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Bela BARTOK, Divertimento Sz 113, OSR, Ferenc FRICSAY, 1956

8 février 1956
RSR resp. RTSR
René Gagnaux

Illustrant ce fichier audio: Ferenc Fricsay photographié par Max Jacobi, cité d'une photo de presse de la Deutsche Gramophon, Bela Bartok, photo Bibliothèque de Genève

Parmi les innombrables concerts mémorables de l'Orchestre de la Suisse Romande, voici celui donné le 8 février 1956 au Victoria-Hall, sous la direction de Ferenc FRICSAY - chef d'orchestre d'origine hongroise, naturalisé autrichien - , préservé grâce aux fabuleuses archives de la Radio Suisse Romande resp. de la Radio Télévision Suisse Romande!

Ce 9e concert de l'abonnement de la saison 1955-1956 fut à l'époque diffusé en direct sur Sottens (ref), dans le cadre du traditionnel concert du mercredi soir. Au programme:

  • Bela Bartok, Divertimento Sz 113
  • Franz Liszt, Concerto pour piano et orchestre no 2, en la majeur, op. 61, S 125, avec Aldo Ciccolini en soliste
  • Johannes Brahms, Symphonie No. 1 en do mineur, Op.68

Le lendemain, Franz WALTER, totalement enthousiasmé, écrivait dans le journal de Genève en page 9:

"[...] le concert d'hier soir nous offre brusquement une nouvelle révélation. Le nom de M. Ferenc Fricsay ne nous était pourtant pas inconnu, le disque et la radio l'ayant déjà largement répandu. D'autre part, le chef hongrois est venu conduire à Genève, il y a quelques années, une représentation de Fidelio qui avait laissé une bonne impression, il est vrai, mais pas de celles qui marquent profondément une saison; pas de celles surtout qui pouvaient laisser prévoir l'espèce de sensation qu'aura soulevée le passage de ce chef au pupitre comme celle de ce concert de l'abonnement. Sensation déjà provoquée auprès des musiciens de l'orchestre dès leur premier contact avec sa baguette, qu'ils avaient reconnue instantanément comme celle d'un maître. Il n'était pas difficile non plus à l'auditeur quelque peu averti de déceler dès les premières mesures le geste du chef-né, de celui qui d'une seule inflexion impose, sans explication, sa volonté, de celui surtout qui vit sa musique, qui respire avec elle. On retrouve d'ailleurs à travers le modelé subtil et caractéristique de la main gauche de M. Fricsay, ce fluide particulier qu'avait en partage un Furtwàngler - tout en arrêtant là, la comparaison qu'on peut faire entre ces deux artistes de natures très différentes. Par ailleurs, certaines de ses attitudes - lorsque, les jambes disjointes, il semble arc-bouté comme pour embrasser la sonorité des deux bras - rappelleraient plutôt un Karajan, dont il diffère également autant qu'une forte personnalité peut différer d'une autre.

Chez Ferenc Fricsay, cette manière de respirer dont j'ai parlé, cet art de la respiration musicale est peut-être ce qui m'a le plus frappé; tout particulièrement en comparant les trois oeuvres du programme - le Divertimento pour orchestre à cordes, de Bela Bartok, le Concerto en la de Liszt et la 1re. Symphonie de Brahms - auxquelles il restitua leur pulsation propre avec un sens étonnant de chaque climat particulier.

S'il fallait toutefois donner une préférence aux interprétations de M. Fricsay, je marquerai mon étonnement admiratif pour la manière dont il nous a révélé la partition de Bela Bartok, dont il rendit la prodigieuse effervescence avec un naturel extraordinaire, conférant à cette oeuvre d'écriture complexe une limpidité de cristal. Est-ce à cette interprétation seule que je dois ma surprise de ne pas avoir vu figurer cette oeuvre plus souvent dans nos concerts, - elle figurait pour la première fois à l'abonnement - tant elle m'est apparue comme l'une des mieux réussies de son auteur, des plus abordables, des plus séduisantes même. [...] ses deux allégros sont emplis d'une verve, d'un esprit - parfois même d'un humour - inégalables, alors que son mouvement médian est peut-être la page la plus émouvante née de la plume de Bartok.

L' art qu'y témoigna M. Fricsay de dégager d'un geste - avec quelle sûreté de main - les lignes principales, de les coordonner, d'assurer aux rythmes les plus mobiles le caractère de la plus évidente spontanéité, et enfin de conférer à certains épisodes, piquants ou expressifs, ce caractère de discrétion qui en fait toute la saveur, cet art exceptionnel, je ne sais pas s'il fut bien saisi de la majorité des auditeurs.

Du moins la symphonie de Brahms put-elle exercer son pouvoir direct sur l'auditoire et valoir au chef un triomphe final amplement mérité. M. Fricsay, en effet, après en avoir modelé les plus subtiles inflexions, dégagé aussi bien l'intime poésie, que l'exaltation passionnelle était des climats sonores d'une rare qualité - tantôt brûlants, tantôt enveloppants - enleva le finale dans une progression étourdissante, atteignant réellement au paroxysme du bouillonnement.

Mais je n'ai pas moins admiré le soin que mit M. Fricsay à conférer au concerto de Liszt son véritable caractère d'oeuvre symphonique, parant la partie orchestrale d'une couleur et d'un mordant tels que des solistes ont rarement l'occasion de bénéficier.

Aubaine particulière pour un virtuose comme M. Aldo Ciccolini qui, dans un aussi royal écrin, put faire valoir à son aise ses magnifiques qualités pianistiques: une souplesse technique inouïe, lui permettant les sonorités les plus riches, de la fluide légèreté à un «forte» robuste et plein que ne dépare aucune dureté lui permettant aussi de tenir aisément les tempi les plus affolants (mais ces tempi ajoutent-ils vraiment quelque chose de positif à l'oeuvre?). De plus, M. Ciccolini phrase avec sensibilité et avec goût. Bref, son jeu est aussi brillant que propre et probe. Que manque-t-il exactement pour que son interprétation du concerto de Liszt vous empoigne? Peu de chose, en somme: une certaine grandeur dans le panache, une respiration - j'y reviens - à la fois plus large et plus libre. Mais, répétons-le, c'est un admirable pianiste.

Pour terminer, il serait injuste de ne pas relever la magnifique prestation de tout l'orchestre devant cet animateur qui sut tirer de chaque musicien, le meilleur de lui-même et son don manifestement total. Un compliment spécial aux chefs de pupitre de l'orchestre à cordes de Bartok: MM. Schwalbé, Laumet, Golan, Loewenguth et Fryba.

Bref un concert à marquer d'une pierre blanche. Franz Walter [...]"

Le Divertimento pour cordes qui ouvrait le programme est l'une des dernières partitions que Bela Bartók composa en Europe, avant son exil aux Etats-Unis. En novembre 1938, il avait reçu une commande de Paul Sacher, le chef d'orchestre et philanthrope bâlois, assortie d'une offre généreuse: le prêt d'un chalet à Saanen (Gessenay), près de Berne, où il pourrait composer en paix.

Après une tournée de concert internationale frénétique dans la première moitié de 1939, Bartók peut enfin accepter l'invitation de Sacher. Il commença donc de travailler à cette commande au début d'août 1939: malgré le confort de travail dans ce chalet, les quinze jours que dure la composition du Divertimento plongent le compositeur dans l'angoisse de la guerre prochaine, qui hantait depuis plusieurs années cet antifasciste et antimilitariste de la première heure. Bartók déclara à propos du titre: «Divertimento désigne une musique angoissante car elle fait ressentir l'angoisse de l'auteur qui doit retourner à la guerre».

Il écrivit à son fils: «Je me sens en quelque sorte comme un musicien de l'ancien temps, invité de mon mécène. Car tu sais que je séjourne ici en étant entièrement l'invité des Sacher, qui s'occupent de tout - de loin [...]. Ils ont même fait venir de Berne un piano à mon intention [...]: je dois travailler. Et justement pour Sacher lui-même: une commande (quelque chose pour orchestre); et à cet égard également ma situation ressemble à celle des musiciens du passé. Par chance le travail a bien avancé, j'en suis venu à bout en 15 jours (une pièce d'environ 25 minutes), j'ai justement terminé hier».

À propos du chalet des Sacher, il précise: «Cette maison ne leur appartient pas, ils la louent depuis les événements de septembre dernier, à toutes fins utiles». Conscient des périls de la guerre qui monte, il écrit aussi à son fils, dans la même lettre: «Cela ne me dit rien que tu veuilles partir pour la Roumanie; ce n'est pas une bonne idée d'aller, à une époque aussi peu sûre, dans un pays aussi peu sûr».

Ce portrait de BELA BARTOK au piano a été publié à de nombreux endroits. La publication la plus ancienne que j'ai pu - jusqu'à maintenant - trouver documentée est dans le New York Times de 1936 - voir cette page de la Bibliothèque Nationale de l'Autriche, qui date une photo semblable du 7 janvier 1936.

L' oeuvre fut donnée en première audition le 11 juin 1940 par l'Orchestre de chambre de Bâle dirigé par Paul Sacher. Après le concert un critique écrivait: «En repensant à ce concert, il nous semble à présent irréel et fantomatique. Est-ce que les forces créatrices qui s'agitent ici seront en mesure de survivre face aux forces d'anéantissement déchaînées, à la violence qui conduit à l'extermination totale de la vie?» Quelques mois plus tard, Bartók quitta l'Europe pour les Etats-Unis, définitivement.

"[...] Pour une pièce composée en des temps aussi troublés, le Divertimento semble à première écoute d'une gaieté et d'une légèreté inhabituelles. Bartók déclara qu'il songeait à «une sorte de concerto grosso», et l'orchestration oppose un quatuor soliste à l'ample masse des cordes, d'une manière assez XVIIIe siècle. Mais la ressemblance s'arrête là. Le Divertimento est une oeuvre très originale dans son langage unique, et il ne s'agit nullement d'un pastiche néo-classique. Le premier mouvement adopte la structure d'une forme sonate dans un climat léger, insouciant; le second est un sombre Adagio en quatre sections (dont la première et la dernière correspondent à la forme en arche que Bartók aimait tant), tandis que le finale est un rondo enjoué, qui inclut sans effort, en son centre, une double fugue. [...]" texte de Wendy Thompson, cité de la cité d'un brochure du CD Chandos LS0752.

L' oeuvre est en trois mouvements, le premier est dansant, sur un rythme obstiné, caractérisé par la virtuosité des instruments qui se répondent, le second est d'un climat tragique, avec les contrebasses, violoncelles, altos, avec sourdines, le dernier est à nouveau dansant, «folklorique» (Pizzicatos secs, avec l'archet «sur la touche» et glissandi).

Une description de l'oeuvre par Serge Moreux, citée de son ouvrage «Béla Bartok»:

"[...] Le «Divertimento» pour orchestre à cordes est dédié à Paul Sacher. Jamais homme ne mérita si précieux hommage que ce chef d'orchestre raffiné, ce mécène délicat: en effet, c'est grâce à lui que nous possédons cette partition parfaite: au début de l'été 1939, le Maître et sa femme vivaient toujours dans l'obsession des événements proches; de l'état dépressif où ils se trouvaient, ils ne pouvaient sortir qu'autant qu'un dépaysement, qu'un changement de climat radical leur serait possible. Paul Sacher le comprend; il décide le Maître à un repos complet en montagne, lui offre son chalet de Saanen, dans le massif de la Gruyère, non loin de Fribourg. Tant de prévenances et de bonté et l'aspect grandiose du paysage qui descend de pâtures en sapinières vers les failles où sinue la gaie Sarine créent autour du Maître une sorte d'enchantement. Il l'exprimera par la vitalité d'opposition d'un folklore imaginaire où passe le souvenir des jours heureux de fête rurale...

L' ouvrage est une extension de la matière du quatuor à cordes Bartokien; on y retrouve toutes les recherches de colorations orchestrales qui font tant pour la beauté de quelques moments du troisième, quatrième et cinquième Quatuors. Entre ceux-ci et ce «Divertimento» existent les mêmes correspondances qu'entre le «Troisième Quatuor» d'Arthur Honegger et son admirable «Symphonie pour cordes avec trompettes ad libitum».

Seul un compositeur entraîné au maniement du matériau si particulier du quatuor à cordes pouvait enfermer autant de mélodies, de rythmes, de couleur et d'imagination dans la forme approximative du concerto grosso du «Divertimento pour orchestre à cordes». L'oeuvre est en trois parties: la première est une sorte de ronde évoquant la horà roumaine que soutiennent des accords obstinés et rapides; les danses la prolongent dans la même atmosphère psychologique qu'interrompent et renouvellent des incises lyriques destinées à préparer la conclusion pathétique.

L' Andante est une courte méloppée chromatique ondulant par des oscillations qui montent d'un ton des contrebasses vers les violons après chaque réexposition; tous les réexpositions sont séparées les unes des autres par des trilles aigus dont la coloration évoque la clarinette dans les sonorités limites; les tensions ainsi obtenues sont saisissantes.

Le Final met en oeuvre des rythmes et un mélodisme de danses paysannes, vibrants de trilles et vigoureusement appuyés sur des unissons cadentiels. La forme qui les contient est un rondo à couplets et refrains très libres dans sa première partie, l'écriture de plus en plus divisée atteint à un clair fouillis d'imitations bien combinées pour donner toute sa valeur de détente à un épisode central de caractère élégiaque; une brève cadence interrompt ce dernier et introduit un rythme accelerando évoquant la péroraison tournoyante des czardas.

Les variations du thème initial sur des accords obstinés s'accrochent aisément à cette section; l'épisode lent trouve sa correspondance dans une partie lyrique et très détendue par des accentuations féminines; celles-ci s'agrègent petit à petit en une sorte de piétinement d'abord retenu puis précipité vers la fin en une longue fusée stridente. [...]"

Le concert fut - comme d'habitude - également donné le lundi précédent à Lausanne, Théâtre de Beaulieu. Sur l' oeuvre de Bartok, Alois FORNEROD écrivait dans la Tribune de Lausanne du 13 février en page 2:

"[...] Le chef d'orchestre qui conduisait les musiciens de M. Ansermet la semaine passée fut élève de Bartok et de Kodaly [...]. Dans la force de l'âge, musicien autant qu'on peut l'être, dédaignant les simagrées destinées à convaincre le public plutôt qu'à mener l'orchestre, simple et même un peu rustique d'allure, cet interprète réussit à obtenir ce qu'il veut des instrumentistes et à émouvoir son auditoire.

Il est sans doute mieux placé que personne pour traduire la pensée de Béla Bartok puisque son origine et sa formation l'ont mis à même de comprendre l'art hongrois «de l'intérieur», si l'on peut s'exprimer ainsi. [...] Le public lausannois, très amateur de la musique de Bartok, accueillit chaleureusement l'exécution du Divertissement qui me paraît être du bon Bartok, à la fois subtil et costaud. Aloïs Fornerod [...]"

L' enregistrement que vous écoutez...

Bela Bartok, Divertimento pour cordes, Sz 113, BB 118, Orchestre de la Suisse Romande, Ferenc Fricsay, 8 février 1956, Victoria-Hall, Genève

1. Allegro non troppo 08:10 (-> 08:10)

2. Molto adagio 09:15 (-> 17:25)

3. Allegro assai 06:57 (-> 24:22)

Provenance: Radiodiffusion, Archives RSR resp. RTSR

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