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LA VERTICALITÉ EN SUISSE ROMANDE (1/2)

14 mai 2021
David Glaser, le web éditeur

Entretien en deux parties avec les architectes François Jolliet et Guy Nicollier du bureau PONT 12 à Chavannes-près-Renens. 1ère partie.

Par David Glaser

La « Tour de Bel Air » est la première grande tour à avoir poussé hors du sol en Romandie. En 1931, l’architecte Alphonse Laverrière a imaginé un édifice de quinze étages depuis la place Bel-Air et de dix-neuf depuis la rue de Genève à Lausanne. Cette tour est largement inspirée de l’Empire State Building à New York. La verticalité est un sujet passionnant pour le profane et pour les professionnels du secteur. J’ai rencontré les architectes lausannois François Jolliet et Guy Nicollier du bureau PONT12 à Chavannes-près-Renens pour les entendre sur cette notion de hauteur en architecture. Ils m’ont expliqué leur point de vue sur cette notion qui fascine aussi bien qu’elle horripile à partir d’exemples romands, du reste de la Suisse et de l’étranger. Dans cette première partie, il est notamment question du célèbre projet de « tour poivrier » signée de l’architecte Jean Tschumi et de l’ingénieur Alexandre Sarrasin, un projet imaginé pour Beaulieu à Lausanne en 1960, en prélude de l’Expo 64.

Une tour en forme de moulin à poivre, 260 mètres, vue du quartier des casernes dans un montage de 1961 (Jean Tschumi - Alexandre Sarrasin/Roger Monnard pour notreHistoire.ch)

notreHistoire.ch: Quand on est architecte en Suisse romande, est-ce que cette thématique de la hauteur est particulièrement importante ?

Guy Nicollier : Il me semble que la thématique de la hauteur n’est pas spécifique à une région particulière : la hauteur, c'est le vertige… Derrière l’idée de hauteur, il y a quelque chose de l’ordre du dépassement : être plus haut - et de l’orgueil : se faire remarquer. Tout le monde est fasciné par la hauteur. Elle nous exalte, nous effraie ou nous fragilise. Elle nous renvoie à des sensations et des images primaires parfois refoulées. Il est peut-être spécifique à notre région que tout ce qui dépasse, on le coupe... La hauteur n’a d’intérêt que pour des usages et dans des contextes bien précis. Il est assez rare que la hauteur soit la meilleure solution architecturale, que les critères soient réunis pour justifier de monter. Parce qu’au fond, nous sommes des êtres humains qui marchons sur le sol. Monter, c’est compliqué, ça demande de l’effort, ce n’est pas une fin en soi !

Parmi les critères qui peuvent justifier la hauteur, on peut mentionner le besoin de surfaces proches des centres urbains et très bien desservies par les transports en commun. Dès qu’on monte, on est vu et on voit : le bâtiment haut est intrinsèquement démonstratif. En Suisse, cette démonstration virile est très rare: on la trouve peut-être en région zurichoise ou bâloise (cf. balade audio avec Jacque Gubler). Par exemple, les tours Roche à Bâle de Herzog et de Meuron ne sont pas seulement un outil de travail dense et pratique proche du centre-ville, mais elles affirment aussi la domination mondiale de la chimie bâloise.

Il y a peu d’exemples de tours romandes, la stratégie pour se donner une image mondiale a été différente ici. Pour avoir pignon sur rue à l’adresse la plus prestigieuse, on se met au bord du Léman et on regarde le lac : ce sont nos Champs Elysées. On cadre la vue avec un bâtiment horizontal. Sur les traces de la petite maison à Corseaux de « Corbu », Jean Tschumi cadre la vue avec le rez-de-chaussée ouvert du siège mondial de Nestlé à Vevey. Le siège de l’UEFA à Nyon de Patrick Berger exprime fortement ce point de vue. Cette attitude « modeste » et horizontale n’est pas moins sûre d’elle et correspond à la culture locale : « y’en a point comme nous » dit le vigneron appuyé sur son muret dominant le lac en balcon...

La tour du groupe pétrochimique Lonza, à Bâle en 1975 (photo de Michel Bezençon pour notreHistoire.ch)

François Jolliet : La hauteur, ce serait aussi les montagnes. Comme architecte parisien, le Professeur Patrick Berger nous le disait : les monuments de la Suisse sont ses grands paysages. Des évènements géologiques avec des dénivellations par centaines de mètres... A Lausanne, avec les Alpes de Savoie en fond de scène, le lac comme plateau et la ville en gradins qui regarde le spectacle, construire en hauteur prend certainement une autre signification que dans une plaine fluviale comme Bâle ou Milan. Le décor varie beaucoup en Suisse romande, mais on se confronte en général à des paysages dénivelés. C’est une différence qui relativise vraiment la question de la hauteur : elle n’est pas absolue, mais dépend beaucoup de la situation.

Les Alpes de la Savoie depuis les hauts de Lausanne (Sartori Editeurs, Pierre Oudéoud pour notreHistoire.ch)

Vous avez cité Jean Tschumi, qui est un modèle pour l’architecture en Suisse et notamment pour cette tour de Beaulieu en 1960. Est-ce qu'elle a été prise en compte dans votre projet de Tour Taoua que vous aviez conçu en 2014 et rejeté pour quelques voix par les Lausannois?

Guy Nicollier : Nous connaissions ce précédent historique en répondant par une Tour au concours de Beaulieu. Il n’y a cependant aucune comparaison entre ces deux tours destinées au même complexe d’expositions. Le projet de la Tour Sarrasin était un projet d’emblème : Tschumi et Sarrasin voulaient planter un drapeau. Ils voulaient dire « ici se trouve le Comptoir suisse », le centre et l’expression du succès de l’économie helvétique. Cette volonté participait du même élan que l’Exposition nationale 64, au moment où la Suisse a l’impression d’être toute-puissante… Ils ont dessiné une flèche très élégante dont la seule fonction était d’observer le monde… « Un moulin à poivre pour les touristes », disait Jean Tschumi lui-même .

La réponse donnée avec la Taoua était pragmatique. Le cahier des charges des investisseurs et de la Ville de Lausanne était très complexe et comportait énormément de surfaces diverses. Nos études en maquettes ont débuté par des volumétries qui cherchaient à disposer le programme dans le profil du quartier, avec alignements sur rue. Mais le programme ne tenait pas, nous nous sommes rendu compte que l’étalement horizontal n’était pas adapté. Les bâtiments étaient trop profonds et l’espace public complètement coincé. On avait juste envie de respirer à Beaulieu. Il fallait dégager le sol, ouvrir des entrées et désenclaver le site.

Alors la réponse verticale s’est imposée assez naturellement. Nous avons dessiné un parvis en étudiant avec attention la topographie. La maquette nous a démontré que la tour devait être un peu en retrait, à l’articulation entre la pente de l’avenue Jomini et l’ouverture de l’esplanade de Beaulieu. L’implantation du projet sortait du périmètre du concours, mais répondait très bien à l’espace public en le dégageant. Bien sûr, en s’élevant, le bâtiment devenait visible et emblématique : nous lui avons donné une façade sobre de mur percé, cherchant un dialogue avec l’écriture architecturale du quartier, et non pas une façade tape-à-l’œil grandiloquente… Cette réponse « en tour » était pragmatique et rationnelle : il n’y a à mon avis pas de comparaison possible avec le projet de Tschumi.

La Tour Taoua, haute de 85 mètres, telle qu’elle a été conçue par PONT12

François Jolliet : Le projet de Tschumi et Sarrasin était énorme, avec une tour de 600 mètres de hauteur. D’ailleurs sans commune mesure avec les 85 mètres de Taoua. Pour une exposition sur Jean Tschumi, nous avions trouvé leur gigantesque maquette, elle occupait quatre grandes caisses… Mais à Beaulieu, cet immense effort, Tschumi et Sarrasin l’ont finalement produit dans le vide… comme nous.

Je me souviens des cours d’histoire de Jacques Gubler qui analysait le design d’un hélicoptère Alouette et qui le présentait comme « pur produit de la technologie française à l’apogée de la 2CV et du gaullisme ». Au même moment en Suisse, on voit cette ambition chez Jean Tschumi, un architecte qui travaille à la fois à Paris et à Lausanne, enseigne en Suisse et regarde aussi son pays depuis la France. De Gaulle, la 2 CV, nous sommes en pleines « Trente glorieuses » et, en Suisse, le progrès s’affiche aussi, particulièrement avec l’Expo 64. A Lausanne, cette exposition nationale était un des objectifs de Tschumi, qu’il conjuguait avec Beaulieu et sa flèche de 600 mètres. Mais il est décédé en 1962 et n’a pas contribué à la phase de réalisation de l’exposition. Et finalement l’Expo 64 se fera au raz du lac.

Guy Nicollier : Dans l’après-guerre, Jean Tschumi a étudié et réalisé des bâtiments d’exploitation en région parisienne pour deux grandes entreprises suisses : Sandoz et Nestlé. Il contribue à implanter ces entreprises à l’étranger et à leur rayonnement. Sa perception de la Suisse est internationale : il cherche à la transcrire en architecture. A travers les projets des sièges de la Mutuelle Vaudoise Assurance (MVA) à Lausanne, puis de Nestlé à Vevey et de l’OMS à Genève, on peut lire cette évolution vers une architecture internationale. Il regarde clairement ses confrères américains. Evidemment, il apporte cette vision que tu viens d’évoquer, du Suisse qui est à l’extérieur et qui regarde.

Ce qui m’a fasciné en étudiant le travail de Tschumi, c’est sa maîtrise de l’ensemble jusqu’au détail. De l’implantation à grande échelle au détail échelle grandeur. Cette maîtrise lui a permis de convaincre les patrons de la MVA et de Nestlé de construire des bâtiments hors de prix pour l’époque. Jacques Gubler comparaît le prix d’une fenêtre d’En Bergères avec celui d’une VW coccinelle en 1960 ! C’était du high-tech d’aluminium et de verre, très novateur dans notre région...

Jean Tschumi a apporté une vision et un savoir-faire cohérents avec le rayonnement de nos entreprises, de notre économie internationale, ce que l’on appelle la « corporate architecture ».

Renata Roveretto
26 février 2019

Le siège mondial de Nestlé à Vevey (Photo de Renata Roveretto pour notreHistoire.ch)

François Jolliet : Sa contribution est transversale par rapport à d’autres architectes, par exemple ceux réunis par le CIAM (Congrès International d’Architecture Moderne). Entre Hannes Meyer qui part travailler en Allemagne de l’est et Charles-Edouard Jeanneret qui revient de Vichy, les CIAMs font certes le grand écart politique, mais dans un domaine qui reste idéologique, institutionnel, d’équipements publics. Jean Tschumi, avec ses clients grands patrons, s’oriente sur un autre axe, celui l’économie privée et je rejoins Guy : c’est le monde de l’entreprise. Les locaux de Nestlé à Courbevoie, premières implantations de l’entreprise en France sont des laboratoires et des bureaux, prototypes de ses travaux futurs comme la Mutuelle Vaudoise. On peut raconter l’architecture à partir de la forme ou du progrès social, mais l’interprétation sur un axe plus économique et technique décrit aussi ce qui s’est joué dans cette Suisse romande en plein essor. En tous les cas, Tschumi était avec le domaine privé et ses patrons.

Jean-Marc Lamunière en 1965 (Photo de Christian Murat, Bibliothèque de Genève)

Dans les années 70 pour une interview à la TSR, Jean-Marc Lamunière s’est exprimé comme un vrai philosophe de l’urbanisme. J’ai vu dans ce portrait de lui un homme qui devait répondre à des questions très diverses, comme une schizophrénie à faces multiples à gérer. Comment cela a-il évolué ? J’imagine que cela n’est pas si différent, non ?

Guy Nicollier : Le fait de répondre à cette interview l’illustre bien : on demande régulièrement aux architectes leur avis. Et notre corporation assume une propension à donner un avis sur tout. Comme généralistes, nous sommes censés concevoir des espaces correspondant aux aspirations de leurs futurs usagers, tout en faisant sens dans la ville et s’inscrivant dans une culture du bâti. De plus, nous devons orchestrer une multitude de spécialistes, ingénieurs ou entrepreneurs, pour construire des édifices solides et sûrs. Donc il nous faut des notions de psychologie, sociologie, histoire, urbanisme, techniques, matériaux, écologie, construction et économie. En bref, connaître l’homme et la matière. Être aussi capables d’assembler tout ça dans un dessin, de produire une idée qui portera tout le monde pendant la réalisation, répondra à toutes les questions… Pas étonnant que l’architecte soit vu un peu comme un démiurge, un personnage qui décide ou orchestre tout. Donc une figure à consulter impérativement, au motif qu’il aurait des idées sur tout.

En miroir, la société a aussi besoin d’idées et de réponses. C’est bien elle et ses tendances qui orientent notre travail en lui imposant ses contraintes. Pensons à la croissance des exigences de sécurité et au réchauffement climatique qui nous obligent à la réflexion et à la modestie !

Tout citoyen est un peu architecte… Nous en avons fait l’expérience lors des campagnes des votes de Taoua et du Théâtre de Carouge. En battant le pavé, en exposant les projets, nous avons rencontré des citoyens qui savaient mieux que nous... C’est bien sûr une caricature, mais certains savaient mieux que les spécialistes ce qu’il faudrait faire ou ce qu’il aurait fallu faire… par contre ils ne connaissaient pas l’étendue des contraintes…

Les gabarits de la Toua, symbolisés par des ballons, à Beaulieu (photo Sylvie Bazzanella)

François Jolliet : Hors contraintes, le quidam peut se prononcer sans souci de cohésion. Dans notre métier par contre, il faut projeter une cohérence à partir d’exigences très hétérogènes, plusieurs réalités parallèles en quelque sorte. Et dans ce biotope riche en contradictions, l’architecte trimbale au quotidien ses petites vicissitudes: narcissisme, paranoïa, schizophrénies... Dans mon cas, la sortie des études présentait une contradiction, assez banale j’imagine : hériter d’une sorte de mission grandiose tout en devant travaillant littéralement terre à terre. Ce travail concret, gratifiant même, avait tout son sens, tandis que les ambitions grandiloquentes, plus ou moins sous-jacentes au parcours académique, pouvaient sembler ridiculement éloignées.

Au bout du compte, peu m’importaient les volontés abstraites, hors contexte, et encore moins maintenant. Avec la répétition, la patience et parfois l’échelle des projets, nous parvenons à concrétiser. Et finalement, sous l’effet de contraintes bien réelles, on fait deux trois choses qui comptent pour certains, comme outils de travail par exemple. Nous misons d’ailleurs beaucoup sur l’usage chez Pont12. C’est un des trois critères traditionnels : il y a la beauté (avec la question du contexte), ensuite la solidité (la construction). Et précisément l’usage, excellent levier pour donner sens à un projet. Bref, à la fin, comment se sent-on ? Brillant? Non, la présence résulte plutôt d’une sorte d’ancrage, d’effet de constance.

Alors pour revenir à votre question sur la « multiplicité » de Jean-Marc Lamunière, sur son éventuelle schizophrénie professionnelle, non seulement il était volontiers convoqué pour donner son avis, au titre de figure majeure de l’art du bâti en Suisse romande, mais il menait de plus un bureau avec constance, justement. Et, moins fréquent chez les architectes, son cursus s’accompagne d’une grande curiosité pour la théorie, pour les réflexions de son temps, le structuralisme par exemple. Il commence pendant ses études, avec, si je me souviens bien, des sujets comme l’observation des « caractères distributifs » des bâtiments, en précurseur des notions de typologie, domaine qui l’occupera beaucoup par la suite. Puis il voyage, visite, effectue des stages, rencontre des architectes de référence. Le souci de fédérer pratique et théorie ne le quitte jamais : le versant académique répond logiquement à ses projets et réalisations. Il enseigne à des générations d’étudiants, nous l’en remercions. Plutôt qu’une dispersion ou une schizophrénie, je vois sa « multiplicité » comme une recherche de cohérence entre profession et monde académique et comme une qualité majeure.

L’enseignement reste bien sûr un excellent moyen de renouveler sa pratique et beaucoup d’architectes saisissent l’occasion offerte par les hautes écoles : comme professeur ou comme assistant, on apprend évidemment beaucoup. Et c’est souvent très applicable.

Fin de la première partie, pour lire la seconde cliquez sur ce lien.

Pour découvrir notre podcast « Balade au pied des tours de Bâle avec Jacques Gubler, historien de l’art », cliquez ici.

(1) Jacques Gubler, Jean Tschumi, architecture échelle grandeur, éd. PPUR 2008

(2) Siège de Nestlé à Vevey

Photo de couverture : de gauche à droite, François Jolliet puis Guy Nicollier

Pour plus d'informations sur PONT12 : cliquez sur ce lien.

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  • Roger Monnard

    François Jolliet :

    " Le projet de Tschumi et Sarrasin était énorme, avec une tour de 600 mètres de hauteur. D’ailleurs sans commune mesure avec les 85 mètres de Taoua"

    "A Lausanne, cette exposition nationale était un des objectifs de Tschumi, qu’il conjuguait avec Beaulieu et sa flèche de 600 mètres. Mais il est décédé en 1962 et n’a pas contribué à la phase de réalisation de l’exposition. Et finalement l’Expo 64 se fera au raz du lac."

    L'erreur et humaine: la tour Tschumi - Sarrasin devait faire 325 mètre et non 600 mètre comme le dit M.Jolliet.

    Voir l'article paru dans la FAL du 1er février 1962:

    notrehistoire.ch/entries/plY5G...

    ou:

    notrehistoire.ch/galleries/tou...

    A part cela article super intéressant.

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