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A la recherche de son histoire familiale

10 mai 1940
David Glaser, le web éditeur

Après l’envoi d’une lettre d'information destinée à la communauté de notreHistoire.ch et qui concernait deux enfants ukrainiens réfugiés en Valais, j’ai eu la bonne surprise de recevoir un e-mail de Della Peretti, une Californienne ayant les nationalités américaine et suisse. Sa mère était originaire du canton de Genève, là où ses grands-parents ukrainiens s’étaient installés pour éviter les troubles dans leur pays d'origine. Une famille genevoise issue de la diaspora juive comme il y en avait tant dans ces années-là à Genève. Coup de fil avec neuf heures de décalage, il est 8 heures 10 en ce 4 février à Los Angeles, où Della réside. Il est 17 heures 10 à Lausanne et on va passer en revue ensemble de nombreux thèmes liés à l'émigration, l'exil ainsi qu'à la recherche à travers des centaines de documents de l'histoire de sa famille. Interview.

Della Peretti : Ma mère Adine Mantchik est la fille de Genia et Herz Mantchik. Mon grand-père était étudiant à l’hôpital cantonal de Genève entre les années 14 et 19 puis médecin jusqu'en 1940. Il était professeur de médecine, médecin spécialiste en otorhinolaryngologie.

En Russie, en Ukraine, le fait d’être juif pouvait poser un problème. Les pogroms, les mauvais traitements appliqués aux Juifs allaient s’intensifier avec la montée du bolchévisme. Ils étaient doublement menacés par le fait d’être juifs mais aussi bourgeois. Auparavant, leur seul fils Jacques avait risqué d’être pris dans l’armée tsariste. Dans le moins malheureux des cas, les juifs ukrainiens avaient des difficultés à trouver une place à l’université.

D’où venaient vos grands-parents ?

Ils ont d’abord vécu dans de petits villages près de Kiev (Solov’yevka, Makarov) puis à Kiev même, et finalement à Odessa. J’ai fait mon premier voyage à Odessa il y a deux ans justement. Et je suis aussi allée à Kiev et à Solov’yevka lors du même séjour.

Quelle connexion avez-vous avec vos cousins originaires de là-bas ?

Un site généalogique m’a permis d’y rencontrer un cousin de cinquième génération Michael Goldstein qui habite en Israël. Il a organisé un voyage formidable pour retrouver nos racines. Là-bas, tous les dix-sept cousins et cousines se connaissaient, sauf moi, je ne connaissais personne. J’ai pu visiter l’extérieur de la splendide maison de mes arrière-grands-parents en pleine ville. J’ai trouvé leur adresse grâce à un document déposé à l'Université de Genève par ma grand-mère en 1914.

Pouvez-vous me rappeler les événements qui ont poussé vos parents à quitter la Suisse ?

Quand ma mère est partie de Genève, c’était le 10 mai 1940, elle avait 18 ans. La sœur de ma mère avait 12 ans de moins qu’elle. Mon grand-père recevait, dans les années 30-40, des colis en Suisse, venus des Juifs de Pologne, ou d’autres pays où les Nazis les menaçaient de confiscation. Les personnes envoyaient des bijoux, de l’argent, des choses de valeur à mon grand-père qui les gardait dans son coffre-fort en attendant l'arrivée de gens qui n'ont jamais pu récupérer leurs biens.

Le Consul américain en Suisse était un patient de mon grand-père. Via des réseaux d’espionnage, il savait que mon grand-père était sur la liste des gens que les Nazis voulaient supprimer. Le Consul lui a offert des visas pour toute la famille afin de rejoindre aux Etats-Unis. Le 10 mai 1940, ils ont pris le train de la Gare Cornavin jusqu'à Paris. Une fois à Paris, ils ont rejoint Jacques Kodriansky, le frère de ma grand-mère qui habitait Paris.

Que s'est-il passé ce jour-là exactement d'un point de vue géopolitique ?

Le 10 mais 1940, c'était le jour de l'invasion des Pays-Bas, du Luxembourg et de la Belgique par les Nazis. Toute la famille a passé la première nuit dans un abri anti-bombes avec Jacques et sa femme. Ils ont discuté le soir-même sur les décisions à prendre pour la suite du périple. Le commerce de Jacques a été aryanisé. Il vendait des articles d'électricité domestique de la marque de Tungsram. Il lui a fallu un peu de temps pour préparer la succession de son entreprise et de faire sortir de l'argent pour l'expédier aux Etats-Unis. Ainsi, il est resté avec sa femme une semaine de plus. Pour la petite histoire, Jacques n'a laissé à son successeur que les dettes. Ce dernier a récupéré une affaire si peu intéressante qu'il a demandé aux nazis de lui en changer.

Mes grands-parents et les Kodriansky s'étaient donnés rendez-vous à Bordeaux. Le voyage entre Paris et Bordeaux pouvait durer parfois jusqu'à trois jours, il y avait des arrêts tout le temps pour permettre aux soldats de monter à bord. C'était le chaos. Chez les juifs, tout le monde voulait se rendre à Lisbonne mais ils ont d'abord posé leurs bagages à Bordeaux. La grand place de Bordeaux abritait à ce moment-là, 200'000 personnes.

Le but était de partir de Bordeaux pour aller aux Etats-Unis ?

Oui mais les quatre Mantchik n'ont pas trouvé de bateau, à Bordeaux, pour aller aux Etats-Unis. Ils avaient peur que les nazis envahissent toute la France. Alors ils sont partis au plus vite pour Lisbonne. Il fallait au moins deux visas pour entrer et sortir pour les hommes. J'ai découvert qu'il fallait un visa pour traverser l'Espagne, un visa pour arriver au Portugal et un visa d'outre-mer.

La plupart des gens qui venaient à Bordeaux n'avaient pas cette chance d'avoir ce visa pour l'outre-mer. Les Mantchik ont reçu le 18 mai 1940 des visas de passage de 30 jours de la part d’Aristides Sousa Mendes, Consul portugais installé à Bordeaux, qui avait désobéi au premier ministre portugais Salazar. Ce qui lui a valu une sévère punition de la part de Salazar, un grand ami de Hitler. Aristides Sousa Mendes a donc autorisé plusieurs milliers de juifs et d’autres personnes comme Salvador Dalí et la famille royale du Luxembourg à venir séjourner au Portugal.

Que faisaient Jacques et sa femme pendant ce temps-là ?

Une fois partis de Bordeaux, les Mantchik n'ont malheureux pas pu avertir Jacques et sa femme. Ils ont donc pris le chemin de Lisbonne sans eux. A Lisbonne, ils n’ont toujours pas reçu de nouvelles des Kodriansky. Mais il fallait se dépêcher de partir pour les Etats-Unis. Ils avaient des billets sur le SS Washington qui partait le 10 juin 1940. Encore une fois, il fut impossible pour mes grands-parents de contacter les Kodriansky pour les avertir qu’ils partaient pour l'Amérique. Mais il s'avère que Jacques et sa femme ont eux aussi eu des visas de la part Aristides Sousa Mendes le 7 juin à Bordeaux. Et par miracle le SS Washington a fait un arrêt imprévu au port du Verdon à Bordeaux.

Quand les Mantchik sont montés à bord depuis Lisbonne, ils ont trouvé les Kodriansky, déjà là, qui attendaient du haut de la passerelle. Ils étaient choqués de les revoir. Ils avaient perdu espoir en réalité. Et en plus, ils ont eu par miracle des billets en première classe. Le lendemain, les Allemands ont arrêté le Washington SS. Ils sont tous arrivées ensemble à New-York le 21 mai 1940. J’ai découvert l’histoire de ma famille et d’Aristides Sousa Mendes grâce à des échanges avec la Sousa Mendes Foundation. Je savais que la famille était passée par le Portugal mais je ne savais rien sur Aristides Sousa Mendes.

Vous avez trouvé des informations sur votre famille récemment, comment ça s’est produit ?

Il y avait une centaine de correspondances dans les archives suisses. Et ça m'a permis de compléter le puzzle. Les archives de Suisse suivaient de si près les différents séjours des étrangers. J'ai des documents émis par le bureau des permis de séjours, pour pouvoir se rendre dans les spas de l'époque. Le dernier week-end que j'ai passé en Suisse, je suis allée à Loèche-les-Bains. J'ai su que mes arrières grands-parents avaient séjourné là-bas en 1945 grâce aux "bulletins de ménage" où tout était renseigné. Sur ces bulletins, on marquait combien de chevaux le ménage possédait, mais aussi combien de chiens ou chats, combien de domestiques et combien de chambres. Une fois que les personnes sont naturalisées, ces carnets étaient détruits. J’ai retrouvé ces documents dans un carton de lettres écrites entre 1940 et 1943. Dans ma famille, le choix a été fait de dire peu de choses. Et quand j'étais jeune, je n'étais pas aussi intéressée dans ces choses-là. J’ai vraiment découvert beaucoup d’informations en lisant ces lettres.

Quelles informations ?

Mon grand-père avait 46 ans quand il a souhaité reprendre son activité médicale aux Etats-Unis. Mais il était obligé de refaire son permis d'exercer la médecine aux Etats-Unis. Cependant, il n’y avait pas de place pour les étrangers et encore moins pour les Juifs. Alors, il est allé dans une bibliothèque et a pris tous les annuaires téléphones pour repérer les adresses des écoles de médecine américaines.

Il voulait aller en Californie. Mais c’est à Wichita, dans le Kansas, qu’il a trouvé une place de stagiaire pour une année, chez les Sœurs. Cet hôpital catholique avait été privé de ses médecins, partis à la guerre. Wichita fut une ville où les Américains avaient décidé de construire des avions. C'est pour ça qu'ils avaient besoin de renforts médicaux.

Comment ça s'est passé pour votre grand-père?

Il devait apprendre l’anglais. Il était fatigué tous les soirs par la dureté du travail, un travail fait normalement par de jeunes médecins débutants. Après tout, il était déjà professeur de médecine. Il comptait les jours jusqu’à la fin du stage et son éventuel départ pour la Californie. Un départ qui s'est fait finalement. Mon grand-père s'est établi en Californie. Il y a ouvrira son propre cabinet, probablement avec l'aide de la communauté. En reconnaissance, il a toujours continué à soigner gratuitement les sœurs de cet ordre gratuitement sur place, et ce jusqu’à la fin de sa vie.

Revenons à Genève. Pourriez-vous me dire où a habité votre famille en 1940 ?

Oui, c’était Avenue de Champel au numéro 73. Grâce à Jean Starobinski, l’écrivain et critique littéraire, médecin-psychiatre genevois qui m’a montré le balcon où ma mère avait été photographiée. Il m’avait indiqué au préalable le bon emplacement de l’immeuble et de l’appartement avec un splendide vue sur les montagnes et la ville. Il faut dire que l’adresse, près de l’hôpital, avait changé de numéro (du 33 au 73).

Il y a d’autres adresses genevoises où ma famille a vécu. Au 20 de route du Chêne, le 4 rue Imbert Gallois et le 20 rue de la Corraterie à côté de son cabinet de médecine.

Comment connaissez-vous Jean Starobinski ?

C’était un ami de poussette de ma mère. Un homme très aimable et fidèle à ma mère. Il est d’ailleurs en photo avec ma mère au Parc des Bastions à Genève.

Qui sont les membres de votre famille qui sont restés aux Etats-Unis après la guerre ?

Mes grands-parents, ma mère et sa sœur se sont établis en Californie. Mon grand-oncle Jacques est reparti à Paris. Ce dernier pendant longtemps habitait New York la moitié de l’année mais finalement il a choisi de s’établir toute l'année en France. Ce sont les personnes avec des enfants qui sont restées aux Etats-Unis. Je suis née en Californie, la première américaine de la famille. Cela fait trois générations depuis le départ de Suisse. Trois pays de naissance différents, on est des juifs errants.

Quelle relation avez-vous avec la Suisse ?

A l’âge de 14 ans, en 1960-61, j’ai passé une année au Collège Henchoz de Château d’Oex où j’ai appris le français et le ski. J’étais en pension chez le vétérinaire du village, Ernest Henchoz, et j’adorais l’accompagner en visite aux alpages pour soigner les vaches. Les paysans nous offraient de la crème de chalet qu’on mangeait avec eux dans leurs cuisines. Une vie de rêve pour une jeune californienne qui avait déjà lu Heidi. Par la suite, je suis restée en contact avec la famille à travers les années. Juste avant de prendre ma retraite, après les découvertes de la Sousa Mendes Foundation, j’ai décidé de passer un mois en Suisse pour explorer les archives. J’y ai trouvé dix-neuf adresses genevoises où habitaient les membres de ma famille. Dix-sept adresses qui existent toujours et je les ai toutes photographiées.

En 2013, après avoir pris ma retraite, j’ai passé un mois à Genève. J’ai pu faire de nombreuses recherches à l’Hôtel de Ville, dans les salles de la Terrassière, aux archives cantonales. Depuis quelques années, je passe la moitié de mon temps à Genève mais la COVID-19 m’a bloquée en Californie cette année. J’aimerais m’établir définitivement à Genève si possible. Je m’y trouve tellement bien, comme chez moi, entourée par les dix-sept appartements de ma famille, dont seize sur la rive gauche.

Propos recueillis par David Glaser

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11 février 2021
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