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Les Aiguilles de Baulmes, Jura Vaudois, haut lieu de l’escalade rocheuse

Les Aiguilles de Baulmes, Jura Vaudois, haut lieu de l’escalade rocheuse

Marcel Maurice Demont
Marcel Maurice Demont

Photo

Hiver 1957 / 1958.

Après accès à skis, depuis le village de Baulmes, bivouac dans la grotte sise entre la Petite et la Grande Arête des Aiguilles de Baulmes, lors de l'ouverture d'une nouvelle voie d'escalade par l'auteur de l'article et Johnny Tièche.

Historique

Les Aiguilles de Baulmes, dans le Jura Vaudois, ont vu passer plus d'un ouvreur de voie nouvelle.

Dès 1931, des varappeurs alpinistes réputés, explorateurs d'espaces verticaux encore vierges, y ont éreinté leurs doigts calleux et tracé de beaux itinéraires : J. Margot, E. Bugnon, M. Brandt (réputé auteur de topos), P. Tüscher (guide et professeur de ski), Ch. et R. Martin, R. Pfister, A. Hösli, E. Reymond, R. Bornand, E. Domenighetti, G. Miedinger.

La difficulté des voies d'alors culmine dans le degré V en escalade libre (très grandes difficultés) et le A1 en escalade artificielle (difficile) lorsque, vers la fin des années 1950, une nouvelle vague de grimpeurs, jeunes mais déjà aguerris, extrémistes, débarquent sur le théâtre des opérations et inaugurent des itinéraires allant jusqu'à VI (difficultés extraordinaires, considéré alors comme la limite des possibilités humaines) et A3 (extrêmement difficile).

Le Surplomb des Choucas, ouvert le 17 septembre 1967 dans la haute face sud des Aiguilles par Daniel Cochand, Marcel Maurice Demont et Claude Forestier, en est sans doute l'exemple le plus significatif. Cette voie directe, dans la grande paroi, sous la croix sommitale, présente une succession de parties surplombantes. Très sévère, très soutenue, très exposée, plusieurs dizaines d'années après son ouverture en lourdes chaussures d'alpinisme et avec comme moyens d'assurage des coins de bois et des pitons de forgeron, elle pose encore des problèmes insurmontables à plus d'un escaladeur. A cette époque, on est encore tributaires des faiblesses du rocher, de ses fissures, de ses trous dans lesquels on chasse les protections nécessaires. Un intervalle de dix à vingt mètres entre deux clous est chose courante. La règle d'or est : ne pas tomber, et pour ce faire, évoluer un degré en dessous de son maximum de capacité. En sus de l'ouverture de voies de haute difficulté, Daniel et Marcel Maurice, tous deux guides, se lancent dans l'équipement systématique de la Petite Arête, de la Grande Arête et de leurs satellites au moyen de broches scellées avec du ciment prompt. Creuser dans la roche, au burin et à la massette, un trou suffisamment profond, demande près d'une heure de travail harassant en suspension au bout d'une corde. Dès que c'est fait, il faut descendre, préparer le mélange de ciment et d'eau, remonter sans tout renverser et se grouiller de finir la besogne avant que la truelle ne reste inexorablement collée à la boîte de conserve contenant le produit à prise rapide. Ces broches servent aujourd'hui encore à la sûreté des grimpeurs.

Tout ce remue-ménage ne passe pas inaperçu. A quelques-uns cela déplaît. Un membre éminent du club montagnard local juge bon d'accrocher, bien en vue au pied de la Grande Arête, un panonceau portant des inscriptions injurieuses. Mal lui en prend, une plainte est déposée et le coupable identifié dans les heures qui suivent. Condamné par la justice, il doit verser une forte somme. Un autre essaye, sans y parvenir, d'arracher le matériel mis en place. Les traces de ses vains efforts sont encore visibles au sommet de la Petite Arête où une ferraille martelée et tordue redit encore et toujours la mesquinerie du bonhomme.

Au cours de cette période, le Pilier de la Grande Arête est plusieurs fois entièrement dévalisé, dépouillé du matériel qui l'équipe. Il s'agit (entre autres mauvais larrons) de l'œuvre d'un petit groupe de très forts grimpeurs pour qui la fauche est un art de vivre. Un des préceptes à observer par les membres de cette communauté de détrousseurs est : 'Il est interdit de visiter un magasin de sport sans y voler quelque chose'.

Les mêmes écumeurs cultivent une forme d'humour bien particulière. Il y a dans une grande voie très difficile du Creux du Van un piton si haut placé que, à moins de mesurer trois mètres, les grimpeurs n'arrivent pas à l'atteindre. Un jour quelqu'un y fixe à demeure une longue cordelette à laquelle désormais on se hisse. La fine équipe trouve très spirituel (reconnaissons que ça l'était !) de relier la cordelette au piton par une chambre à air de vélo et invente ainsi l'escaladeur yoyo au teint soudainement verdâtre.

Les années passent. Des varappeurs, plus jeunes, interviennent à leur tour et laissent une trace sur les rochers : J.-L. Amstutz, J.-D. Carrard, A. Dufresne. Enfin, d'autres encore suivent le même chemin : Philippe Jaccard, Jane-Marie Demont, Florent Besson. On n'arrête pas le cours de la vie.

Plusieurs drames endeuillent le lieu. A des époques différentes, trois grimpeurs solitaires y perdent la vie après dégringolade. 'Petit Peg' Perrinjaquet, chef OJ de la section Yverdon du CAS, paie lui aussi le prix fort suite à une chute. Une jeune fille se suicide en se jetant en bas des rochers, la voie Why ? lui est dédiée. Enfin, un meurtre y est commis, du sommet de la haute paroi sud un homme pousse son épouse dans le vide.

D'autres gamelles se terminent singulièrement bien. Lorsque, en hiver, en solo non assuré, les doigts engourdis par le froid, je lâche les prises encombrées de neige et de glace d'une voie cotée V+ dans la partie haute de la Tour de la Petite Arête, je tombe dans les bras tendus de M. et D. Cochand. Pas une seule égratignure, mais, Trois Vitesses, un vétéran du coin, qui arrive sur ces entrefaites, nous jette des regards soupçonneux.

Le matériel vieillit, rouille, disparaît (vol, vandalisme, inimitiés). Vers la fin des années quatre-vingts, le ronronnement de la perceuse autonome remplace le battement rythmé des coups de marteau. L'escalade a évolué, on grimpe en chaussons, on s'entraîne à longueur d'année, le niveau moyen est plus élevé. Les goujons à double expansion remplacent les clous de forgeron et les coins de bois. N'étant plus tributaire des fissures pour poser les points d'assurage, on ouvre des voies dans le rocher compact, en pleine dalle que l'on perce pour poser les spits. Toujours en activité, je consacre bénévolement plusieurs semaines à plein temps à rééquiper toutes les anciennes voies devenues impraticables et à en créer plusieurs dizaines de nouvelles correspondant aux critères les plus modernes. Peu de temps après la fin du travail, les plaquettes et les relais sont volés, les spits cassés, le nom des voies effacé. Je remets le tout en ordre en l'an 2000. Enfin, en 2012, 2013, 2014, 2015 et 2016 (âgé alors de 75 ans), j'ouvre et équipe 26 nouvelles longueurs allant du degré 4b au degré 7a, nettoie une fois encore et rééquipe 54 anciennes longueurs appartenant à des voies de mes jeunes années. Cette toute récente intervention a nécessité la pose de 488 spits et plaquettes ainsi que de 25 relais, mais aussi 57 journées d'abondante transpiration. Il y a gros à parier que c'est là ma dernière action de grande envergure aux Aiguilles.

Bon à savoir

Les ouvreurs financent leur travail de leur poche, ils ne bénéficient d'aucun soutien matériel (pas de sponsors pour les équipeurs).

Pour conclure

Ce n'est que 55 années (en 2013) après que j'ai ouvert ma 1ère voie aux Aiguilles (1958) qu'il m'a été donné de siffler un verre de (bon) rouge, offert par deux escaladeurs de passage, au sommet de la Roche au Piton. Qu'ils ne sachent pas comment redescendre de leur perchoir, sans un bon conseil du guide, n'a bien sûr aucun rapport avec leur geste amical.

Marcel Maurice Demont

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