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Marraines au temps de la grande guerre

1916
Sierre, Montana
Pierre-Marie Epiney, collection Stéphane Bettler
Stéphane Bettler, médecin, Lens

Elles sont deux sœurs : Louisa et Ida qui habitent Sierre en Valais. Filles d’Adolphe Rey (1868-1944). Nous sommes en 1916. Louisa a 13 ans et sa sœur 12. Toutes deux sont marraines de guerre. Elles sont le soutien de quelques rescapés français ou belges que la guerre a éloignés de chez eux et qui se refont une santé à Montana-Vermala. Ceux qu’on nomme les internés militaires descendent parfois à Sierre où la famille Rey les accueille en « braves » qu’ils sont, en « héros » de la grande guerre. Parfois les petites marraines prennent le funiculaire pour rendre visite à leurs «filleuls ». Mais, le plus souvent, il s’agit d’échanges épistolaires, des cartes postales qu’on s’envoie entre montagne et plaines.

Cette page présente quelques « traces » de cette générosité, uniquement des cartes écrites par Emilien Dufour, l’adjudant Louis Darson et d’autres que le père des deux fillettes a eu l’intelligence de réunir dans un album à la couverture de cuir intitulé « en temps de guerre».

notrehistoire.imgix.net/photos...

Malheureusement, il n’y a pas trace de lettres écrites par les marraines ni de brouillon. Les seuls documents "visibles" sont des cartes qui sont chaque fois des réponses écrites par les internés.

Voici un choix de quelques-uns de ces documents :

1.Emilien Dufour

"Prisonnier de guerre interné en Suisse" : c’est par cette en-tête que commence cette carte postale datée du 12 février 1916 [les internés français ont été accueilli à Sierre pour la première fois une semaine avant, soit le 6 février] et adressée à « Mesdemoiselles Louisa et Ida Rey, commerce de fer à Sierre ». En face du sceau postal de Montana Vermala se trouve le rectangle bleu précisant « HOSPITALISATION des Internés français ».

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Voici la transcription :

Chères petites,

C’est avec grand plaisir que j’ai reçu votre gentille carte dont je vous remercie beaucoup. Puisque vous voulez nous être utile, envoyez-moi si vous le pouvez des romans. Cela me distraira puisque je ne puis encore aller en promenade.

Je vous souhaite le bonjour et vous embrasse toutes deux de là-haut.

Dufour Emilien

Trois semaines plus tard, il envoie cette nouvelle carte :

notrehistoire.imgix.net/photos...

dont voici la transcription :

Le 7-3-16

Chère Louisa,

C’est avec grand plaisir que j’ai reçu votre envoi et je regrette de n’avoir pu vous répondre plus tôt. J’ai eu de la fièvre ces jours-ci et ça vous démoralise. Vous espérez venir me voir quand le temps sera beau et moi je voudrais bien vous recevoir au bas de l’hôtel mais il y en a encore pour quelques semaines.

Cordiales salutations.

Dufour Emilien

S’agit-il d’Emilien Dufour, peintre et illustrateur français (1896-1975) mobilisé en septembre 1914 dans les environs de Ypres mais, sa santé se détériorant, versé dans la section des infirmiers militaires en mai 1915? [source]

2. L'adjudant Louis Darson

A. Le 11 février 1916, il écrit à Ida une première carte dont voici la transcription :

"Ma chère demoiselle,

Je réponds à votre carte qui m'a fait grand plaisir. Vous me demandez si quelque chose me ferait plaisir. Un seul petit souvenir me ferait grand plaisir de cette brave famille de Sierre mais mademoiselle, je ne peux me plaindre et rien ne me manque. J'ai tellement souffert que aujourd'hui, je me trouve en Paradis. Je vous donne mes états de service Mademoiselle [Ida a 12 ans] :
- 3 années aux chasseurs alpins à Chambéry

- 3 Tunisie et Algérie

- 3 de Maroc où j'ai vu la mort de très près

- 1 année au front de France et

- 10 mois de captivité chez les maudits Boches"

B. Le même jour, il écrit à sa sœur Louisa :

*"*Je viens de recevoir votre carte à l'instant qui me fait grand plaisir. Les larmes me viennent aux yeux en voyant cette pauvre petite demoiselle se donne tant de peine pour nous..."

C. 3 jours plus tard, il écrit aux deux sœurs. En substance, il leur dit :

"J'ai reçu votre petit souvenir qui m'a fait très plaisir. Je conserve cela très précieusement... Dans quelque temps, je vous demanderais un petit service : c'est une paire de bandes molletières..."

notrehistoire.imgix.net/photos...

Ces trois cartes montrent Bautzen, un camp de concentration allemand par lequel Darson avait sans doute transité.

D. Ensuite, il envoie son portrait en uniforme et écrit : "

Souvenir d'un vieil adjudant français interné dans cette brave Suisse hospitalière..." Sa carte est adressée à Ida.

notrehistoire.imgix.net/photos...

E. Le 15 avril 1916, il confie à Ida :"

Mademoiselle, vous m'excuserez si je suis été (!) un peu paresseux. Je suis un peu à pardonner surtout lorsque l'on vient vieux, la paresse s'empare de vous..."

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3. Louis Dabin

Au dos de la carte montrant un Christ en prière, les mains jointes et le regard tourné vers une lumière divine, Louis Dabin, interné belge, écrit :

"Ma chère petite Ida,
Merci pour ta jolie carte. J'ai été bien sensible à ton souvenir.
Devant l'image que je t'envoie, tu prieras quelques fois de tout ton cœur pour un malheureux prisonnier belge qui t'affectionne beaucoup..."

notrehistoire.imgix.net/photos...

4. Des soldats inconnus

Du 8 avril 1916 à Louisa :

« J’ai reçu hier soir votre gentille lettre et je suis très content que vous soyez rentrés sans trop de peine à Sierre. Vous pouvez croire que moi aussi j’ai été très enchanté de l’après-midi, surtout tâchez de ne pas rater mon chapeau car j’en serais très fâché… »

Du 23 avril 1916 à Louisa :

« Je viens m’entretenir avec vous un moment et vous remercier du joli cadeau que vous avez eu l’honneur de me faire. Vous pouvez croire que le temps semble bien triste après l’agréable après-midi passée auprès de la noble famille Rey [la famille des deux marraines] et la petite Anny [Anne-Marie Bettler née en 1911]. Il me semble que je l’ai toujours dans mes bras… Hier, j’ai été accompagner les 3 amis décédés c’est très triste. Le quatrième je crois que c’est demain qu’on le descendra…

Voir aussi ces documents :

notrehistoire.ch/entries/gVB0g...

notrehistoire.imgix.net/photos...

Hier, la promenade a été courte car je m’ennuyais. Je suis rentré pour finir de tracer votre cadre. Si mon camarade peut me prêter des outils, je travaillerais…

Votre filleul qui aime beaucoup sa gentille marraine.»

Du même auteur (non signé) le 26 mai 1916 à « L. » :

"Vous êtes vraiment trop gentille pour moi des consolations que vous m’apporteriez si je partais à Morgen. Mais, rassurez-vous, gentille marraine. J’ai parlé au docteur hier soir en lui disant que je tiendrais à me faire opérer avant de partir. Il m’a dit qu’il me garderait et me remplacerait par un autre. Devinez ma joie car m’éloigner de trop de la noble famille Rey qui est la mienne ici aurait été trop dur. Je n’ai nulle envie d’aller jusqu’à la frontière française, c’est Montana qui m’a rendu la vie et j’y resterais tant qu’on ne me force pas… Ici, maintenant, j’aurais le plaisir de vous revoir. Je vais me mettre à travailler de nouveau que je n’ai plus d’inquiétudes. Si vous pouvez avoir des outils, cela me ferait un grand plaisir : une petite scie à découper et un trousseau d’outils à sculpter comprenant petits ciseaux…"

5.Un cas particulier : le Belge Jaquet

Vraisemblablement ce soldat belge a dû séjourner à Montana où Ida et Louisa l’ont parrainé. Malheureusement il n’y a pas de trace de sa correspondance en Suisse. Puis il est déplacé au camp d’internement de Harderwijk en Hollande qui « accueillait » des prisonniers de guerre belges. Le lancier Jaquet était du nombre. Il enverra 6 cartes et une photo depuis ce camp. C'est dire l'attachement de certains soldats à leurs marraines qui persévèrent à les soutenir malgré l'éloignement :
"Merci de tout cœur pour votre carte et les bons souhaits qu'elle m'apporte... Merci aussi pour votre colis...
Puisse 1917 nous donner la paix et le retour. Enfin espérons. Tout fait prévoir une fin prochaine à l'épreuve que nous traversons depuis 24 mois..."
[carte du 3 janvier 1917]

"Merci pour vos journaux et pour votre lettre..." [carte du 6 juin 1917]

notrehistoire.imgix.net/photos...

  • Maquette du camp de Harderwijk

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  • Portrait du lancier Jaquet

Le contexte : accueil des internés en Suisse

« Longtemps repoussée par l’Allemagne, l’offre du gouvernement suisse d’accueillir sur son territoire les malades et les blessés est acceptée en août 1915. Le 26 janvier 1916, 200 tuberculeux – 100 Français et 100 Allemands – sont envoyés à Davos, Montana et Leysin. Ils sont les premiers des quelque 75'000 hommes qui seront internés en Suisse durant la Première Guerre mondiale. Au fur et à mesure des mois, ils seront dispersés à travers une vingtaine de régions du pays. »

Sylviane Messerli dans Passé Simple no 23, février 2018

Voir ce document au sujet de l’accueil des internés français à Sierre :

Selon l'Encoche no 4 de décembre 2000,

"Les premiers internés arrivent à Montana-Vermala le dimanche 6 février 1916, après avoir reçu un chaleureux accueil tout au long de la vallée du Rhône, où le train s'est arrêté pour permettre aux autorités et à la population de leur rendre hommage. Même enthousiasme populaire au terme de leur montée en funiculaire ! Les 200 Français de ce premier contingent résident au Terminus et au Palace."

"Durant la guerre, Montana a hébergé 1878 internés, dans 11 établissements dont une clinique, ouverte le 1er avril 1918, avec 40 lits pour « grands malades »." [source]

Pour conclure

Il est très surprenant que l’on confiât à de si jeunes filles la tâche de parrainer des prisonniers de guerre. Qui a eu l’initiative de ce projet et comment furent choisies ces marraines ? Cette question est ouverte. Certes, la famille élargie d'Adolphe Rey (1868-1944) soutint Louisa et Ida. L'initiative est sans doute revenue à Adolphe, commerçant, président de la Bourgeoisie de Sierre, juge et député qui était écouté et suivi au Grand Conseil. Doté d'une nature droite et loyale, doué de bon sens, il avait sans doute assez de sagesse pour engager ses filles sur ce chemin de générosité.

Toute la famille coache les marraines, organise parfois des rencontres dans la maison familiale et assure toute la logistique du projet (achat de cadeaux, cartes postales, funiculaire pour le déplacement). Soulignons la persévérance qui anime les deux sœurs, leur fidélité, moteurs de leur action même lorsque le « filleul » n’est plus à Montana (ci-dessus l’exemple du lancier Jaquet).

L’article nécrologique concernant Louisa décédée en avril 1967 (à l’âge de 64 ans) nous apprend qu’elle n’a pas supporté la mort de sa petite sœur Ida décédée subitement au Portugal. Les deux sœurs sont restées demoiselles et toutes deux commerçantes, Ida gérant l’Hostellerie d’Orzival à Vercorin et sa sœur Louisa un magasin de porcelaines et d’articles de ménage à Sierre. Ayant vécu un départ dans la vie aussi généreux, on peut conclure aisément en affirmant que ces deux sœurs étaient des jumelles de cœur.

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Voir aussi :

C'est dans cette maison sise à la rue du Bourg à Sierre qu'ont vécu les deux marraines Lisa et Louisa :

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  • Betty Ryckaert

    C'est étonnant de retrouver ici ces deux filles. Elles ont écrit une carte de Sierre à la Reine des Belges pour exprimer leurs voeux les plus affectueux pour la nouvelle année (1915?)

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