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Genève, capitale de la paix

Antoine Fleury
Antoine Fleury

Par Antoine Fleury, Professeur émérite d'histoire des relations internationales, Université de Genève

(Cet article a fait l'objet d'une première publication en automne 2020 dans L'Inédit, le magazine de notreHistoire.ch)

Depuis l’installation de la Société des Nations à Genève en 1920, un rituel s’est mis en place, celui des Assemblées annuelles de la nouvelle organisation internationale. A la fin de l’été, se dirigeaient sur les bords du Léman des Hommes d’Etat, des Ministres, les chefs de délégation des Etats membres, les représentants d’organisations non-gouvernementales, des délégués de minorités nationales et des peuples soumis aux Puissances coloniales ainsi que des défenseurs des droits politiques, sociaux, culturels, sans oublier de très nombreux correspondants de la presse internationale et progressivement des médias audiovisuels. Genève est rapidement devenue une sorte de Capitale mondiale, mais surtout une Capitale de la Paix.

De très nombreux discours étaient prononcés, souvent d’une grande éloquence. Un des orateurs qui a marqué la mémoire, surtout par ses élans rhétoriques en faveur de la paix, prononcés devant l’Assemblée de la Société des Nations ou dans des séances de commission, c’est bien Aristide Briand.

Personnalité politique de premier plan en France, il a dirigé plusieurs gouvernements en tant que Président du Conseil, mais surtout il a dirigé la diplomatie française de façon presque continue entre 1921 et à quelques mois de sa mort en 1932. C’est à ce titre qu’il est le Délégué de la France à la SdN. Il s’est fait remarquer par son action en vue d’un rapprochement et d’une réconciliation avec l’Allemagne de la République de Weimar; action qui a conduit aux Accords de Locarno en octobre 1925 et qui prélude à l’entrée de l’Allemagne à la SdN et par conséquent au renforcement de cette organisation. Cette période des années 1920 connaît un développement intense de la coopération internationale dans tous les domaines.

Un pèlerin de la Paix

Grâce à son éloquence, Aristide Briand a été un promoteur talentueux de cette politique de Paix : il était qualifié de « pèlerin de la Paix ». Il a été l’artisan d’une alliance avec les Etats-Unis, absents de la Société des Nations, bien que c’est leur Président Wilson qui en avait été un des principaux instigateurs en 1919 ; à défaut d’une alliance franco-américaine, l’initiative de Briand a abouti à la signature en 1928 d’un Pacte à portée universelle, le Pacte Briand-Kellogg de renonciation à la guerre, approuvé par la quasi-totalité des Etats du monde, y compris l’URSS, qui ne faisait pas encore partie de la SdN. En septembre 1928, l’Assemblée de la SdN adopte dans la foulée L’acte général pour le règlement pacifique des conflits internationaux que tous les Etats sont invités à approuver.

Dans ce contexte de paix universelle, l’Assemblée de septembre 1929 peut être considérée comme l’apogée du pacifisme. Réunis pour célébrer le 10e anniversaire de la SdN, les délégués des Etats présents, y compris les journalistes et les experts, dressent avec un enthousiasme éloquent l’œuvre de paix mise en œuvre sous l’égide de la Société.

Il est intéressant de noter qu’à quelques semaines du grand krach boursier qui ébranlera le monde à partir de l’automne 1929, les hommes d’Etat et les diplomates sont portés à se féliciter de l’incontestable amélioration politique et économique de l’Europe. Le délégué belge déclare solennellement : « on sent l’approche d’une époque nouvelle et l’éveil d’un esprit nouveau ».

La quasi-totalité des discours célèbre ce que l’on a appelé « L’Esprit de Genève ». En quoi consiste-t-il ? Il s’agit de la conviction que tous les problèmes qui affectent la vie des peuples et leurs relations extérieures peuvent être résolus par la concertation et la coopération internationale.

Dans ce climat de paix universelle, Briand et ses collègues peuvent se féliciter en septembre 1929, et à juste titre, des progrès accomplis dans la coopération politique pour constater a contrario que dans le domaine économique, de grandes discordes sont apparues, des politiques protectionnistes exacerbent les rivalités entre les nations. Certes, une grande conférence économique internationale qui s’était tenue à Genève en 1927 avait déjà dénoncé les dangers qui résulteraient du maintien et du renforcement de politiques économiques strictement nationales. Or, en 1929, on constate avec inquiétude que les Etats n’ont pratiquement pas pris au sérieux les avertissements de la conférence, ni souscrit aux mesures préconisées.

Vers les Etats-Unis d’Europe

C’est dans ce contexte qu’Aristide Briand va parler, le 5 septembre 1929, de la nécessité de faire régner la paix économique. L’établissement de cette dernière, reconnaît-il, ne saurait résulter du seul travail des techniciens de l’économie. « C’est à la condition de se saisir eux-mêmes du problème et de l’envisager d’un point de vue politique que les gouvernements parviendront à le résoudre. S’il demeure sur le plan technique, on verra tous les intérêts particuliers se dresser, se coaliser, s’opposer : il n’y aura pas de solution générale ».

Briand se rend bien compte de l’ampleur de la tâche au niveau mondial, du fait notamment de l’absence des Etats-Unis et de l’URSS de la grande plateforme diplomatique genevoise.

C’est la raison pour laquelle le Ministre français des Affaires étrangères dans son fameux discours du 5 septembre 1929, propose d’entreprendre quelque chose de concret au niveau européen, cela d’autant plus que la grande majorité de ses interlocuteurs sont des délégués des Etats européens.

A l’instar de nombreux autres hommes d’Etat européens, sensibilisés à l’idée d’union européenne, le Chef de la diplomatie française s’est convaincu de la nécessité de donner un début de réalisation à la constitution de ce que plusieurs publicistes de l’époque appellent de leurs vœux : les Etats-Unis d’Europe.

Après avoir exprimé la réticence qu’il éprouvait en tant qu’Homme d’Etat à se lancer dans une pareille aventure que celle d’une Union européenne, Briand estime « qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral ; ces peuples doivent avoir à tout instant la possibilité d’entrer en contact, de discuter leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d’établir entre eux un lien de solidarité, qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves, si elles venaient à naître. C’est ce lien que je voudrais établir ».

C’est bien à la suite de cette proposition que les délégués européens à la SdN, réunis le 9 septembre à l’Hôtel des Bergues, résidence de la délégation française, vont charger Aristide Briand de préparer un Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne. Ce document préparé par le Quai d’Orsay, daté du 1er mai 1930, sera remis à tous les Etats européens, qui sont appelés à se prononcer sur ce projet que l’histoire a retenu sous le vocable de Plan Briand d’union européenne.

La crise économique qui ravage le monde à partir de 1930 ne va pas permettre la mise sur pied de l’ambitieux projet confié à une commission de la SdN. Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale et devant l’urgence de reconstruire l’Europe qu’une nouvelle commission d’étude pour l’Union européenne entreprendra sur des bases nouvelles la mise en œuvre d’une Union européenne ; celle-ci se concrétisera dans des institutions européennes qui vont se développer dès 1948 et se transformer jusqu’à nos jours.

C’est une autre dimension qu’aborde Aristide Briand, dans son discours du 7 septembre 1929 (pour écouter un extrait de ce discours, cliquez ci-dessous).

Ici, il s’agit d’une vaste question à l’ordre du jour depuis la fin du premier conflit mondial, celle du désarmement.

En effet, si dans le Traité de Versailles de 1919, l’Allemagne avait été condamnée à un désarmement presque total, il était convenu qu’une fois la Paix assurée les autres Etats devraient procéder à une réduction de leurs propres armements.

Or, les commissions, chargées d’étudier cette question sensible qui touche à la sécurité des Nations, ont traîné les pieds. Dès 1925, un projet d’une conférence générale portant sur la réduction des armements a été formulé : plusieurs réunions d’experts se sont tenues à Genève et leurs travaux ont été abordés lors des Assemblées de la SdN. C’est ainsi que Briand évoque, le 7 septembre 1929, dans cet enthousiasme déjà évoqué de consolider la Paix générale entre les Nations, la nécessité de procéder à un accord international sur le désarmement. Il invite ainsi ses collègues à accélérer les travaux de la commission préparatoire d’une Conférence sur la réduction des armements. Après bien des obstacles, finalement la conférence est convoquée à Genève en 1932. Mais en 1932, l’approfondissement de la crise économique mondiale et l’augmentation de l’insécurité ralentissent les travaux. Après bien des compromis entre les représentants des Etats sur le niveau de leur propre réduction des armements et l’augmentation des armements concédée à l’Allemagne, au nom de l’égalité entre les forces disponibles pour la propre sécurité des Etats, un accord est enfin conclu. Mais, entre-temps, l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’Adolf Hitler, en janvier 1933, change complètement la donne. En effet, Hitler reproche l’inégalité de traitement entre les Etats, puisque le délai accordé à l’Allemagne pour élever son niveau d’armement par rapport à la France et à l’Angleterre, lui sert de prétexte pour annoncer avec fracas la sortie du Reich allemand de la SdN.

La Paix par le Droit

A partir de ce moment, la SdN entre dans un engrenage de nouvelles tensions internationales et de conflits (Mandchourie, Ethiopie, Espagne…) qui la prive de sa vocation de garante de la paix par la sécurité collective. Son crédit est en chute libre et L’Esprit de Genève s’est étiolé au profit d’attitudes cyniques et lâches par rapport au respect des traités et des engagements pris au sein de la Société des Nations.

C’est la raison pour laquelle le discours de Briand du 7 septembre 1929 sur le désarmement n’a pas eu le retentissement historique qu’il aurait mérité, contrairement à ses ambitieuses propositions d’union européenne.

Par ses discours à Genève, Briand a incarné un magistère moral dans une perspective universaliste d’un monde de paix. Il a espéré par son verbe, par un charisme reconnu, qu’il pourrait contribuer à créer une humanité nouvelle sur le principe de la Paix par le Droit. Sans doute, cet Homme d’Etat français, cet apôtre de la Paix, si bien caricaturé, a-t-il incarné la mission universelle que la France s’était donnée : la Paix par le Droit, la civilisation et la philosophie des Lumières. ■

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27 janvier 2021
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