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Entre ma soeur Rosina et mon frère Julius

Entre ma soeur Rosina et mon frère Julius

1 janvier 1920
Monique Ekelof-Gapany

En vacances dans ma famille, l'été à Blitzingen (1921 à 1930)

L'été est une saison de labeurs pour les paysans. Mes frères et sœurs aînés aident mes parents aux champs et moi, je dois donc me débrouiller. Mais ma mère est attentive et ne laisse pas longtemps sa fillette livrée à elle-même- Elle me donne, comme aux autres, des responsabilités, des tâches à accomplir. Il y a l'eau à puiser à la fontaine, dans de grands seaux battant mes jambes. Je rentre à la maison avec les souliers et les bas trempés. Mais en été, cela sèche vite. Il y a aussi la caisse à bois qu'il faut remplir de petit bois que je vais chercher au bûcher. Mère Katharina comprend que je ne suis pas faite pour les gros travaux de la campagne. Elle m'envoie cueillir des branchages dans les buissons des alentours et m'apprend à distinguer ceux que les chèvres préfèrent. Parfois, j'accompagne mes sœurs aînées et nous apportons le dîner aux faucheurs et aux faneurs. Le soir, je prépare le petit bois dans le potager afin que la soupe préparée le matin soit réchauffée rapidement. L'été est court dans ce pays du Haut-Rhône. Les paysans ont de rudes journées de travail. Pour traverser le long hiver sans trop de privations, il faut remplir les granges de foin pour le bétail et les greniers de seigle et de froment pour les hommes. En passant devant la grange, dans la lumière d'août, un rayon de poussière dorée et de sourds battements attirent mon attention. Petite curieuse, je glisse un œil dans l'entrebâillement de la porte. Je vois mon père et un de mes frères qui activent un drôle de bâton, retenu au manche par une courroie. C'est un fléau. En battant les épis de seigle mûrs, ils séparent le grain de la paille. Le grain est ensuite secoué dans le van puis mis en sac et apporté au meunier qui le moud en farine. Ce sera notre pain.

Le pain de mon enfance… Il me revient le souvenir de l'odeur du fournil. Dans l'obscurité de la huche antique, la pâte lève doucement. Elle attend le moment où elle sera pétrie et façonnée par les femmes du village. Il fait sombre et chaud, dans le four banal. Tout est saupoudré d'une fine poussière de farine blanche. Les hommes chauffent le four et entretiennent le feu. Tour à tour, chaque famille cuit son pain. Le parfum du pain de seigle chaud envahit le village et flotte dans les venelles. On cuit son pain au four communal trois ou quatre fois l'an. Aussi, c'est un peu comme une fête. Je vois encore mon père, au visage rougi par la chaleur, enfourner une longue perche terminée par une pelle plate. Il la glisse avec adresse sous les pains dorés et les retire habilement du four. Je reçois ma petite miche de pain que ma mère ou une de mes grandes sœurs ornent de cœurs et de motifs de fleurs. C'est avec fierté que je conserve ce pain. Je le montrerai à ma tante Eugénie à Sion.

Tous les samedis, le sacristain actionne les cloches. Le concert de carillons rappelle aux paysans l'approche du jour du Seigneur. Notre maison est toute proche de l'église et j'observe, intriguée, la manœuvre du marguillier. Ses mains expertes tirent des cordes et ses pieds actionnent les pédales. Ce carillon magique résonne encore aujourd'hui dans mon cœur. Les cloches sonnent gaiement, ponctuées par un son plus grave.

Le dimanche et les jours de fêtes, après la messe et le dîner, j'ai la permission de sortir de l'armoire le grand livre de la vie des Saints ou parfois, des revues. Je lis avec avidité. Il me semble alors vivre dans un autre monde.

Mais le monde de l'enfance est aussi celui de l'espièglerie. Un matin, après avoir secoué nos paillasses, il nous vient à l'esprit, à ma sœur Anna et à moi, de débarrasser la petite chambre de tous les habits qui y sont suspendus. Ce sont des nippes que l'on utilise pour les travaux les plus salissants : l'arrosage des prés, le piochage des champs. On porte le fumier sur le dos, dans la hotte avant de l'épandre dans les champs. Anna et moi, nous jetons tout ces « vilains vêtements » par la fenêtre, dans le petit pré qui entoure la maison. Lorsque les parents viennent chercher leurs vêtements de travail, ils constatent leur disparition et les découvrent dans le pré. Nous devons tout remettre en place. Nous avons droit à une fessée et enfermées à la cave, nous devons méditer sur notre comportement ridicule. Parfois, nous fabriquons des caramels et maman s'étonne de voir disparaître le sucre si rapidement. Les jours heureux sont nombreux. Les prairies en fleurs, le bleu intense du ciel de montagne, l'odeur ineffable du foin, je regarde les martinets se poursuivre autour du clocher. Ils font provision d'insectes car sous le toit de la grange, les nids sont remplis d'oisillons au bec affamé.

La saison de la fenaison terminée, à la fin de juillet, maman nous emmène de bon matin, à la cueillette des petits fruits de la montagne, des myrtilles, des fraises sauvages, des framboises, des airelles. Dès le lever du jour, munis de corbeilles et de bidons, chaussés de solides souliers de montagne, nous nous dirigeons vers la forêt voisine. La hotte sur le dos, un tricot à la main, maman s'en va par les chemins, suivie de sa petite troupe. Lors d'une tournée de ramassage de bois mort, nous avons déjà repéré les coins favorables. A peine arrivés, nous nous précipitons. C'est à celui qui remplira son seau le premier. Lorsque le soleil est au zénith, nous sentons la faim. A l'ombre d'un mélèze, maman déballe une saucisse, un peu de lard, du pain de seigle et souvent, un morceau de tomme. Nous avons vite avalé ce repas rustique, arrosé d'une gorgée d'eau claire du torrent tout proche. Au déclin du jour, la précieuse récolte sur le dos, Katharina fait son entrée au village, toujours suivie de sa petite troupe barbouillée de myrtilles. Les fruits sont alors soigneusement triés et livrés à la coopérative en échange des denrées nécessaires au ménage. Les enfants qui l'ont aidée reçoivent chacun une récompense. Quelques bonbons, des rubans, un petit foulard ou une piécette pour la tirelire. La récolte se renouvèle plusieurs fois dans la saison. En automne, c'est le tour des cèpes, des chanterelles et d'autres cryptogames connus d'elle car ma mère, à de rares instants de loisirs, lit et apprend mille choses. Katharina est une bonne mère. Elle est la femme forte de l'évangile, celle qui connaît et fait toutes choses bonnes et utiles à son prochain. Au village, on vient lui demander conseil. Lorsqu'un enfant s'annonce et que tarde la sage-femme, c'est ma mère qui aide. C'est aussi ma mère qui se trouve la première au chevet des malades. Elle donne les premiers soins et réconforte l'entourage jusqu'à l'arrivée du médecin. Même le vétérinaire qui connaît son efficacité lui demande souvent de l'aider dans des situations difficiles.

A la bonne saison, on la rencontre souvent, revenant des prairies de l'alpage, la hotte remplie de toutes sortes de plantes et de fleurs qu'elle met à sécher soigneusement à l'ombre et à l'abri de la poussière. La mansarde sous le toit est remplie de petits sacs de toile blanche contenant ses herbes et ses fleurs. Quand la moisson est bonne, elle en envoie le surplus à un herboriste en plaine. L'argent, si rare à la maison, est le bienvenu.

Puis l'été tire à sa fin. Il me faut retourner à Sion, chez tante Eugénie. Ma maman range alors dans ma petite valise la robe de confirmation d'une de mes grandes sœurs, ou un petit chapeau. Des vêtements bien plus jolis que ceux que me donne tante Eugénie. Dans la valise, il y a aussi le pain de seigle pétri et cuit ensemble avec ma maman et mes sœurs et la tomme du mayen moulée par mon papa.

Récit de vie (3)

Lucie Gapany-Holzer (1914-2000)

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