - s'étant produit le 4 septembre, les «gérants de l'Helvétie» envoient à la presse (9) l'annonce suivante:

On a souvent essayé d'effrayer le public à l'occasion des tubes bouilleurs de l'Helvétie prétendant qu'ils exposaient à des explosions. Eh bien! samedi dernier, on a pu être complètement rassuré à cet égard: un tube bouilleur s'est cassé, et les voyageurs ne s'en sont aperçus que parce que le navire s'est arrêté, attendu que l'eau qui s'en est échappée a éteint le feu. Si cet accident eût lieu plus loin de Genève, les voyageurs en eussent été quittes pour attendre tranquillement à bord, pendant une heure ou deux, que l'on eût changé le tube. Mais comme le navire était devant Sécheron, on a cru plus commode pour eux de faire rentrer le navire en priant le Léman de le remorquer, manoeuvre à laquelle les officiers de ce navire se sont prêtés avec beaucoup de complaisance, nous leur en faisons nos bien sincères remerciements. Il en est de cet accident, comme de ceux qui sont déjà arrivés et peuvent encore arriver aux autres bateaux à vapeur naviguant sur le lac Léman, un peu d'ennui et de mécompte, mais pas l'ombre d'un danger. Il est même peu probable que ce petit accident se renouvelle, par les soins que l'administration mettra à échanger les tubes qui présenteraient la moindre trace de défectuosité. On sait d'ailleurs que ce système de chaudière est celui qui a obtenu le plus grand succès en Angleterre, pendant ces dernières années, comme offrant le plus de sécurité.

En fait, cette année-là, l'Helvétie fit régulièrement son service, sauf une interruption les mercredi 29 et jeudi 30 septembre et du jeudi 18 octobre au lundi 1er novembre, «pour terminer divers travaux de détail et de perfectionnement qui ne pouvaient se faire pendant sa marche».

«l'Helvétie, d'une force très supérieure, disait à ce propos une autre annonce du Conseil d'administration (10) offre aux voyageurs d'importants avantages en fait de sécurité, de vitesse et de régularité. Il a aussi de très beaux emménagements. Ses salons sont parfaitement chauffés, et l'on s'est conformé au voeu du public par une grande diminution de prix».

Lors de l'ouragan du 18 juillet 1841, qui mit l'Aigle en péril, l'Helvétie dut s'arrêter à Genthod et risqua d'être jetée par les vagues furieuses contre les enrochements. Les sapeurs-pompiers de Genthod alarmés et appelés à l'aide, réussirent à amarrer le bateau qui chassait sur ses ancres. (11)

Nous ne voulons pas suivre l'Helvétie pendant sa longue carrière de septante ans, qui, pour un bateau, est l'âge de Mathusalem. M. C. Finaz, un vieux Genevois qui s'est toujours intéressé à la navigation sur le Léman et qui est minutieusement documenté sur ce sujet, nous a fait savoir qu'en 1863, ce bateau resta plusieurs semaines échoué devant Ouchy et qu'il causa un dimanche soir, à Nyon, un grave accident: un bateau radeleur passa sous ses roues; il y eut plusieurs victimes. (12)

C'est l'Helvétie qui, le dimanche 8 septembre 1867, amena à Genève, l'ambassade japonaise, venant de Berne, pour assister au Congrès de la Paix, qui siégea au Bâtiment électoral.

La veille, le Simplon avait amené le général Garibaldi, venant d'Italie par Villeneuve, et qui fut l'objet d'une manifestation grandiose de la population genevoise, avec cortège. (13)

L'Helvétie fut longtemps le bateau préféré du public. Il a conservé ses faveurs jusqu'à la construction du Bonivard (1868) avec pont surélevé. L'apparition et la multiplication des bateaux-salons, de 1886 à 1914, le reléguèrent à l'arrière-plan, comme les autres bateaux à pont ras. Au cours de sa longue carrière, il a subi des transformations qui ne lui ont guère laissé d'intact que la coque (14): en 1872, il fut doté de nouvelles machines, à cylindres oscillants, système peu économique et d'un entretien difficile, actuellement démodé et plus digne d'un musée rétrospectif que d'un bateau moderne. En 1863, remis à neuf, il fut pourvu d'une nouvelle chaudière. En 1895, un fumoir avait été construit sur le pont arrière.

Tel qu'il était enfin, long de 48 m., large de 6 m. 44, avec des machines de 650 chevaux, il déplaçait 185 tonnes et pouvait porter 800 voyageurs. Sa valeur qui, lors de la fusion, en 1873, fut fixée à Fr. 205 000, figurait à l'inventaire pour Fr. 58 000. Le fer provenant de sa démolition, vendu à Fr. 38 le q. m., la fonte à Fr. 36, les métaux (laiton, cuivre) à Fr. 370, produiront net environ Fr. 70 000, soit Fr. 12 000 de plus que cette valeur.

Les anciens types de bateaux dits «demi-salons», tels que le Léman (1857), le Boni vard (1868), le Major Davel (1892), disparaîtront dans un avenir plus ou moins éloigné pour faire place à des bateaux-salons. Déjà sont comptés les jours du Léman. Aux personnes qui regretteraient de voir disparaître de la surface du lac, la gracieuse silhouette et le nom de l'Helvétie, nous pouvons dire que ce nom sera très probablement donné au prochain bateau-salon qui sera construit lorsque la paix aura refleuri sur la terre et que les temps seront redevenus normaux: à l'Helvétie désuète et vieillie succédera une Helvétie nouvelle, rajeunie, plus confortable mieux adaptée aux circonstances modernes, et où jl fera bon demeurer (15***).***

Arnold Bonard. [...]"**

(1) Gazette de Lausanne, 1841, No 44 du mardi 1er juin, sous Genève. Notons en passant que la Gazette du 15 juin 1841 parle d'un projet tendant à rendre le Rhône navigable de Seyssel à Genève, de telle sorte que «les bateaux pourraient aller du château de Chillon au château d'If»... Déjà!

(2) A cette occasion, on tira avec les deux petits canons du bord. L'un des hommes de l'équipage eut une main emportée pendant le tir.

Le chroniqueur du Journal de Genève, qui était du voyage, constate que «la machine a une marche très douce», et que sur la table du salon, on peut écrire comme chez soi: il n'y a aucune trépidation. (Notes de M. C. Finaz).

(3) De la force de 89 chevaux, construit et lancé en 1837, au Creux-de-Genthod, entré en service le 25 juin 1837, vendu plus tard à la Compagnie de la Ligne d'Italie, rebaptisé Simplon, transformé, enfin, en ponton pour abriter, au Jardin Anglais, où il se trouve encore, les bureaux de la Compagnie de Navigation.

(4) Bateau en fer de la force de 80 chevaux, ayant coûté fr. 208.500, lancé et entré en service régulier le 1er août 1838. Il avait remplacé le Léman (vaudois) deu xième du nom, à la coque verte et blanche, avec l'écus son vaudois peint sur les tambours à l'avant et à l'arrière, sur le bastingage, mis à l'eau le 15 juillet 1826, entré en service le 27 et démoli déjà à la fin de 1837.

(5) Gazette de Lausanne, 1841, No 63 du vendredi 6 août.

(6) Gazette de Lausanne, 1841, No 65 du 13 août.

(7) Gazette de Lausanne, 1841, No 71 du 5 septembre

(8) Le 27 août une annonce des autorités de Cully fait savoir que dorénavant l'Aigle et le Léman s'arrêteront devant celle localité

(9) Gazette de Lausanne, 1841, No 78 du vendredi 10 septembre

(10) Gazette de Lausanne, 1841, No 91 du vendredi 12 novembre

(11) Note de M.C.Finaz, Genève. Voir aussi Journal de Genève du 20 juillet 1841

(12) Nous n'avons pu retrouver ni le lieu ni la date de cet accident. Quelqu'un de nos lecteurs pourrait-il nous les faire connaître ?

(13) Notes de M. C. Finaz.

(14) ... Et la cloche qui passait pour avoir le plus beau son. (Note de M. C. Finaz).

(15) Curieuse coïncidence: en même temps que l'on annonçait la disparition de l'Helvétie, on apprenait que son capitaine, Louis Quiblier, depuis trente ans au service de la Compagnie, venait de mourir.

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René Gagnaux
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25 décembre 2017
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