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Punk, pour soigner l' "Agaunie"

17 mars 2020
David Glaser
David Glaser

Comme un beat de batterie de Stephen (Saint-) Morris de Joy Division lors d'une soirée mémorable dans le grand bassin des Bains-Douches (n1), le cœur d'Hélène Becquelin est une boule d'énergie battant la chamade. La Lausannoise est une véritable fan de musique et de dessin qui crée en rythme, qui ne mâche pas ses mots ni ne compte ses heures pour dire et faire ce qu'elle aime. Originaire de Saint-Maurice (elle est Agaunoise pur jus et sa ville joue un rôle très important dans son œuvre), son art l'a amenée à beaucoup chercher ailleurs ce qu'elle ne pouvait trouver chez elle, dans sa chère ville de 5000 habitants. Depuis, comme diraient les rappeurs West-Coast, elle "reminisce" les vieux temps. Pas si vieux, pas si lointains tant la passion née dans les années 70 et 80 perdure sur les platines et "applis" de l'artiste. D'où "1979"! Un témoignage d'une existence commencée dans une petite ville valaisanne provinciale et enclavée et une existence sublimée depuis. Hélène trace d'un crayon affirmé les bulles de passé qui lui reviennent en fonction des aléas de la vie, des événements qu'on ne peut contrôler mais qui relatés en dessins sur papier deviennent goûteux, plaisants voire carrément révoltants. L'Agaunoise soigne son côté punk avec un verni d'histoire, la chroniqueuse revisite les événements à sa façon croquant le passé sans le "glamouriser" plus que de mesure. On sent à la lecture des livres d'Hélène des valeurs récurrentes : la franchise, l'amitié, le travail et la rigueur, l'exigence d'un trait précis, l'éthique punk, on a beau être destroy, on fait les choses "à la bien", et si un curé passe par là, il y a du respect même si au fond on sait qu'il n'y a "Ni Jah, ni Maître".

Hélène n'a jamais eu peur de parler vrai. Comme tous les punks qui ont compris l'ethos du mouvement éphémère né à la fin des années 70, d'abord aux Etats-Unis puis très vite en Angleterre. Cette vérité, cette façon d'adresser la vie en disant ses sentiments sans se cacher derrière un cache-sexe, elle la chérit. Le punk a sans doute été une force salvatrice dans le parcours sans trop de bosses de Hélène Becquelin. Illustratrice, diplômée de l'ECAL, elle a cumulé les travaux de référence ces dernières années, entre les BD "Angry Mum" (Glénat), "Adieu les Enfants" et "1979" (les deux chez Antipodes), qui plongent le lecteur dans un décor agaunois du passé ou dans une vie lausannoise d'avant, plus culturelle qu'en Valais, mais une culture teintée d'une insouciance très XXe siècle. Sur son blog aussi, Hélène sourit au passé. Le blog est pour elle un moyen de création prolifique qui va lui permettre de documenter sa vie de fan absolue de rock et de faire des vas et viens entre les concerts vus à Lausanne, Dudingen (le Kilbi du Bad Bonn de Guins dans le canton de Fribourg) ou en Valais (le PALP et ses Rocklette parties...), le blog permet le récit réactif et une licence poétique totale.

Saint-Maurice dans les années 70, c'est un rythme lent, perturbé - à peine - par le carillon des nombreux clochers de la bourgade. On est dans une réalité valaisanne très montagnarde ou campagnarde selon où on se situe dans la région. L'image que l'on donne de soi est importante, on est observé et critiqué directement en cas de faute de carre. Mais il y a des détournements de cette tranquillité apparente parfaitement envisageables. Comme lors d'événements carnavalesques, on y reviendra un peu plus tard. La vie de famille des Becquelin, à la maison ou en vacances en Italie, est décrite comme heureuse et créative (in "Adieu les Enfants"), mais les discussions au pied du pick-up sont souvent tendues entre frangins (in "1979"). "Ah ah famille heureuse quand on est frère et sœur" chantait Helno des Négresses Vertes (quel joli groupe mais quel nom, on ne pourrait plus aujourd'hui) (n2).

Dans la fratrie Becquelin, on a des goûts différents, l'aîné Philippe (plus tard connu sous le nom d'artiste de Mix & Remix) est à l'époque un amateur de prog-rock et fumeur de joints, la plus jeune Laurence adopte le disco sans ciller, où se trouve Hélène? Loin de tout ça. La Valdo-valaisanne raconte aussi dans "1979" ses escapades de petite "valesco" de 16 ans comme des aventures impressionnantes, intimidée par la "grande" ville Lausanne où elle faisait ses courses en 33 tours de ses artistes idolâtrés avec ses maigres lovés (The Clash, The Ramones...). Mais comme "vouloir c'est pouvoir" comme dirait l'alpiniste lausannoise d'adoption Henriette d'Angeville, dont Hélène a dessiné le portrait pour le livre "100 femmes qui ont fait Lausanne", elle économisait chaque sou et se rencardait pour ne pas faire d'erreur de choix d'albums, dévorant la presse rock de Paname, le "Rock & Folk" de Philippe Garnier et le "Best" de Gérard Bar-David comme on regarderait un phare dans une mer déchaînée.

Hélène raconte dans son livre "1979" ses amours détournés pour Joy Division ("en live uniquement") et des dizaines d'autres noms issus du punk, du ska, du post-punk et du rock alternatif anglo-saxon. L'année 1979 est en effet charnière pour cette artiste qui observe chaque tendance nouvelle avec curiosité critique et passion. Formée à l'art, aux rythmes de sons anglais sortis tout droit de poêles à frire électriques nommées Gibson ou Fender, Hélène cherche, de son œil de lynx, l'élégance de ces artistes aux mèches et aux tenues vestimentaires détonantes pour l'époque. La dessinatrice n'a pas eu de mal à mettre toute sa vie de fan de punk dans son œuvre, plongeant le lecteur dans une ambiance d'un Valais qui enferme insidieusement les mentalités et ne libère pas assez les talents débordants de la jeune rebelle. Elle ne s'est pas faite prier pour tailler la route dès les études d'art à portée de fusain. Hélène s'est ensuite créée une vie comme jamais elle n'aurait jamais imaginé pouvoir la vivre quand elle était encore étudiante.

En étant valaisan, tu bougeais beaucoup. On allait voir des concerts à Genève, au Palladium. On avait peur en arrivant en voiture tellement ça partait dans tous les sens

Hélène reçoit chez elle avec dans le quartier du Valentin à Lausanne, dans l'ancienne chambre du fiston Boris, parti enseigner les maths à des étudiants un peu plus étudiants que lui et parti pour marcher, au passage, dans les pas de Yves Mottet son père. C'est une chambre d'ex-ado transformée en atelier spacieux, lumineux, un havre. "1979" a beau être sorti en 2020, le livre va s'inscrire dans la continuité car il raconte une époque qui a touché un bon nombre de quinquas romands. Au détour de passages délicieux sur les soirées valaisannes et lausannoises d'Hélène, la BD met au jour des scènes très #MeToo dans les ruelles cachées de Saint-Maurice lors des "Bals Nègres" où les black faces (n3) étaient presque obligatoires pour s'intégrer dans le délire du Carnaval tel qu'on le célébrait à l'époque.

Mais voilà que la playlist Spotify crache dans les oreilles de Hélène "A message to you Rudy" des Specials en 1980, "un groupe que j'ai vu ici, mon tout premier concert. Ils sont trop classes, sapés comme des rois. Le concert a été filmé - je me suis vu dans le film et je dansais comme une folle. Dans le public suisse, personne n'était looké, on ne savait pas comment ils étaient ces Specials. J'avais été impressionnée en revoyant cette soirée à Montreux, à part un ou deux gars qui avaient piqué le chapeau du papa, personne n'avait encore eu l'occasion d'adopter le look ska. En étant valaisan, tu bougeais beaucoup. On allait voir des concerts à Genève, au Palladium. On avait peur en arrivant en voiture tellement ça partait dans tous les sens. La Dolce Vita, à Lausanne, est arrivée quand j'ai eu 25 ans, j'étais déjà une adulte."

Ses souvenirs de concerts mythiques, fondateurs, à la fin des années 70 et au début des années 80 reviennent à la surface. "J'ai aimé The Cure qui devenaient pop, mon mari s'en était désintéressé car ils devenaient trop mainstream. Je les ai vus à Montreux en 1981 et c'était fou car ils mettaient des diapositives derrière eux. Et on ne connaissait par leurs têtes. Robert Smith le chanteur s'était promené dans le public, maquillé avec des cheveux incroyables, on ne l'avait pas reconnu car les photos que l'on connaissait de lui n'était pas les mêmes..." Le style vestimentaire a son importance donc. Si le punk fracassait les conventions ennuyeuses de la société britannique post-James Callaghan, il y avait toujours une boutique SEX (n4) pour les rappeler à une certaine obligation de respecter le dress-code "no future".

notrehistoire.ch/entries/K2BPv...

Hélène se souvient d'Elli et Jacno, le couple (et groupe de punk) mythique de Paris qui se faisait draguer de partout mais qui rentrait tout le temps le soir ensemble se coucher, "par rapport aux Lausannois, je m'imaginais vivre cette vie de couple. Et je pense que mon mari et moi sommes "un peu" les "Elli et Jacno" de Lausanne." Hélène a aussi beaucoup de respect pour les "underdogs", les "prols" (ndla: prolétaires) venus à la musique dans leurs fripes toutes fripées. "Les Undertones étaient habillés très cheap, il n'y avait pas de lycra dans les habits à l'époque, leurs jeans et chemises sont tous chiffonnés, comme les Buzzcocks, un groupe qui me touche énormément. J'adorais le chanteur Pete Shelley, je lui ai dédié mon livre "1979"." Touchants, mais pas très élégants les Buzzcocks? Pareil pour les Undertones (groupe préféré du DJ anglais de la BBC John Peel), vraiment? Bah oui, vraiment, un documentaire diffusé cette semaine sur la BBC portant sur la variété de groupes venant jouer au "Top of the Pops" le prouve. C'est vrai que ce n'était pas du Jean-Paul Gaultier ou du Alexander McQueen, ce que portait les groupes en 79, c'était eux dans leurs fringues de pauvres. Le punk était aussi un moyen pour les prolos de paraître un peu plus cools, enrichis de leurs guitares, basses et baguettes et animés de leur plus grande fougue.

Si vous appréciez le travail de l'illustratrice romande, retrouvez cinquante dessins de femmes incarnant Lausanne entre le Moyen-Âge et la fin du XXe siècle. Un deuxième tome de "1979" sera bientôt en préparation. La vague Hélène Becquelin n'en finit plus de tout emporter sur son passage en Romandie. Le punk, le féminisme, un attachement évident à cette région et tout un tas d'anecdotes à raconter tout le temps sur le Valais des années 60 et 70, puis sur les manies des "mommies" agaçantes dans son quartier du centre de Lausanne ("Angry Mum") 90 et 2000. L'espace de jeu de Hélène est une terre de libertés et de petits bonheurs, qui expriment sa personnalité et son sens du plaisir de vivre intensément. Hélène a donc un blog et il regorge de news importantes sur son évolution. Un blog fréquenté ces dernières années par des groupes qu'Hélène a croqués sur scène, d'IDLES ses idoles aux Viagra Boys en passant par Protomartyr, des groupes pas comme les autres, des titulaires du onze idéal de la sélection punk becquelinesque en 2021, tous descendants de Cure, du Clash, des Pistols ou de Joy Division.

Par David Glaser

Note 1: Les Bains-Douches furent un temple de la punk-culture voyante - avec le Palace - dans le centre de Paris. Des chroniqueurs décadents décrivaient l'ambiance à longueur de papiers brûlants. Feu-Alain Pacadis, le gonzo-reporter qui tentait de ressembler à Warhol est l'auteur de beaucoup d'entre eux, toujours disponibles dans des recueils ou des éditions rééditées de certaines publications comme Libération ou Rock & Folk.

Note 2: Les Négresses Vertes faisaient partie de la scène alternative française. Leur nom ne posait pas de problème car le groupe était multi-kulti et antiraciste. Il est fort probable qu'un groupe - même punk - ne pourrait plus s'appeler ainsi en 2021, le mouvement Black Lives Matters et d'autres équivalents condamnent l'utilisation de ce mot.

Note 3: Ces bals n'existent plus que depuis 2016, aussi incroyable que cela puisse paraître. On se grimait le visage au cirage noir pendant ces bals.

Note 4: La boutique SEX était le lieu de ralliement des punks londoniens. Elle était tenue par Vivienne Westwood et Malcolm McLaren.

Pour écouter la playlist 1979 commentée par Hélène, cliquez ici.

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