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Rejeté puis adulé, Erasme Zufferey, historien du Val d'Anniviers

Rejeté puis adulé, Erasme Zufferey, historien du Val d'Anniviers

10 mars 1923
Pierre-Marie Epiney

Un intellectuel de haut vol

L'abbé Erasme Zufferey (1883-1931) est né à Vissoie. Fils d'Euphrosine Métrailler-Zufferey et de Georges Zufferey, il a vécu son enfance dans son village natal puis a fait son collège à St-Maurice de 1897 à 1899 "où il remporta chaque année le premier prix de progrès. En automne 1889, il s'inscrivit au collège de Sion. Sautant la classe de Grammaire, il fréquenta celle de Syntaxe en 1899-1900, puis celles d'Humanité et de Rhétorique. Chaque fois encore, il obtint la meilleure note." [Michel Salamin]

Docteur en ... théologie

C'est alors qu'il commença ses études de philosophie et de théologie au séminaire de Sion, puis à l'université d'Innsbruck où il obtint le grade de docteur en théologie. Il y fut le condisciple de Victor Bieler qui, en 1919, fut élevé à la dignité d'évêque de Sion. C'est d'ailleurs à lui que s'adresse le document dont il est question ici.

Ordonné prêtre en 1907, Erasme Zufferey exerça les fonctions de vicaire de Conthey de 1907 à 1912. Il fut alors déplacé à Vissoie puis, à partir de 1923, il assuma la charge d'aumônier de l'hôpital du district de Sierre. Il y demeura jusqu'en 1929.

Mais passionné d'histoire locale

"Dès son arrivée à Vissoie en 1912, Erasme Zufferey consacra ses loisirs à des recherches relatives à l'histoire du val d'Anniviers. Ses paroissiens eurent maintes fois l'occasion de lire sa chronique historique dans le Bulletin paroissial."

En 1927, il publia la première partie de sa monumentale étude consacrée à l'histoire de sa vallée sous le titre "Le passé du Val d'Anniviers dans le cadre de l'Histoire valaisanne", Ambilly-Annemase, 406 pages. L'oeuvre complète aurait dû compter 3 volumes. En 1973, l'historien sierrois Michel Salamin a publié le second volume sous-titré "L'époque moderne 1482-1798" ainsi que le troisième "L'époque contemporaine 1798-1925" aux Editions du Manoir.

notrehistoire.imgix.net/photos...

Couverture du premier volume qu'Erasme Zufferey fit imprimer en 1927 auprès de la Société d'Imprimerie d'Ambilly-Annemase

Un vicaire critiqué par ses ouailles

Le document présenté ici - lettre du 10 mars 1923 adressée par la Commune de Vissoie à l'évêque de Sion, Mgr Biéler et retrouvé dans les archives de la famille Léon Monnier - met bien en évidence les critiques dont Erasme Zufferey est l'objet dans sa paroisse. Pour un accès à la page 2, cliquez sur ce lien.

En résumé, cette lettre signée par les "représentants au Grand Conseil des populations faisant partie de la paroisse de Vissoie au nom des communes d''Ayer, de Grimentz, de St-Jean et de Vissoie" met en évidence 7 points :

Les signataires

    • remercient l'évêque de les avoir informés de l'invitation faite à l'abbé Erasme Zufferey de quitter le vicariat
    • s'étonnent du temps écoulé sans que cette "invitation produise ses effets", ils s'insurgent contre la "propagande" qu'Erasme Zufferey fait contre le curé [abbé Joseph Francey 1875-1964, vicaire puis curé de Vissoie de 1902 à 1964], "propagande" contraire à la religion
    • disent se soumettre à l'évêque qu'ils tiennent "pour la plus haute autorité diocésaine" mais attendent clairement qu'il "sauvegarde les intérêts religieux de la paroisse de Vissoie"
    • estiment que l'abbé Zufferey "doit être éloigné sans retard non seulement du vicariat mais de la paroisse de Vissoie" où il ne possède aucune propriété
    • réclament l'autorisation d'une mise sous séquestre par l'autorité judiciaire des manuscrits que l'abbé Zufferey a soustrait aux archives
    • exigent de l'évêque qu'il nomme au plus tôt un remplaçant. Ils corroborent leur demande par cet argument : "Ce sera le moyen de faire disparaître les mauvaises impressions produites dans la paroisse."
    • demandent de "ne pas mettre plus longtemps notre patience à l'épreuve"

La réponse de l'évêque de Sion n'a pas été trouvée mais elle a produit son effet puisque cette même année, l'abbé Zufferey assumera la charge d'aumônier de l'hôpital du district de Sierre jusqu'en 1929.

A différentes reprises, on lui refuse le poste de curé qu'il aurait souhaité. Par contre, Victor Beck, directeur du séminaire de Sion lui offre un asile. Il s'engage alors comme remplaçant d'ecclésiastiques.

Une mort mystérieuse

En novembre 1931, Erasme Zufferey remplace le curé d'Ergisch hospitalisé. Son remplacement terminé, le lundi 23 novembre, il décide de rentrer voir sa mère à Vissoie en passant par la vallée de Tourtemagne et le Meidenpass. Il neige dans les montagnes. Lorsque sa disparition est constatée, huit jours plus tard (!) , une colonne de secours se met en marche qui le découvre mort:

"Plus bas, nous vîmes des traces qui nous indiquaient qu'un corps humain avait dû glisser. Ces traces continuaient ensuite en trace de pas, qui revenaient subitement en arrière, puis reprenaient leur première direction, pour cesser brusquement. C'est à cet endroit que nous trouvâmes le cadavre sous la neige. Nous fîmes les constatations suivantes : contusions aux deux genoux, tête intacte, de même les lunettes. Tout le corps était raidi par le gel. Au moyen de deux paires de skis, nous improvisâmes un traîneau..."

Des hommages contrastés

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Portrait d'Erasme Zufferey sur son monument funéraire, photo : René Massy

Dans son édition du 3 décembre 1931, le Nouvelliste valaisan lui rend cet hommage : "Doué d'une volonté de fer et d'une vive intelligence, M. l'abbé Zufferey était un prêtre pieux, malgré des dehors un peu frustres et des travers de caractère qui ont nui à son dévouement et à sa vie passionnée. Dieu aura certainement reçu dans son Paradis cette âme de bonne volonté."

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Le haut du monument funéraire, photo : René Massy

Le Journal et Feuille d'Avis du Valais (cité par Salamin) notait pour sa part : "Prêtre exemplaire, avec un caractère très personnel, M. l'abbé Erasme Zufferey a passé en faisant le bien."

Même ton dans les Petites annales valaisannes du mois de décembre 1931, sous la plume de l'abbé Tamini : "Sous des dehors un peu frustres, le défunt, dans ses relations, faisait preuve de bonté, de bonhomie et d'une grande force de travail."

Toujours cité par Salamin, le Confédéré, dans son numéro du 7 décembre 1931 s'exprime avec plus de prolixité : "Son tempérament ne favorisa pas sa carrière ecclésiastique. Il en fut aigri; la manie de la persécution, avec une extrême timidité et une certaine nonchalance, firent de sa vie une lourde croix à porter.

Il avait son violon d'Ingres : l'histoire et surtout celle de sa vallée natale. Il avait rédigé un volumineux manuscrit; peu versé dans les affaires, il ne sut pas assurer la publication entière de son oeuvre et l'on n'en a que le premier volume alors qu'il en reste encore deux, de même importance, à paraître; peut-être ne verront-ils jamais le jour..."

Un monument à sa mémoire

Le Nouvelliste valaisan du 20 août 1932 annonce : "On vient d'ériger au petit cimetière de Vissoie un modeste monument à la mémoire de M. l'abbé Dr Erasme Zufferey, décédé accidentellement en décembre dernier au Meiden-Pass. Rappelons que M. Zufferey a écrit l'histoire de sa vallée en trois gros volumes."

Cet hommage tardif fait écho à la phrase de Jules Renard :" Les défauts de nos morts se fanent, leurs qualités fleurissent, leurs vertus éclatent dans le jardin de notre souvenir."

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Ce qu'en disent trois "témoins"

Un témoin direct, Edouard Florey (1901-1985) cité par son fils Paul-André dans son ouvrage "Vissoie, village médiéval du val d'Anniviers":

"Edouard se souvient d'avoir rendu visite à Erasme Zufferey dans son cabinet de travail, une espèce de réduit, situé au-dessus de l'habitation de sa mère Euphrosine, où l'on accédait par une échelle étroite et une porte qui fermait mal. C'était l'hiver, il faisait très froid, et la pièce où il travaillait et dormait n'était pas chauffée. Il passait tout son temps à écrire. Quand il avait trop froid, il se levait de son tabouret, quittait sa table de travail et se promenait en long et en large dans le local exigu, mettant les mains sous les bras pour essayer de se réchauffer..."

A l'occasion d'une interview que Paul-André a réalisée, voici encore ce que son père disait : [pour accéder à l'interview, cliquer ici]

Erasme Zufferey, un intellectuel, mais pas doué comme pasteur dans l’Eglise. Ses sermons étaient très longs, ennuyeux au possible et les fidèles n’y comprenaient rien du tout. Le curé Francey l’avait rappelé à plusieurs reprises à l’ordre mais sans succès. Il lui avait dit, entre autre :

- Moi je suis le curé, votre supérieur !

- Oui, lui répondit le vicaire c’est vrai vous êtes mon supérieur, mais moi je suis docteur en théologie !...

Un dimanche alors que le sermon de l’abbé Zufferey durait tellement longtemps, en hiver, dans l’église non-chauffée, le curé Francey entonna le Credo et, de connivence, les chantres à la tribune le chantèrent en entier. Le vicaire Zufferey , comme si de rien n’était, continua avec entêtement son sermon jusqu’à la fin.

Et ici,c'est Paul-André qui parle :

"Selon mon papa, Erasme Zufferey était germanophile, vu qu’il avait fait ses études théologiques en Autriche, à Innsbruck. C’est aussi pour cette raison que les Anniviards ne l’aimaient pas (en relation avec la première guerre mondiale ! …)."

Et il complète ainsi son témoignage :

"Personnellement, malgré ses côtés un peu bizarre, j’ai toujours eu beaucoup d’estime pour l’abbé Erasme Zufferey, car il a laissé une œuvre monumentale avec son : « Le Passé du Val d’Anniviers ». Il a fallu un être compétent, opiniâtre, têtu et endurant pour éplucher tous les textes latins des archives de la paroisse d’Anniviers, celles des alpages et des personnes privées. Mon papa lui a acheté en 1927 un exemplaire du premier volume. Après sa mort, son beau-père Joachim Theytaz, a offert à mon papa le reste des manuscrits (d’où sont sortis les volumes II et III) pour le montant de 20.—Fr. Mais il a refusé car il a trouvé que cela devait être repris par des personnes compétentes.

Je n’ai pas connu personnellement l’abbé Zufferey, car il est mort avant ma naissance, mais dans ma jeunesse on en parlait beaucoup chez nous à la maison. Par contre j’ai bien connu ses cousins, Benoît Zufferey et Jean-Baptiste Zufferey curé de Vercorin."

Dans son témoignage, Rémy Epiney (*1927), qui n'est pas un témoin direct, dit ceci en substance :

  • Quand il faisait un sermon, il paraît qu'"il était tellement historien qu'il n'arrêtait plus."
  • Une fois que l'abbé Zufferey faisait un sermon interminable, le curé Joseph Francey s'est mis à tousser pour le stopper mais, comme cela ne faisait aucun effet, il entonna le Credo. Vexé, le vicaire est sorti précipitamment de l'église. On a cru qu'il s'était fait un mauvais coup.

Et une petite anecdote en complément (pour donner une idée de la "pression" exercée par la religion :

Elle concerne le curé Jean-Baptiste Zufferey, cousin d' Érasme, et est rapportėe par Henri Marin : "Les derniers dimanche d'été, il pointait du doigt la rangée des femmes : "Oui, vos filles descendent des mayens avec plus péchés mortels que de tommes !"

Voir aussi ce document :

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Source principale :

Le passé retrouvé II, Erasme Zufferey : Le passé du Val d'Anniviers, L'époque moderne 1482-1798 présenté et amendé par Dr Michel Salamin, Editions du Manoir, Sierre/Suisse; 1973, 286 pages

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  • Nicolas Perruchoud

    En consacrant un excellent dossier à Erasme Zufferey, Pierre-Marie a contribué aussi à honorer un "géant" de l'histoire locale. Grâce à Erasme Zufferey et à Michel Salamin, - on pourrait ajouter Christian Massy de Grimentz - le Val d'Anniviers possède de nombreux documents de première valeur pour éclairer son passé. Il faut signaler que les textes d'Erasme Zufferey ont été des sources précieuses pour de nombreux chercheurs, parmi lesquels Sven Stelling-Michaud, auteur de l'article "Vercorin, une commune valaisanne au Moyen Age" dans Vallesia, t.XI, 1956. Une fois de plus, merci Pierre-Marie pour tes publications qui te placent dans le sillage de tes prédécesseurs anniviards !

  • Pierre-Marie Epiney

    Ajoutons aussi Bernard Crettaz qui est de la race des géants !

Pierre-Marie Epiney
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