Khartoum Le Nil Bleu et le Nil Blanc

1 janvier 1852
George Melly Imprimerie de Ferdinand Ramboz
Serge de Muller

KHARTOUM
LE
NIL BLEU ET LE NIL BLANC

tire de la bibliotheque universelle de Geneve fevrier et mars 1852
Geneve imprimerie de Ferdinand Ramboz et Cie
Rue de l'Hotel-de-Ville , 78
1852

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Tous les coeurs genevois ont battu d'emotion et de tristesse, en apprenant la funeste issue d'un voyage, entrepris avec toute l'ardeur d'un esprit vif, ami de la nature et la science, a qui rien ne semblait impossible. Des son enfance, l'amour de l'hisotire naturelle avait embelli et anime la vie de M. Andre Melly. Ce fut un des mobiles qui l'engarent a entreprendre le voyage de Nubie, car les naturalistes comme les conquerants, rien ne suffit a leurs desirs. Malgre des occupations d'un genre bien different et une carriere commerciale qui eut suffit a l'activite de la plupart des hommes, il avait eu la perseverance de rassembler la plus belle collection d'insectes qui existe en Europe, pres de 20,000 epeces differentes de coleopteres. Qui de nous n'en a vu quelques echantillons, quelque boite offerte a ses jeunes compatriotes, dont il se plaisait a grossir le petit tresor, en leur laissant entrevoir la riche moisson ouverte a leur curiosite. Il aimait a inspirer le gout de l'instruction, et engageait vivement les jeunes gens qui

Khartoum and the Blue and White Nil, by George Melly, in two volumes, London, Colburn and Co, pusblishers. 1851.
Grace a la complaisance de la famille Melly, elle est toujours visible a Liverpool pour ceux qui desirent la consulter.

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se vouaient au commerce, a y joindre quelques branches speciales d'etude. l'economie politique, l'histoire naturelle etc., comme un fil auquel viendraientse rattacher leurs lectures, au lieu de les disseminer sans but positif. Son esprit rapide et clairvoyant etait prompt a rendre service. Aussi nos compatriotes ont-ils perdu en lui un precieux protecteur a l'etranger. Il y a quelquechose de dramatique, d'emouvant, dans cette mort lointaine, cette tombe isolee, cette famille laissant au desert les restes de son pere bien-aime, du chef qui animait tout, qui etait sa joie et da gloire. Ah pensons que la voute des cieux etend son voile d'azur et d'esperance sur l'horizon du desert comme sur celui des lieux habites, sur la tombe solitaire comme sur la vivante citee. San sa vue radieuse, la beaute du paysage disparait comme la paix dans notre coeur.
Tout en respectant le sentiment delicat et douloureux qui a empeche le jeune Melly de se livrer dans son ouvrage a la douceur de parler de son pere, qu'il nous soit permis, a nous qui ne sommes pas de la famille, d'en dire quelques mots.
C'est en revenant de Berber a Gagee, petit village qui se compose de quelques masures de boue, que M. Andre Melly ressentit les premieres atteintes de sa maladie. Traversant sur son chameau, a l'ardeur du soleil, une lande aride et deserte, il eprouva un violent mal de tete, et il hata le pas et arriva a la station choisie par ses fils ou ils avaient fait dresser leurs tentes, a l'ombre de quelques arbres; la chaleur etait suffocante ; M. Melly entra dans la sienne, qu'il ne devait plus quitter. On essaya de la preserver des rayons du soleil couchant, en la couvrant de feuilles de palmier. Elles se recoquillaient ; il fallut y

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renoncer. Bientot le vent devint si violent que, par moments on craignant que ce fragile abri ne fut lui-meme renverse. Mais le calme etait au dedans. Sentant approcher la fin, M. Melly fit venir son fils aine et lui confia la tache de ramener aussi vite que possible sa mere et sa soeur en Europe, lui donnant toutes les directions, lui indiquant tous les soins que peut suggerer la prudence d'un pere. Jusqu'alors, il avait preside lui-meme aux moindres details, combine jusqu'au contenu de leurs quarente caisses de voyage, de maniere a ce que, si l'une venait a se perdre son abscence ne se fit pas sentir. Ses instructions donnes, ce pieux devoir rempli, il rendit grace a Dieu de la grande part de bonheur qui lui avait ete departie en ce monde, regrettant de ne pouvoir en jouir plus longtemps, mais ce confiant en sa bonte supreme.
Dans un moment de reveil, il s'apercut que sa montre etait arretee ; il regarda attentivement la place des aiguilles et dit a son fils : "Il faudra la remonter quand le soleil eclairera cette pointe de rocher. " L'heure indiquee s'est trouvee juste. C'est ainsi que, jusqu'a apres sa mort, il reglait le temps pour ceux qu'il avait tant aimes.
Le cimetire de Gagee, ou la famille obtint une place, est situe a deux milles environ des bords du Nil. Les lieux de sepulture sont sacres pour les Orientaux ; quoique l'endroit ne soit pas ferme, les objets les plus precieux y sont en surete. Par un usage touchant, le parents de ceux qui y reposent y apportent chaque vendredi des secours destines aux pauvres. Une chapelle est batie a l'endroit dans ce but. C'est vers ce lieu de repos, loin de la pompe funeraire qui repugnait a sa simplicite, que ses fils, suivis de leurs fideles domestiques arabes, accompagnerent la depouille

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mortelle de leur pere. Des tourbillons de sable obscurissaient l'atmosphere : l'ouragan etait si violent , qu'il empechat d'avancer et coupait la respiration.
Quand le terre eut recouvert cette enveloppe cherie, ses fils s'agenouillerent dans le sable, lurent les prieres de la liturgie anglaise, distribuerent, au nom de leur pere, des aumones a la foule emue qui les entourait, puis dirent un un triste et dernier adieu a cette tombe qu'ils quittaient pour toujours 1.
Le corps retourne a la poudre d'ou il a ete tire, mais la pensee, le sentiment, ne s'eteignent pas, ils circulent comme la lumiere, repandant la vie et la clarte. N'est-ce pas un reflet de la pensee de M. Melly, un echo de ses sentiments, que nous retrouvons dans le journal plein de fraicheur et de grace de son fils cadet, impressions modifies par la gaiete et la vivacite de son age, et par une imagination juvenile que tout enchante, qui saisit tout ce qui est piquant ou romantique, et qui, sans trop approfondir, tantot se cree des explications geologiques, tantot cherche a deviner, a mettre en scene les sentiments et les passions caches derriere le voile ou les murs du ....

1. Helas ! tout est fini ! son esprit lumineux,
Dans le sejour divin, achevant sa carriere, Pour toujours, en partant, nous a prive d'un pere.
Mais, au ciel, desormais, n'en avons pas deux ?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Souflez, vent du desert, redoublez de fureur;
Ralentissez nos pas et fermez notre bouche;
Ah nous serons trop tot a sa derniere couche,
Et le silence plait ou regne la douleur.
Fragment d'une poesie compose dans le desert, imite de l'an-
glais

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Ecoutons leurs projets au moment du depart.
"Apres avoir traverse la Lombardie et fait un sejour agreable dans la ville des gondoles et des palais, nous arrivames a Triestre, en route pour l'Egypte, le 25 septembre 1850, mon pere, ma mere, mon frere, ma soeur et moi. Nous avions assez parcouru le monde pour ne pas craindre les petits incovenients qui surprennent quand on n'a pas quitte le confort de la vie anglaise. Nous avions deux dames avec nous, ce qui montre que le voyage que nous allions entreprendre n'est ni trop fatigant, ni trop difficile. Ceux qui suivront nos traces jouiront comme nous d'une foule d'objets nouveaux et interessants. Nous esperions, avant notre retour, quittant le sentier battus des touristes du Nil, pouvoir penetrer dans les profondeurs de la Nubie, jusqu'au 14o de latitude nord, et joindre nos noms au petit nombre de ceux de nos compatriotes qui ont contemple la jonction du Nil Bleu et du Nil Blanc. Quelques-uns de nous nourrissaient des desirs plus ambitieux encore, en songeant aux sources inconnues de ce fleuve mysterieux. Les autres avaient une sorte d'aprehension a l'idee de suivre une route qui n'existait pas, et de traverser un pays qu'aucune dame n'avait encore visite. Nous convinmes tous, cependant, d'aller aussi loin que cela serait facile et prudent, sans nous engager a rien, nous laissant diriger par les circonstances, le meilleur livre de route pour les voyageurs, surtout dans des pays inconnus. Sans nous arreter a ces fraiches descriptions de l'Egypte, sous ces palmiers et ces mimosas embaumes, ni pres du Nil majestueux qui, "dans son etendue repete les myriades d'etoile de ce ciel si pur," et qui, frappes des rayons argentes de la lune, parait "un fleuve de lumiere ;"

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laissant meme l'ile de Philae, "cette perle du Nil qui s'eleve de ses ondes comme le reve d'un poete," hatons nous d'arriver d'arriver en Nubie.
Korosko, sur les bords du Nil, est le premier village de Nubie que nous avons visite. C'est un assemblage de huttes de terre, recouvertes de nattes. Aucun pigeonnier ne s'eleve sur le toit, comme en Egypte ; aucun essaie d'ornement ne se laisse apercevoir ; cependant, elles ont un air propre et commode que ne presentent pas les demeures des arabes. Nous nous sentimes attires par la nature simple et honnete de ses habitants. Ce trait caracteristique d'une race probe et laborieuse, nous raffraichissait apres notre experience des Egyptiens. Le robuste Nubien, sa femme non voilee, et ses enfants noirs et poteles, forment un contraste frappant avec l'air effemine des premiers. Une contenance ouverte, anime par des yeux expressifs, des membres vigoureux, de belles proportions, temoignent a la fois et de sa force et de son caractere. Les Nubiens se sont acquis en Egypte la meme reputation d'honnetete, de courage et de sagacite que les Suisses en Europe. Les femmes formees par la seule nature, ont un genre de beaute qui leur est particulier ; leurs mouvements ont la grace, et leur petit vetement bleu, qui voile a peine leurs formes, a quelquechose de classique. L'arrivee d'une caravane, jointe a celle de nos bateaux avait mis en emoi la petite communautee ; tout le monde etait sorti, chacun se pressait au bord de la riviere, en face de notre ancrage, et, a l'approche de la nuit, la scene devint extremement animee et pitoresque. Les conducteurs de chameaux, race rude et sans art, qui a conserve l'empreinte de la nature primitive, etaient les figures proeminentes de

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de la foule. Le regard se portait de ces guides sur leurs patientes betes de sommes, qui, apres leurs longues marches sur le sable brulant, etaient couchees, douces et resignes comme des agneaux, a cote de leur lourde charge.
Les chameliers faisaient un petit trafic d'oeufs et de plumes d'autruche ; pour nous faire bons amis, nous en achetames quelques-unes ; elles etaient tres belles ; mais presque aussi chere qu'a Londres. Ils nous dirent que nous ne devions pas avoir la crainte de manquer d'eau dans le desert, parcqu' il y avait eu dernierement de la pluie, ce qui en avait fourni une bonne quantite. Ils avaient mis trente jours pour venir de Khartoum et avaient beaucoup souffert de la chaleur.
A Korosko, nous perdimes ce qu'en tout autre pays on eut appele un intrus. Un homme nomme Aleï-Suliman etait monte au Caire sur notre barque a notre insu, et avait obtenu son passage pour la Nubie. Le premier moment de surprise passe, son activite, ses soins vigilants, non seulement lui acquirent notre indulgence, mais nous le firent considerer comme une precieuse acquisition. C'etait un pieux mulsulman, et suivant l'ordre du prophete, il s'agenouillait cinq fois par jour pour la priere. J'ai vu souvent sa belle forme se dessiner, prosterne sur le pont a l'ardeur du midi, ou le soir bien avant dans la nuit. Il etait a peu de distance de son village que nous devions atteindre le lendemain, mais, impatient d'arriver, il partit a pied le premier.
Nous quittames nous-meme Korosko le jour suivant, et pousses par un bon vent, nous arrivames a Dour a trois heures et demie de l'apres-midi. Le rivage, comme d'ordinaire, etait couvert de mondepour nous voir debarquer. L'honnete Aleï-Suliman se faisait distinguer dans la foule

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par sa bobe flottante de coton blanc et son turban jaune dont le bout tombait sur l'epaule. Il venait nous renouveler ses remerciements et nous apportait des dattes, simple tribut de reconnaissance, offert de la maniere la plus gracieuse. Un peu plus loin, un petit garcon desirait vendre un cameleon, emplette dont nous avions grande envie, mais le marche ne fut pas facile a conclure, car, comme le jeune voleur de Waverley, qui preferait l'argent blanc a l'or qu'il ne connaissait pas, celui-ci n'appreciait qu'une seule espece de monnaie. Nous lui offrimes une demi piastre, mais il refusa, demandant dix paras de cuivre a peu pres la moitie. Il fallut reunir tous nos petits sols pour parvenir a le payer.
Le jour finit par un coucher de soleil dont aucun langage ne saurait decrire la beaute. L'eclat d'un rouge brillant se fondaient en milles nuances vairees ; leur reflexion dans l'eau semblait une mer de feu. Bientot le crepuscule etendit ses voiles, Venus parut, puis la lune se leva et la lumiere de l'etoile disparut dans ses rayons argentes. C'etait une scene propre a faire naitre l'inspiration.
En penetrant dans l'interieur, l'aspect du pays changea considerablement. Les palmiers sont plus nombreux et plus beaux. Les Doom palms (espece de cocotiers) quoique moins abondants que dans le nord, paraissaient encore sur les hauteurs. Les champs de ble de dourah et de ricin, principales branches de l'agriculture, ont remplaces les recoltes de coton. Les pois et les feves croissent dans les places humides. Par intervalle le terrain est inculte, trop sterile et trop dur pour appeler le travail du laboureur. Pres de l'eau, il se couvre de mimosas epineux, sur lesquels des pampres d'un vert brillant jettent leurs gracieux festons.

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Un sable dore scintille entre leurs tiges, comme un ruisseau tributaire de la riviere. - A mesure que nous avancions ces bandes desertes devenaient plus frequentes, et quand la charrue reprenait son empire, la place cultivee avait rarement plus d'un demi-mille de largeur. La vie animale decroissait dans la meme proportion. Il n'y avait plus de chasse.
Nous avions l'oeil tendu pour les crocodiles. Notre attente ne fut pas remplie, mais dans la nuit nous entendimes le bruit d'un objet tombant dans l'eau, qu'on dit etre un homme entraine par un crocodile.
Nous arrivames a Ipsamboul une semaine apres avoir quitte Philae. A quelques milles de distance, on pouvait deja apercevoir la statue colossale qui veille sur le temple comme un geant immobile a son poste, fanal pour le voyageur. Le temple est creuse dans le roc, et les trois grandes figures qui en gardent l'entree solennelle, sont sculptees sur la surface exterieure du rocher comme un immense bas-relief. L'expression du visage est celle d'un calme imposant, et a en juger par la portion qui est encore visible, l'attitude est pleine de grandeur et de majeste. Le piedestal est enfoui dans le sable, qui s'eleve jusqu'au genou, et meme jusqu'au cou de l'une de ces images taillees. Il glisse entre les deux collines comme un torrent des montagnes. On l'a utilise pour monter jusqu'a la barbe de l'idole, sur laquelle, fideles a leur gout barbare, les Thompson et les Smith ont inscrit leurs noms insignifiants. Le visage du pauvre dieu conserve aussi les traces du moule en platre pris pour le Musee britannique. Un homme de taille ordinaire, debout sur les levres de la statue, ne peut pas en atteindre les yeux, cela donnera une idee de l'enorme grandeur de ses traits. Il y avait autrefois une quatrieme

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statue de dimensions aussi gigantesques, mais elle a ete la victime de quelque antiquaire sans pitie. Tel est le sort des dieux et des hommes. Le sable menace d'obstruer bientot completement l'entree de ce temple remarquable. Elle n'a plus que quatre pieds de haut, il faut se courber pour passer. Je m'y glissai en rampant, non sans entrainer bonne quantite de sable. Quand, muni d'une lampe, que l'obscuritee rendait indispensable on est parvenu dans l'enceinte, on se trouve dans une salle vaste et elevee, principale division du temple. De chaque cote quatre colonnes massives et carres font face a autant de grandes figures, taillees aussi d'une seule piece. Je grimpai sur les epaules d'un de ces colosses mais debout, les bras tendus, je ne pus atteindre le sommet de la tete. Les murailles sont couvertes de representations de batailles et de scenes de triomphe, comme si les heros des anciens jours, se defiant des fastes obscurs de l'histoire, n'avaient voulu transmettre leurs hauts faits jusqu'a la pierre imperrissable. Cette chambre communique dans une piece de dimension plus petite, ayant les memes ornements ; elle se termine par un sanctuaire. En avancant, nos torches eclairerent les restes mutiles de quatre idoles gigantesques, assises sur un divan de pierre, devant un bloc de granit, qui servait probablement d'autel. Nous errames longtemps dans une enfilade de chambres qui peut-etre autrefois, theatre de plus sombres mysteres, n'etaient accessibles qu'a des pretres implacables. Les murailles sculteees et coloriees retracent un tableau sans fin de combats et de victoires, qu'accompagnent des hyeroglyphes d'une variettee infinie, tout a fait nouveau pour nous. Un groupe d'esclaves noirs et de naturels couleur de cuivre, esquisses avec beaucoup de vigueur et de har-

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- diesse fixa surtout notre attention. Dans une autre chambre, tous les personnages avaient des colliers et des bracelets noirs. La purete du dessin, le brillant et la delicatesse des couleurs nous frapperent d'etonnement. Les figures sont belles et ont une expression de bienveillance et de serenite, jointe a celle de grandeur et de dignite que caracterisent tous ces colosses. Ramses, le heros de ces peintures, est represente dans son passe-temps ordinaire, tenant par les cheveux un groupe de captifs, mais la grandeur de sa stature, rend l'exploit peu difficile, et rabaisse singulierement sa gloire. Plus loin, il descend d'un immense chariot, et la reine, femme d'une grande beaute, debout pres de lui, lui presente un gobelet de vin. Il y a plus d'images de femmes dans ce temple que nous n'en avons vu nulle part ailleurs.
Un second temple, construit sur le meme plan, mais dans des proportions plus petites, fait une impression moins saisissante ; cependant la facade, taillee dans le rocher qui surplombe la riviere est d'un effet imposant.
Apres l'avoir explore, nous retournames a la grande salle ou nous primes le plaisir de fumer une pipe. Le silence etait si profond, qu'a peine osions-nous le rompre. Autour, et au-dessus de nous, regnait l'obscurite des ages, voilant leur histoire et leurs dieux. La flamme de notre lampe jetait sur nous sa lumiere rougeatre, tandis que nous etions couches au pied de ces idoles que peut-etre une fois, dans leur aveuglement, leurs adorateurs cherchaient a se rendre propices avec du sang humain. Sur l'arriere-plan, les Arabes, qui nous accompagnaient, assis ou couches, etaient a moitie caches dans l'ombre, ainsi que les statues colossales qui les entouraient. Une legion de chauve-souris, seuls occupants du temple, agitees par notre

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invasion, erraient ca et la, et par leurs evolutions, ajoutaient a cette scene fantastique.
Nous avons dit a regret adieu a Ipsamboul, et nous somme arrives le lendemain a Wady-Halfeh ou se terminait notre voyage par eau, c'est la que nous devions laisser nos deux commodes bateaux, l'Aigle et le Fanny, ainsi que leurs deux equipages, dont je ne puis trop vanter l'activite, la gaiete et le bon naturel. La plupart des bateliers, etaient maries ; plusieurs avaient perdus des enfants, mais tous esperaient les retrouver dans le ciel. Nos quatre domestiques arabes suivaient par terre avec nous, entre autre Daireh, notre inestimable drogman.
Je me plaisais souvent a causer avec lui et a ecouter ses histoires. Un soir, etendu sur le pont, jouissant de la fraicheur de la brise et d'un ravissant clair de lune, il racontait ainsi l'origine des trois varietes du caractere arabe.
"Lorsque le moment fut venu de construire son arche, Noe s'adressa au plus habile charpentier lui apportant toutes ses mesures, mais celui-ci repondit ;
"Tu as demande a Dieu de nous rendre tous egalement riches, pourquoi te batirai-je une barque puisque je suis aussi riche que toi ?
"Noe lui promit alors sa jolie fille en mariage, et le joyeux charpentier se mit gaiement a l'ouvrage. Le besoin d'un forgeron se fit bientot sentir, mais Noe lui offrit en vain des monceaux d'or, il en avait plus qu'il n'en desirait et refusa le secours de son art, s'il n'obtenait la perle ... prix, la main deja promise de la belle enfant ; force fut d'y consentir. L'arche achevee, vint le tour du marchand de grains, car s'il fallait l'approvisionner pour son long voyage, meme refus, meme pretention et meme marche. Quand

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tout fut remine, les trois pretendants virent sommer Noe de remplir sa parole.
La jeune fille etait alle puiser de l'eau a la source voisine, car tout le monde etait egalement riche, personne ne voulait travailler pour les autres, et il fallait bien se servir soi-meme. Son chien s'etait glisse dans sa chambre, et quand Noe entra avec le forgeron, il ne fut pas peu surpris de trouver le carlin, metamorphose en l'image de sa fille, miracle fantome qui suivit l'amoureux forgeron. Le meme miracle s'opera sur un ane en faveur du marchand de ble. Noe delivre de l'angoisse qu'il s'etait attire par ses promesses inconsiderees, vit sa propre fille qui revenait de la fontaine causant avec le charpentier, il s'empressa de les unir. Quelques jours apres ils entrerent tous dans l'arche que l'eau, en s'elevant, fit bientot flotter."
Quand Daireh eut fini son histoire, il appela le plus idiot d'entre les matelots qui lui dit : "qu'est-ce ? " d'un air si niais qu'il ecria : "Ne voyez-vous pas qu'il est issu du baudet, et ce rameur la-bas qui se dispute avec le rais, il est clair qu'il provient du chien. Mais pour notre jeune maitresse, elle est assuremet descendue de la veritable fille de Noe."
"Mais Daireh, lui dis-je, croyez vous reellement cette histoire? - Ah ! c'est un tres savant derviche qui me l'a raconte."
Debarques sur la rive gauche, rendez-vous de chameaux, nous donnames l'ordre au reis, le chef des bateaux, d'attendre cinq semaines avant de retourner a Korosko. Dairch prit la parole et voici comment il l'expliqua : "Regardez la lune, quand elle aura diminue et que son croissant sera de nouveau redevenu ce qu'il est a present, vous ferez encore sept fois votre priere le soir, sur le

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"tillac, puis vous tournerez le bateau et vous ramerez." Non loin de la, la montagne des Noms surgit perpendiculairement du bord de la riviere ; elle s'incline du cote de la terre, et sa paroi fusible et crayeuse, qui n'a que quelques toises d'elevation, est couverte de noms, parmi lequelles figurent plusieurs celebrites europeennes. Nous ne pumes nous empecher de penser, en les lisant, que le nom de Belzoni paraissait plus a son avantage ici que sur le Sphinx a Karnac, ou sur le portique d'Ipsamboul, ce fut avec satisfaction que nous remarquames qu'un nom aussi populaireque celui de Mlle Martineau ne se trouvait nulle part ailleurs. Nous pouvons nous rendre le meme temoignane.
"D'une eminence voisine, l'oeilo embrasse l'ensemble la seconde cataracte, bien moins belle que celle d'Assouan. Pendant pres de trois mille, la riviere est si parseme de petits ilots, de rochers noirs, qu'ils ne laissent nulle part un passage de plus de 60 a 80 pieds ; la rapidite des eaux en est ralentie ; les rivages plats, preque de niveau avec la riviere, n'offent aucun objet d'interet, et le souvenir se raporte avec charme sur les agrestes rochers et l'ecume jaillissante de la premiere cataracte.
La route traverse une suite de collines interrompues par des plaines de sable et de gravier. Les squelettes de chameaux, morts a la peine, sont les seuls objets qui viennet recreer la vue ; nous rencontrames cependant une caravane de vingt-cinq chameaux vivants, portant une charge de gomme.
"Notre premier campement visait au pittoresque : nos trois tentes en demi-cercle etaient dressees a l'ombre des dattiers, pres d'un petit lac forme par le Nil ; les poules, les chameaux, leurs conducteurs, les Arabes et nous, chacun

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Serge de Muller
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20 janvier 2016
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