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Je suis la Terre et j'agonise

25 novembre 2016
Yverdon-les-Bains
Marcel Maurice Demont
Marcel Maurice Demont

Je vous offrais mes neiges éternelles

« Pour vous abriter des intempéries et des dangers, je vous offrais mes forêts profondes où chantaient les oiseaux. Pour vous reposer après avoir achevé tous vos ouvrages, je vous offrais mon sol garni de mousse épaisse et velouteuse. Pour vous nourrir, je vous offrais mes tapis de fraises sauvages, mes framboises, et tous les produits de la nature bienfaisante. Pour vous chauffer, pour le transformer en outils, en meubles, en habitations, je vous offrais le bois de mes arbres noueux, fourchus, creux, où de lestes écureuils sautaient de branche en branche un gland de chêne entre les dents. Je vous offrais mes vastes prairies à l'herbe drue piquetée de fleurs aux couleurs variées au-dessus desquelles voletaient de délicats papillons. Je vous offrais les abeilles butineuses, les libellules aux ailes chamarrées, les grillons des champs, les grosses sauterelles vertes aux longues antennes, les lièvres rapides comme des flèches, les mulots amateurs de bourgeons et de graines, les hérissons couverts de piquants qui se roulaient en boule à l'approche du péril… enfin, toute une faune si diverse et si bigarrée qu'à vouloir en dresser l'inventaire complet, on s'y perdrait. Lorsque, s'élevant, mon terrain s'appauvrissait, vous pouviez caresser du regard mes pins montagnards tordus, englués de résine odoriférante et ornés de pives couleur de bronze, mes touffes d'arbrisseaux, mes larges étendues de rhododendrons aux feuilles coriaces parmi lesquelles s'épanouissaient de roses mouchetures, mes nappes de myrtilles bleu-noir, toutes mes plantes aromatiques, et plus haut encore, ma végétation éparse et résistante, mes étoiles d'argent couvertes d'un duvet laineux. Je vous offrais mes neiges éternelles. Bleus ou blancs, selon l'altitude et la saison, raclant la roche dure, comme des diamants taillés d'une extraordinaire pureté mes glaciers jetaient mille feux de l'aurore au couchant. A la fonte, ils alimentaient d'une onde limpide qu'on pouvait boire à satiété, sans crainte pour sa santé, mes torrents impétueux, mes ruisseaux qui serpentaient, mes rivières qui tourbillonnaient dans les pierres et pénétraient sous le couvert des saules qu'elles baignaient, mes fleuves sinueux. Lorsque mon terrain s'abaissait vers mes immenses étendues d'eau, leurs poissons très divers, leurs multiples crustacés, mes plantes prenaient d'autres formes, d'autres couleurs, d'autres odeurs. Je vous offrais, flagellés par des vents arides, des lieux écartés aux teintes de pain brûlé et d'ardoise propices aux rêveries, à la méditation, à la marche en solitaire. Je vous offrais, traversés par de lentes caravanes de chameaux, mes vastes déserts de sable jaune, blanc, rouge ou gris embellis de dunes mouvantes et d'oasis ensorcelantes. Je vous offrais la voûte immense de mon grand ciel de cristal. Mon ciel d'azur, ou de traîne, ou de plomb. Mon ciel dégagé et serein, ou nuageux et orageux. Mon ciel étoilé des nuits d'été, brumeux des nuits d'automne, chargé des nuits d'hiver, clair des nuits de printemps. Je vous offrais ma brise légère, tiède et parfumée. Ma brise longue qui agite le feuillage. Mes pluies fines ou tombant à verse. La course du soleil. Je vous offrais mes quatre saisons et tous les fruits de la terre, et tous les fruits de la mer, et les biens de mon sous-sol, et l'extraordinaire variété de mon opulente nature minérale, végétale et animale. Que sont devenus cet éclatant décor et toutes ces richesses? Mes forêts somptueuses, naturelles draperies aux couleurs changeantes qui s'étendaient à perte de vue sont mourantes. Mes glaciers, que le soleil pailletait de reflets dorés, souillés par la suie de vos usines, minés par l'anormal réchauffement de l'atmosphère dû aux pollutions industrielles et domestiques se liquéfient, s'effondrent, disparaissent. Profanées par les déchets toxiques résultant d'activités économiques incontrôlables, mes réserves d'eau et les rives de mes lacs, de mes mers, de mes océans sont infectées. Mon sol prodigue de largesses, mes étroits vallons morcelant les plaines, mes talus herbeux, mes haies touffues où se mêlaient prunelliers et aubépines, noisetiers et acacias, mes champs reverdissant après avoir jauni, mes collines ambrées, mes plus hautes cimes sont contaminés. Mon air est vicié. En de nombreux endroits, un épais brouillard formé d'impuretés masque chroniquement mon firmament endeuillé. Pillées, mes ressources naturelles non renouvelables s'épuisent. Mes saisons ont perdu la raison. Trop de pluie ou pas assez, des vagues de chaleur en hiver et de la neige en été, des cyclones, des inondations. Et qu'entreprenez-vous ? Vous déclenchez des guerres qui avilissent le genre humain et déchirent les nations. Vous discourez sans fin d'argent et de marchés en pleine expansion. Vous traitez de vos gros quatre-quatre menaçants. Vous dissertez sur vos prochaines vacances au bout du monde, en jet. Vous parlez pendant des heures de vos piscines chauffées au plus fort de l'hiver, et de vos patinoires artificielles réfrigérées au cœur de l'été. Admiratifs, vous vous exclamez : 'Plus grand ! Plus haut ! Plus vite !' Vous exigez : 'Plus ! Plus ! Plus ! Encore plus ! Toujours plus !' Et moi ? Qui se soucie de moi ? Je suis la Terre, et j'agonise. »

Marcel Maurice Demont 2016

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Marcel Maurice Demont
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25 novembre 2016
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