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Raoul de Gruyère et Werner de Homberg : des « Suisses » adoubés aux croisades de Prusse

15 février 2021
Loïc Chollet
Loïc Chollet

Au mois d’août 1380, Raoul, seigneur de Montsalvens et fils du comte Rodolphe IV de Gruyère, se trouve devant la ville de Troyes. Il combat dans les troupes du comte anglais Thomas de Buckingham, qui mènent une chevauchée dans le nord de la France. Ces raids dévastateurs sont employés depuis le début de la Guerre de Cent ans pour ravager les campagnes françaises, rançonner les villes et ruiner l’économie de l’adversaire. Outre leurs propres hommes, les Anglais disposent de nombreux alliés dans la noblesse continentale. Parmi ceux-ci, de nombreux seigneurs romands, qui à l’exemple des puissants comtes de Savoie, entretiennent de bonnes relations avec la cour d’Angleterre. Raoul de Gruyère est l’un d’entre eux.

D’après le chroniqueur Jean Froissart, le comte de Buckingham, qui en tant qu’oncle du roi Richard II est l’un des plus puissants personnages d’Angleterre, propose à Raoul de le faire chevalier. Le jeune homme refuse : « jamais je ne serai fait chevalier, si ce n’est pas mon seigneur naturel le comte de Savoie, où lors d’une bataille où des chrétiens ne se battent pas les uns contre les autres ». Le chroniqueur ajoute que ce « noble écuyer du pays de Savoie » a reçu les éperons l’année suivante, en Prusse. Pourquoi Raoul est-il allé jusque sur les rives de la Baltique pour être adoubé ?

Depuis 1147, des croisades sont lancées contre les habitants du sud-est de la mer Baltique. Attachés à leur religion traditionnelle, ceux-ci sont considérés comme des païens, des mécréants. La conversion par la force est théoriquement interdite, mais l’Église fournit des indulgences à ceux qui les combattent, car ils représenteraient une menace pour la chrétienté. Autour de 1225, l’ordre religieux-militaire des Chevaliers teutoniques est installé en Prusse avec pour mission de mener les opérations militaires. Dès cette époque, des chevaliers viennent de loin pour croiser le fer avec les païens baltes. Humbert, le fils du comte Thomas Ier de Savoie, est ainsi tombé en combattant les Prussiens, vers 1235.

Qu’allaient chercher ces chevaliers laïcs, qui prêtaient main forte aux Teutoniques pendant quelques mois avant de rentrer chez eux ? La rédemption, en se consacrant à la défense de la foi, ou plutôt l’honneur ? Cette notion est essentielle pour comprendre le mécanisme des croisades à la fin du Moyen Âge. Pour trouver sa place dans la société aristocratique, un jeune homme de noble naissance doit parfaire sa réputation. Et pour ce faire, rien de mieux que de vivre nombre d’aventures, loin de chez soi et si possible en affrontant des « ennemis de la foi ». La Prusse est une destination privilégiée, car contrairement aux autres fronts de croisade, des campagnes militaires ont lieu quasiment chaque année. Du reste, les Chevaliers teutoniques assurent à leurs hôtes un cadre de vie raffiné et n’hésitent pas à adouber ceux qui en font la demande. Recevoir les éperons avant une bataille contre l’infidèle est considéré comme le nec plus ultra d’une carrière chevaleresque.

L’un des premiers à être fait chevalier en Prusse est un Argovien, le comte Werner de Homberg. Commandant militaire proche des Habsbourg et pendant un temps bailli impérial des Waldstätten, ce personnage est aussi un Minnesänger, comme on appelle les poètes de langue allemande. On sait par le chroniqueur prussien Pierre de Dusbourg qu’il a été fait chevalier en 1304, lors d’un assaut mené aux côtés des Chevaliers teutoniques contre une forteresse lituanienne. Werner semble faire mention de cet événement lorsque dans l’un de ses poèmes, il rappelle son départ « contre les païens ».

Pour Werner de Homberg comme pour Raoul de Gruyère quatre-vingts ans plus tard, l’adoubement en Prusse est un moyen de s’assurer un grand prestige aux yeux de leurs pairs. Ces militaires à la carrière internationale appartiennent à un milieu, celui de la chevalerie, qui obéit à ses propres codes. Les guerres entre chrétiens forment, pour ainsi dire, le pain quotidien des chevaliers et des écuyers du Moyen Âge. Mais ces campagnes ne sont pas les plus valorisées. En allant se battre contre des infidèles, les combattants nobles affirment leur appartenance à la chevalerie chrétienne et font corps avec la noblesse internationale de leur temps.

Pour en savoir plus sur les aventures baltes des chevaliers originaires de l’actuelle Suisse :

Chollet, Loïc, Les Sarrasins du Nord. Une histoire de la croisade balte par la littérature (XIIe-XVe siècles), Neuchâtel, Alphil, 2019.

L’ouvrage est disponible en librairie ou sur le site des éditions Alphil (sans frais de port)

Bibliographie :

Chollet, Loïc, Les Sarrasins du Nord. Une histoire de la croisade balte par la littérature (XIIe-XVe siècles), Neuchâtel, Alphil, 2019.

Paravicini, Werner, Die Preussenreisen des Europäischen Adels (Beihefte der Francia, Vol. 17, 1-2), 2 vol., Sigmaringen 1989-1995.

Paravicini, Werner, Adlig leben im 14. Jahrhundert. Weshabl die fuhren : Die Preussenreisen des europäischen Adel, Göttingen 2020.

Stadler, Hans: "Homberg, Werner von", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 10.11.2009, traduit de l’allemand. Online: hls-dhs-dss.ch/fr/articles/046..., consulté le 12.02.2021.

Légendes :

Photo du Château de Gruyère

Le château des comtes de Gruyère, vassaux de la Savoie. Raoul, le fils de Rodolphe IV, refuse d’être adoubé par le comte de Buckingham, sous les ordres de qui il sert au cours d’une chevauchée dans le nord de la France. D’une part, Buckingham n’est pas son suzerain, et d’autre part, le combat oppose deux armées chrétiennes. Raoul vise plus haut pour son adoubement : en 1381, il se rend en Prusse pour y être fait chevalier.

Illustration représentant Werner de Homberg

Cette illustration du Codex Manesse, célèbre recueil illustré de poèmes courtois en langue allemande (Minnesang) commencé par le conseiller zurichois Rudiger II Manesse (m. 1304), représente le poète Werner de Homberg lors d’un combat, peut-être en Italie où il commande une troupe au service du roi des Romains Henri VII. Ce noble argovien est l’hôte des Chevaliers teutoniques, aux côtés de qui il affronte les Lituaniens au début du XIVe siècle. Il est l’un des premiers à avoir été adoubé en Prusse. Codex Mannesse (première moitié du XIVe s.), Bibliothèque universitaire de Heidelberg, Cod. Pal. germ. 848, fol. 43v.

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